70 ans de l’Exodus : Le dernier survivant de l’équipage « y pense tous les jours »

THE HAGANA SHIP "EXODUS" WITH ILLEGAL IMMIGRANTS ON BOARD IN THE HAIFA PORT.

Franco-israélien, Noah Klieger, 91 ans, est le dernier survivant de l’équipage de l’Exodus dont on commémore l’odyssée les 6 et 9 juillet à Sète, le port héraultais d’où est parti ce bateau le 10 juillet 1947, avec 4 530 juifs rescapés des camps de la mort. Ils n’arriveront pas à poser le pied en Palestine dans un premier temps. Ils seront refoulés en France. Le témoignage de Noah Klieger est bouleversant. Comme l’est ce Môle Saint-Louis, à Sète, qui était déjà, il y a un peu plus de 70 ans, cette même calme jetée empierrée de bienveillance et, déjà, sans le savoir, une ambassade avancée de la Palestine, cette Terre promise aux Juifs rescapés de la folie nazie.

L’histoire de Noah Klieger épouse l’Histoire. « On savait que si on ne gagnait pas ce combat, si on n’arrivait pas à toucher le sol de la Palestine à bord de l’Exodus, on n’aurait jamais eu d’état à nous. En 1947, Israël est liée à la France. Les deux pays deviennent alors jumeaux par l’Exodus, le bateau devenu le plus célèbre de l’Histoire. A cette époque, les Français ont pris des risques réels persuadés de l’urgence et de la nécessité de ce départ… D’ailleurs, quand l’Exodus est refoulé d’Haïfa, on compte 150 blessés et trois morts sur notre rafiot. On n’était pas de taille ; alors on a rebroussés chemin jusqu’à Port-de-Bouc, près de Marseille, où une délégation française nous attendait ; il y avait là le préfet, le directeur de cabinet de Léon Blum et même un jeune politique : François Mitterrand ! On nous a proposé d’être Français et d’être aidés sur tous les plans mais, avant, il fallait volontairement poser le pied sur le sol français. A part les blessés, personne n’a accepté. On voulait notre pays. On était déterminés. L’Exodus, j’y pense tous les jours, comme je pense tous les jours à la Shoah. »

C’est de ce Môle Saint-Louis, baptisé du nom de ce roi de France qui venait en aide aux plus faibles, en des temps où la diplomatie n’était que guerre, que huit siècles plus tard, l’épopée humaine de l’Exodus devint déferlante mondiale et permit la création de l’état d’Israël. En ce 10 juillet 1947, quelque 4 530 âmes en errance depuis les camps de la mort, d’où elles échappèrent à l’extermination, donne naissance à un fol espoir : créer un état pour ces Juifs rescapés de la folie nazie. Le nom de ce Môle, Saint-Louis, fit soudain office de palimpseste, révélant l’ampleur d’un événement qui allait changer le monde.

« Dans cette histoire, tout relève du miracle ! »

A 91 ans, le franco-israélien Noah Klieger, né à Strasbourg en 1926, est un miraculé de la Shoah et le dernier témoin direct de cet acte fondateur que fut l’Exodus où, coopté, il fit partie de l’équipage. Président Warfield, de son nom de premier baptème, l’Exodus 47 ensuite, était un bateau à fond plat construit pour remonter placidement le cours des fleuves, pas du tout fait pour résister à la moindre vague ! Le fragile navire allait pourtant affronter une tempête mémorable et disproportionnée : les Britanniques, qui administraient la Palestine, avaient fixé des quotas d’immigration qu’ils respecteront coûte que coûte, même à coup de canon…

A bord de l’Exodus 1947… Service de presse du gouvernement d’Israël, photo Hans Pinn

Quatre heures de combat. Huit navires de guerre engagés, côté britannique. Un vieux rafiot avec des rescapés étiques des camps de la mort de l’autre… De quoi émouvoir la communauté internationale qui, justement, est en train de statuer sur la création d’un état d’Israël. « Dans cette histoire, tout relève du miracle ! », dit aujourd’hui depuis son domicile de Tel Aviv, Noah Kleiger, le dernier survivant. Comme la traversée et le retour de l’Exodus, « premier et dernier des bateaux clandestins à partir de Sète. Au total, révèle-t-il, 66 autres embarcations sont parties, entre 1946 et 1948, des côtes françaises, notamment des Bouches-du-Rhône, de la Ciotat, etc. « A bord de l’Exodus, nous n’avions pas conscience du possible retentissement de cet événement mondial ; nous n’étions obnubilés que par le fait de « monter » en Israël, comme on dit. « 

 

Noah Klieger, une vie fites de « miracles ». Photo : DR.

