Réseaux sociaux : « Le selfie, c’est une preuve de vie ! »

le profil Facebook j'appelle ça un "masque". On se construit un personnage numérique. C'est plus ou moins inconscient surtout à l'adolescence." Photo : DR.

Le selfie est un phénomène mondial qu’une doctorante, Sandy Berthomieu, étudie de près. « En quelques années, les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Twitter, Linkedin…) ont bouleversé les manières de se représenter, dit-elle, tout particulièrement à travers la photo de profil des utilisateurs. Liée à l’apparition du selfie capturé à bout de bras avec un smartphone, le genre de l’autoportrait photographique semble être en mutation », explique cette Lozérienne. « Le selfie est partout et il est particulièrement visible aux abords des lieux touristiques, d’une salle de concert ou encore d’une cérémonie ! Toutes les strates sociales s’auto-photographient jusqu’aux célébrités et même le Pape François. Par son ampleur, le selfie est-il une simple évolution de l’autoportrait ou un révélateur de nouveaux enjeux de société ? »

Je selfie, donc je suis ! « Mon objectif, c’est de voir comment les artistes peuvent utiliser les réseaux sociaux. » Après un master en recherches d’études psychanalytiques et esthétiques, Sandy Berthomieu, installée à Grèzes, près de Marvejols (Lozère), s’est dit alors intriguée par « tout ce que les gens étaient capables de mettre sur internet » et petit à petit je me suis intéressée à la photo de profil que chacun met sur Facebook.  C’est la première image que Facebook demande à l’utilisateur et il demande en plus une image qui le représente ; c’est presque un ordre (« Pour moi, c’est une sorte de dictateur numérique », dit-elle). Son directeur de mémoire lui confirme que son intuition est la bonne : Sandy Berthomieu s’y investie dans le cadre d’un doctorat (les artistes et les réseaux sociaux) qu’elle soutiendra d’ici 2019 à l’université de Montpellier. Au coeur de sa thèse, le fameux selfie ou autoportrait photographique, souvent malheureusement plus important que le monument historique devant lequel on se photographie…

Les bourgeois avaient adopté cette carte-photographie synonyme de richesse et qu’ils diffusaient autour d’eux à leur communauté qui n’est pas encore numérique. Pour moi, cela part de là

Sandy Berthomieu

Fondé il y a 14 ans, Facebook, c’est deux milliards d’utilisateurs dans le monde, parmi lesquels vingt millions de français se connectent quotidiennement… « Pour essayer de comprendre tous ces mécanismes, explique la doctorante, j’ai décidé de retourner un peu en arrière, dans le passé. Dans l’histoire de la photographie et du portrait. Parce qu’une pratique comme celle-là ne vient pas de nulle part. J’ai donc associé le selfie au portrait sous forme de carte de visite qui apparaît en 1854 qu’avait inventé André Adolphe Eugène Disdéri. Les bourgeois avaient adopté cette carte-photographie synonyme de richesse et qu’ils diffusaient autour d’eux à leur communauté qui n’est pas encore numérique. Pour moi, cela part de là. Le selfie d’aujourd’hui est le résultat d’une évolution technologique. La photographie numérique. Internet. Et les possibilités de partager ses photos en instantané. »

Que dit de soi cette pratique du selfie ? Pour Sandy Berthomieu, « cela veut dire plein de choses. Déjà, est-ce pour celui ou celle une pratique narcissique ou pas ? Les deux existent. C’est surtout la fréquence de publication de selfies qui détermine si c’est vraiment narcissique. Si on publie un selfie pour s’en servir de photo de profil et qu’on la garde deux ans, ce n’est pas vraiment narcissique. Si, en revanche, on en publie tout le temps en attendant des retours et des commentaires, là on peut parler de narcissisme. Le selfie, c’est une preuve d’existence. »

« Une artiste, Pascale Ciapp, qui habite près de Sète, Pendant une année complète, elle a publié une nouvelle photo de profil chaque semaine sous forme d’autoportrait déguisé faisant référence à son travail ou à l’actualité

Il y a, par exemple, une artiste, qui a totalement créé un personnage fictif et qui a 50 000 followers : l’Argentine Amalia Ulman qui a réussi à duper des milliers de followers. Pascale Ciapp, elle, qui habite à côté de Sète, est une artiste performeuse. Elle a réalisé un protocole performatif « Face(s)book » durant un an. « Pendant une année complète, elle a publié une nouvelle photo de profil chaque semaine sous forme d’autoportrait déguisé faisant référence à son travail ou à l’actualité et forcément c’était à chaque fois une mise en scène avec accessoires et maquillage. Cela faisait référence à ses oeuvres précédentes. »

