“Ces populations d’hominidés ont participé, avec d’autres populations africaines, à l’émergence d’Homo Sapiens”, indique David Lefèvre, géologue montpelliérain d’une équipe internationale qui vient de publier ces résultats dans la revue Nature après 30 ans de recherches.
Dans le buissonnement d’espèces précédent l’émergence de la lignée humaine, le fameux Homo Sapiens, il y a eu un hominidé qui vivait dans l’actuel Maroc. C’est ce que vient de prouver une équipe internationale qui a travaillé 30 ans à cette découverte à laquelle a participé le géologue de l’université Paul-Valéry, à Montpellier, David Lefèvre.
L’équipe de scientifiques (1) a mis au jour et décrit de nouveaux fossiles d’hominidés provenant de la Grotte dites à Hominidés de la Carrière Thomas I à Casablanca, au Maroc, datés d’environ 773 000 ans. Sans doute une tanière de hyènes ou de chacals… “C’était un morceau de charogne ramené dans cette tanière », dit le scientifique.
“Preuve solide de l’existence d’une lignée africaine ancestrale à notre espèce”

Ces fossiles, non encore baptisés, d’âge comparable à celui d’Homo Sapiens Antecessor, en Espagne, ont des caractéristiques morphologiques similaires mais aussi d’autres distinctes, combinant des traits primitifs et des caractères dérivés rappelant ceux d’Homo sapiens, plus tardifs, et des hominines archaïques eurasiens. “Les hominines ThI-GH éclairent les populations africaines antérieures aux plus anciens individus d’Homo Sapiens découverts à Jebel Irhoud au Maroc et constituent une preuve solide de l’existence d’une lignée africaine ancestrale à notre espèce. Ces fossiles apportent donc des indices sur le dernier ancêtre commun aux Néandertaliens et aux Dénisoviens.”
« Origine africaine plutôt qu’eurasienne de notre espèce”
Le matériel étudié qui comprend plusieurs mandibules humaines, dont celles de deux adultes, dont une femme et d’un enfant de dix-mois environ, mais aussi des restes dentaires et post-crâniens (2). “Les données paléogénétiques suggèrent que le dernier ancêtre commun des humains actuels, des Néandertaliens et des Dénisoviens, a vécu il y a environ 765 000 à 550 000 ans. Les fossiles d’Homo Antecessor de Gran Dolina à Atapuerca, en Espagne, datés entre 950 000 et 770 000 ans, ont été proposés comme candidats potentiels pour cette population ancestrale. Toutefois, tous les fossiles d’Homo sapiens datés avec certitude avant 90 000 ans ont été découverts soit en Afrique, soit à la frontière de l’Asie, ce qui suggère fortement une origine africaine plutôt qu’eurasienne de notre espèce”, explique-t-on.
Espèce cousine de l’Homo Antecessor d’Espagne
Y a-t-il donc eu une lignée purement africaine dissociée d’autres lignées menant à Homo Sapiens ? “Ce que les palmo-généticiens ont fait avec des modélisations génétiques, c’est qu’il y aurait une lignée africaine distante de la lignée eurasienne (Néanderthal) et de la lignée chino-mongole (Dénisovienne). La divergence auraient eu lieu entre 800 000 et 600 000 ans. A 773 000 ans, au Maroc, la lignée devient intéressante puisque l’Homo Antecessor, en Espagne, a aussi des caractères de sapiens mais aussi de Néanderthal. »
Ce possible ancêtre commun d’Homo Sapiens – qui n’a pas encore été baptisé – avait un vrai cousinage avec une espèce bien décrite, elle, en Espagne, qui donna elle-même l’homme de Néanderthal. L’espèce découverte au Maroc “fait partie du pool d’espèces qui a donné Homo sapiens”, confirme David Lefèvre, ce qui renforce que nos racines profondes sont bien africaines.
Sa morphologie pourrait en faire un candidat assez solide pour représenter une population qui serait dans la ligne conduisant à l’Homo Sapiens”

Qu’y a-t-il de majeur dans cette découverte au Maroc ? “Elle se place à un moment de l’évolution de l’espèce humaine, entre un million d’années et 500 000 ans où l’on a très peu de fossiles de cette période dans le monde, surtout en Afrique, argue David Lefèvre. Là, on a des fossiles très bien datés. C’est aussi la première fois, dans cette tranche de temps, que l’on a un fossile dont la morphologie pourrait en faire un candidat assez solide pour représenter une population qui serait dans la ligne conduisant à l’Homo Sapiens. »
“La population commune aux deux futures lignées – Antécessor et marocaine – a passé Gibraltar”
Une sorte de chainon manquant ? « Non, cela fait partie des espèces buissonnantes. L’évolution de l’homme n’est pas linéaire. On ne dit plus aujourd’hui, grâce à la connaissance croissante, que celui-là descend de celui-là. On sait qu’il y a des populations qui se croisent, évoluent… Pour reconstituer cette histoire, qui se situe dans un temps long de dizaines de milliers d’années voire des millions d’années, c’est comme si on avait un puzzle de quatre mètres sur quatre mètres et que l’on a que quatre pièces ; on en trouve ensuite une 5e puis une 6e… A des endroits et des moments différents. » Il ajoute : « Ce que l’on apporte est important parce que cela change le scénario : on avance dans le puzzle.”
Comment cette lignée marocaine s’est-elle retrouvée en Afrique ? Certains ont-ils franchi Gibraltar ? “La population commune aux deux futures lignées – Antécessor et marocaine – a passé Gibraltar », enseigne David Lefèvre. Mais on ne sait pas comment. On sait juste qu’il y avait des îles quand l’eau était plus basse. “On trouve les mêmes babouins fossiles deux millions d’années des deux côtés, au Maroc (Casablanca) et en Espagne et que dans ce pays Si les babouins sont passés, les hommes ont pu le faire aussi.”
Pour dater les fossiles, la mesure des variations du champ magnétique terrestre