Plus vieux journaliste du monde en activité !

Le survivant sera à Paris ce 2 juillet pour assister à la première projection d’un film sur la Shoah « qui parle aussi largement de moi », dit simplement Noah Klieger depuis Tel Aviv, où cet ancien des forces spéciales israéliennes, Tsahal, habite. La voix encore forte, le phrasé curieusement détaché du plus vieux journaliste du monde (notamment pour l’Equipe !), cet ancien jeune résistant -à 15 ans !-, déporté de janvier 1943 à avril 1945 à Auschwitz, est aussi le dernier membre de l’équipage de l’Exodus.

L’Exodus, un bateau construit pour remonter pacifiquement les cours de fleuves, a dû traverser la Méditerranée et affronter la marine britannique.

Ce journaliste, dont la vie est totalement incroyable, répète : « Cette épopée de l’Exodus est un miracle à lui seul, c’est ce qui a ému la planète entière. » Appelé à témoigner devant l’ONU, en janvier dernier, ce témoin incarne cette détermination immarcescible, celle des pionniers. L’événement fait la Une de tous les journaux. au bout de deux mois, l’Exodus fait plier les Nations unies, dont certains pays notamment en Amérique du Sud défendent l’idée de temporiser. Pour eux, il était trop tôt pour créer un état hébreu. Mais l’émotion balaie l’hésitation. « Les Nations unies décident alors la création de deux états, un pour les Juifs, un autre pour les Arabes. Si ceux-ci avaient accepté, ils auraient leur état à eux aujourd’hui », défend Noah Klieger.

En vue du port de Haïfa…

« Ma vie est une succession de miracles, dit-il, visiblement mû par un optimisme à tous crins. « J’ai eu beaucoup de chance. » Il n’a pas été invité aux commémorations à Sète (1) mais ce dimanche, il viendra tout spécialement de Tel Aviv (où pendant 17 ans, il dirigera la section basket du célèbre club Le Maccabi) pour assister à la projection de Boxer pour Survivre, documentaire qui lui est consacré, lors du festival Cinétov du cinéma Etoile Lilas à Paris (XXe). Noah y rembobine son existence.  Il retourne pour la première fois sur des lieux qui ont marqué sa vie d’adolescent juif en Belgique. Il est, en revanche, retourné des dizaines de fois à Auschwitz, comme en pélerinage. « Impossible d’expliquer la Shoah, glisse-t-il. On peut juste raconter. » Et témoigner : depuis 70 ans, il témoigne. Il garde sa voix douce pour dire qu’il a tenu tête à Mengele (!) ; qu’il a levé la main spontanément quand, à 15 ans, en janvier 1943, le commandant du camp a voulu constituer une escouade de boxeurs, alors qu’il n’avait…jamais boxé.  Une intuition qui lui sauvera la peau lui faisant bénéficier de rations de nourriture supplémentaires.

Réfugiés qui se noient en Méditerranée : « Ce n’est pas l’équivalent de l’Exodus ».

A bord de l’Exodus 47…

Il veut toujours et toujours raviver l’histoire et le expliquer le devoir de mémoire. Quel avenir pour le Proche-Orient ? Noah Klieger prend une profonde inspiration : « Ce n’est plus le même monde qu’en 1947. Tout le monde parle de processus de paix mais les pays arabes ne sont pas d’accord entre eux ! Les différents courants chiite, wahabite, etc., ne sont pas sur la même longueur d’onde, sans parler des mouvements extrémistes comme Daesh ni du gouvernement divisé des Palestiniens à Ramallah. Et la Syrie, le Liban, l’Irak, ce ne sont plus que des pays sur le papier », déplore-t-il.

Que lui inspire ces milliers de réfugiés qui se noient dans l’indifférence en Méditerranée ? « C’est un drame, évidemment, dit-il. Il y a des gens qui exploitent le désir de ces gens malheureux de s’enfuir de chez eux ; car ils s’enfuient bien : ils se trouvent prisonniers des troupes de Assad en Syrie et des troupes de ses opposants. Ce n’est pas l’équivalent de l’Exodus de 1947. Nous, nous avions le choix de rester dans un pays d’Europe. Mais nous avions la ferme volonté d’accoster sur la Terre promise. Eux n’en n’ont pas. » Noah Klieger rebondit sur l’explosion de l’antisémitisme : « Ce qui a changé en 70 ans, c’est la haine des Juifs. Mais, qu’est-ce que l’on a fait de mal ? »

Olivier SCHLAMA