Aujourd’hui, Facebook et les réseaux sociaux participent d’une construction totalement imaginaire de certaines soi-disant personnalités. « Complètement, abonde Sandy Berthomieu. D’ailleurs, le profil Facebook j’appelle ça un « masque ». On se construit un personnage numérique. C’est plus ou moins inconscient surtout à l’adolescence. » Pourquoi avoir besoin d’un personnage ? « D’abord, c’est le formatage des réseaux sociaux qui veut ça ; l’esprit de communauté. C’est le cas du « duck face » ; ceux qui font sur une photo d’eux une bouche de canard. C’est une mode. Et chacun se calque sur cette image. Les gens veulent se représenter mais aussi intégrer une communauté. Le regard de l’autre est très important. Le selfie est très fréquent chez les ados et ils ont beaucoup d’interactions entre eux : il y a à chaque fois beaucoup de « like » et de commentaires. C’est juste une façon de s’exprimer et de montrer son identité ; avant, on utilisait d’autres moyens. C’est l’évolution de la société… »

Jusqu’à présent, la photographie c’était : « J’suis en photo pour mon anniversaire ; on regarde la photo sortie du tirage. Actuellement, c’est : « J’ai fait mon anniversaire aujourd’hui, avec telle personne. Tout est dans l’instantané

« En revanche, ajoute-t-elle, le selfie n’est pas lié à l’âge ; c’est, avant tout, une preuve d’existence. Jusqu’à présent, la photographie c’était : « J’suis en photo pour mon anniversaire ; on regarde la photo sortie du tirage. Actuellement, c’est : « J’ai fait mon anniversaire aujourd’hui, avec telle personne. Tout est dans l’instantané. C’est vraiment une preuve d’existence pour contrer la mort, je ne sais pas. Pour se prouver qu’on existe on a besoin de publier ; pour montrer que l’on a vécu, voyagé ; après c’est la face visible des réseaux sociaux. On ne montre pas la dispute conjugale, par exemple. » Le besoin de reconnaissance voire de popularité est donc validé par la communauté d’internautes à laquelle on appartient via le réseau social et peut révéler une estime de soi défaillante.

Et face aux algorithmes qui tirent de soi-disant conclusions forcément déshumanisés… « Eh bien c’est ça le problème. Moi, je traite les réseaux sociaux du côté de la philosophie où ils ont été peu traités. Car ils l’ont été beaucoup par la sociologie et en information et communication et un peu en psychologie.

Des ateliers avec des patientes atteintes d’anorexie

Qu’est-ce que le selfie dit de notre époque ? « Je suis optimiste en général. Dans le cadre de ce doctorat, j’ai animé un atelier de création sur les photos de profil auprès de patientes anorexiques à la clinique Stella, près de Montpellier. C’était passionnant. Il y a eu plusieurs séances entre février et mai 2017. D’abord, la rencontre pour voir l’usage des réseaux sociaux. Forcément, avec ce public-là, la question de la photo de profil est difficile à aborder. Le profil, d’autant plus. On ne peut même pas aborder le corps tellement ça leur est difficile. » Lors du deuxième atelier, Sandy Berthomieu les a fait « travailler sur des images, en excluant celles de magazines et des pubs, plutôt des peintures ou des toiles pour que les patientes retravaillent cette image-là.

Elles ont pu soulever des problématiques et à se détacher de leur propre image en la mettant à distance. C’était vraiment génial. »

La 3e séance était une prise de vue. « Soit je les prenais en photo soit elles se prenaient entre elles, confie-t-elle. Enfin, je suis revenue avec ces photographies imprimées en grand format et je leur ai demandé de refaire une photo de profil à partir de cette image-là. Elles pouvaient dessiner dessus, peindre, découper, etc. Souvent, elles ont découpé la bouche ; ça revenait chez presque la totalité des sept patientes. Après il y a eu restitution en compagnie d’une psychothérapeute. Elles ont réussi à libérer leur parole sur ce sujet. Elles ont pu soulever des problématiques et à se détacher de leur propre image en la mettant à distance. C’était vraiment génial. »

« Les réseaux sociaux conditionnent le partage des photographies, écrit Sandy Berthomieu dans le magazine Mondes sociaux. Celles-ci sont généralement de format carré et l’usage communautaire favorise l’emploi de mêmes codes de représentations. On pense notamment aux déclinaisons du selfie avec le célèbre duckface (mimique de la bouche rappelant le bec d’un canard). La création de profil d’utilisateur sur les réseaux sociaux présente plusieurs visages d’une même personne s’adaptant à leurs spécificités communautaires. De ce fait, le moi se multiplie (ou se divise) pour apparaître dans un contexte amical, informationnel ou encore professionnel. La photographie de profil s’adapte alors que le selfie s’exprimera plus librement sur certains réseaux sociaux. Et, en période estivale, le très en vogue legfie (photographie des jambes dénudées). P. Escande-Gauquié explique : « Les plateformes de partage obligent à une publication formatée et organisée notamment via la « galerie » (Instagram) ou la « timeline », dite aussi « mur » (Facebook). Dans cette perspective, chaque photographe amateur poste les images de sa vie selon un idéal esthétique qui est celui de l’imaginaire de la galerie, certes, mais standardisée. Avec ce paradoxe selon lequel « ma vie est un chef d’oeuvre unique » mais « reproductible à l’infini ».

Le selfie écrit sa propre fiction de soi-même.

Olivier SCHLAMA