Les fossiles de la Grotte des Hominidés ont été datés avec précision. Et c’est là une grande force de la démonstration. “On connaît le carbone 14 mais avec lequel on remonte à peine jusqu’à 50 000 ans. Il y aussi des méthodes s’appuyant sur la désintégration de l’uranium mais avec de larges incertitudes. Là, on a utilisé la méthode du paléomagnétisme : un minéral qui se forme dans une lave refroidie par exemple ou quand il se dépose dans les sables. S’il contient de l’hématite (fer) ou de la magnétite, il enregistre alors le champ magnétique terrestre et ses variations. Ce sont des petites boussoles qui donnent le nord magnétique. On sait depuis le 19e siècle qu’il y a des périodes où le Nord magnétique se regarde vers le Sud sans que les pôles ne s’inversent ; la Terre est toujours dans sa rotation. Les raisons sont à trouver dans des mouvements dans le noyau terrestre, ferreux. Il y a eu des centaines de datations ainsi. Dans les dernières 200 millions d’années, est apparu une sorte de code-barre noir-blanc, noir-blanc… Noir étant la polarité actuelle. Avec un âge correspondant à une couche. » Un coup de chance que ces fossiles se soient trouvés dans une couche marquant cette particularité du magnétisme terrestre.
Débat sur l’origine d’Homo Sapiens relancé
Autre coup de chance, au cours de programmes de fouilles plus larges : « On savait que dans cette carrière quand elle était exploitée un jeune amateur qui recherchait des fossiles avait été chargé par un professeur du Muséum de les surveiller. Un jour, il lui a ramené une mandibule humaine. On pensé que cette grotte avait été pulvérisé ; la carrière commençait à être remblayée et apparut au-dessus d’un tas de remblais une ouverture. Mon collègue Jean-Paul Raynal (CNRS, Université de Bordeaux) a décidé en louant un gros engin de tout déblayer et fit apparaître le front de la carrière. La cavité était intacte. À dix mètres près, il aurait pu disparaître».
Cela relance-t-il le débat sur l’origine d’Homo Sapiens ? “Ben oui, on est toujours dans ce grand débat. C’est-à-dire où il émerge.” Il n’en fallait pas davantage pour que le Maroc s’auto-congratule un peu vite d’être à l’origine de l’homme moderne ! Un pays où le plus vieux Homo Sapiens a été daté… Il n’en fallait ps moins non plus pour que la Chine crie, elle, à l’erreur car la découverte remet en cause l’origine de l’humanité, eurasienne, comme le défend l’Empire du Milieu… La Chine “qui a récemment publié une étude sur un fossile soi-disant plus vieux que le nôtre mais son âge prête énormément à discussion ainsi que les conditions de sa découverte et de sa datation…” Les Etats-Unis, eux, se sont emparés du sujet validé dans la plus prestigieuse des revues scientifiques, Nature. David Lefèvre martèle : « Tout ce que l’on a de Homo sapiens archaïque – notre espèce – sont tous en Afrique.”
Des traces de cannibalisme comme à Tautavel

Par comparaison, l’homme de Tautavel, c’est une population qui a déjà tous les caractères d’un Néandertalien, d’un Homo Antecessor, vers 350 000 ans. C’est postérieur à la découverte au Maroc. “Le fait que de l’autre côté de Gibraltar, reprend David Lefèvre, il y avait aussi des populations qui divergent un peu ; que ’espèce espagnole ait davantage de choses communes avec Néanderthal que celle découverte au Maroc (dans la dentition, la morphologie…) Le fossile marocain a, lui, quand même des choses qui annonceraient Sapiens. Ce qui signifie que l’on a des populations peu différentes l’une de l’autre des deux côtés de la Méditerranée. Mais où la divergence d’espèces est amorcée. » On ne lui connait pas de preuves de sa connaissance du feu, pas de trace d’os brûlés non plus. “Mais on a retrouvé des traces de cannibalisme parmi les fossiles humains à Tautavel comme en Espagne, confirme David Lefèvre. Cette consommation n’était a priori pas rituelle. En Afrique, nous n’avons pas de trace de feu ni de foyer. A moins 700 000 ans, on ne peut rien dire de précis là dessus.”
Autre point de repère dans le temps, Tomaï, lui, c’était il y a 7 millions d’années. Et il est déjà bipède, “une étude vient justement de sortir sur ce sujet ; à partir de 2 millions d’année il y avait en Afrique de l’ouest Homo erectus, c’est la le début de la lignée humaine. On parle à ce moment-là du genre Homo ».
Tout à côté de la Grotte des Hominidés, l’équipe de scientifiques a mis au jour il y a des années, dans une autre grotte, celle dite des Rhinocéros, comme le confie encore David Lefèvre, “des dizaine de crânes de Rhinocéros ; il y avait là toute la panoplie de la faune africaine des savanes {c’était le cas à l’époque, Ndlr}. Des restes de gazelles, girafes, antilopes, zèbres… Les gazelles présentent bien des traces de découpe. Et l’on a aussi des dents humaines et énormément d’outils façonnés par l’homme”. Les hominidés de l’époque y ont découpé à l’envi des centaines de restes d’animaux.
Olivier SCHLAMA
-
En plus des fossiles humains, la grotte a révélé des milliers de restes fauniques et environ 300 artefacts en pierre en quartzite et en silex. L’assemblage lithique documente une seconde phase du complexe techno-acheuléen au Maroc atlantique, suivant une phase acheuléenne antérieure identifiée au site L de la carrière Thomas I et datée d’environ 1,3 million d’années.