Chronique politique : Démocratie, pluralisme, multiculturalisme

Prospères, les démocraties sont devenues âgées. Pour que chaque décès soit compensé par une naissance, il faut que le taux de fécondité soit égal au moins à 2 enfants par femme en âge de procréer ; or, la moyenne européenne est de 1,6. Ce déficit des naissances favorise l’immigration. Photo : DR.

Dis-Leur ! publie la deuxième chronique du Rhuthénois Dominique Reynié, 58 ans, professeur des Universités à Sciences Po, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique et ex-candidat LR à la région.

« La démocratie disparaitrait si nous étions d’accord sur tout ; elle mourra sûrement si nous ne sommes pas d’accord sur l’essentiel », dit-il. Chronique en alternance avec celle du Sétois Sébastien Denaja, 39 ans, député PS de la 7e circonscription jusqu’en 2017.

La démographie est l’un des grands facteurs de l’histoire humaine. En Europe, elle œuvre à l’ébranlement de la démocratie. Depuis 2015, le nombre des décès dépasse celui des naissances. Prospères, les démocraties sont devenues âgées. Pour que chaque décès soit compensé par une naissance, il faut que le taux de fécondité soit égal au moins à 2 enfants par femme en âge de procréer ; or, la moyenne européenne est de 1,6.

Ce déficit des naissances favorise l’immigration. A l’immigration de travail, ancienne et toujours présente, s’ajoute désormais une immigration de compensation démographique qui risque de prendre une importance croissante dans nos sociétés organisées autour d’Etats providence et de droits sociaux supposant le renouvellement complet des générations. 

Or, en Europe, depuis plusieurs décennies, l’immigration est principalement issue de pays culturellement musulmans, engendrant une recomposition ethnoculturelle de nos sociétés ; au sein des nations, les écarts entre les systèmes de valeurs se creusent à nouveau. Les incompréhensions, les malentendus se multiplient ; l’intensité des désaccords augmente.

De fait, les conflits sont de plus en plus souvent à fondement religieux ; on voit des citoyens opposer les valeurs de leur religion particulière à celles défendues par un Etat sécularisé : la liberté d’opinion, les libertés individuelles, l’égalité entre les sexes, la séparation du politique et du religieux, etc. On entrevoit le risque d’un séparatisme conflictuel qui prendrait la place du pluralisme démocratique.

La violence islamiste se déchaine : on songe aux attentats de Madrid, en 2004, de Londres, en 2005 ; en France, l’attentat contre Charlie Hebdo, en 2015 ; les drames du Bataclan, de Nice ; les assassinats antisémites, depuis les tueries perpétrées par Merah, à Toulouse et Montauban, en 2012… »

Le retour des questions religieuses dans l’espace public pose le problème des désaccords dont la régulation est difficile, sinon hors de portée. Les musulmans risquent d’être mis en cause en bloc parce que certains d’entre eux s’en prennent à la société qui les accueille ou à laquelle ils appartiennent, récusent ses valeurs, voire les combattent.

Depuis l’affaire Rushdie, en 1989, les exemples se multiplient : aux Pays-Bas, l’assassinat de Pim Fortuyn en 2002, de Theo Van Gogh en 2004 ; l’affaire des caricatures du prophète Mahomet, au Danemark, en Europe et dans le monde, en 2005 et 2006. La violence islamiste se déchaine : on songe aux attentats de Madrid, en 2004, de Londres, en 2005 ; en France, l’attentat contre Charlie Hebdo, en 2015 ; les drames du Bataclan, de Nice ; les assassinats antisémites, depuis les tueries perpétrées par Merah, à Toulouse et Montauban, en 2012 ; l’égorgement du père Hamel, en juillet 2016 ; l’attentat de Trèbes, en mars 2018 provoquant la mort héroïque du colonel Arnaud Beltrame…

Notons que ces drames soulignent, si nécessaire, la gravité des propos irresponsables tenus à la grande mosquée de Toulouse, le 15 décembre 2017, par l’imam Mohamed Tataï (que dénonce avec vigueur le journaliste Mohamed Sifaouï auquel je m’associe).

La démocratie n’est pas seulement une affaire d’institutions. Elle dépend au moins autant d’une culture ouverte au pluralisme des idées, des croyances, des modes de vie, ouverte à la discussion.

Il faut considérer comme légitime le refus d’une société dans laquelle cohabiteraient des systèmes culturels plus que différents, incompatibles entre eux et qui pourraient menacer le fondement de notre res publica, l’humanisme philosophique, politique et juridique qu’exprime notre Déclaration des droits de l’Homme. La démocratie disparaitrait si nous étions d’accord sur tout ; elle mourra sûrement si nous ne sommes pas d’accord sur l’essentiel ; la démocratie mourra si nous ne savons plus être en désaccord parce que nous ne savons plus nous accorder sur les limites du désaccord.

Dominique REYNIE