Occitanie : Pas de vacances pour les Gilets jaunes…

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Pour le chercheur toulousain Pascal Marchand, le mouvement, de fond, change de forme : moins de mobilisation dans les manifs mais « les gens prennent conscience que quelque chose est possible ». Il en veut pour preuve la création d’assemblées citoyennes partout en France.

Personne n’avait anticipé les Gilets jaunes. Personne ne sait si ce mouvement va continuer. Et quelle forme il prendra. Les médias l’ont souvent incomplètement traité. Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Le laboratoire, dirigé par le Toulousain Pascal Marchand, a déjà donné de nombreuses réponses en décryptant des millions de messages sur Twitter et Facebook, notamment. Un vrai défi. Depuis, trois rapports se sont succédé (1).

Parmi les doléances répertoriées, certaines reviennent majoritairement au fil des rapports : l’injustice fiscale, les inégalités sociales. Ou encore les territoires abandonnés, le manque de services publics en certains endroits ou l’évasion fiscale. La transition écologique est abordée, notamment sous le prisme d’une demande de taxation des pétroliers. Il y a aussi la réforme institutionnelle qui donnera plus tard le concept de RIC ou encore les injustices judiciaires.

Les propositions du Vrai débat au crible

Pascal Marchand a étudié le phénomène Gilets jaunesProfesseur en sciences de l’information et de la communication et directeur du laboratoire d’études et de recherches appliquées en sciences sociales (Lerass), à Toulouse (et qui a une antenne à Montpellier), Pascal Marchand s’est attaché, lui, récemment, à mettre en lumière les propositions mises en avant par les Gilets jaunes lors du Vrai débat qu’ils ont montés eux-mêmes. C’est le pendant citoyen au Grand débat national organisé par le gouvernement dont la scène avait été largement occupée par Emmanuel Macron. Comment ? En utilisant Iramuteq, un logiciel libre de textométrie mis au point au Lerass pour passer au crible 119 116 textes représentant 7 007 985 occurrences !

Les Gilets jaunes ont créé des assemblées citoyennes un peu partout en France. C’est un mouvement de fond lié à une réflexion collective sur l’état de la citoyenneté en France. C’est un mouvement qui a marqué la société. Durablement. »

Les Gilets jaunes ne sont pas en vacances.  « Il y a certes moins de mobilisation sur le terrain, dans les ronds-points. Moins de personnes manifestent, même si c’est en dents de scie, explique Pascal Marchand. En revanche, il y a une réflexion de fond qui se met en place. Les Gilets jaunes ont créé des assemblées citoyennes un peu partout en France. Il y en a eu une très intéressante il y a quelques jours à Tournefeuille, près de Toulouse. C’est un mouvement de fond lié à une réflexion collective sur l’état de la citoyenneté en France. C’est un mouvement qui a marqué la société. Durablement. » Un peu comme jadis Nuit debout…? « Les historiens le diront. Ce que je peux dire c’est que sur un certain nombre de sujets – santé, éducation, justice…-  les gens prennent conscience que quelque chose est possible. Il y a une volonté de débattre. »

Ils ne veulent pas le pouvoir. Ils veulent qu’il soit mieux contrôlé.

Les Gilets jaunes influeront-ils sur les municipales ? « Sans doute. Mais c’est difficile d’anticiper. Cela se fera peut-être indirectement. » Comme pour les élections européennes ? « Le bon score d’EELV n’est pas étranger à la mobilisation des Gilets jaunes », répond le chercheur avant d’affiner. « Les Gilets jaunes ne veulent pas le pouvoir. Ils veulent qu’il soit mieux contrôlé. Cette méfiance générale peut s’exprimer de différentes façons. Y aura-t-il davantage d’abstention ? Il peut y avoir davantage de pression sur les élus. En tout état de cause, ils n’ont pas d’envie de conquête du pouvoir. Employés, ouvriers, cadres moyens, ils veulent exercer un meilleur contrôle citoyen. »

gilets jaunes cabaneReste la réaction du pouvoir, pour l’instant autoritaire. « Ça rappelle la période de la formation de la République, après la Révolution française, lors de la Terreur. Le gouvernement actuel pense que si on ne pense pas comme lui, on est contre lui. Et que la répression est justifiée par le fait que les Gilets jaunes remettent en cause les fondements de la République. Derrière cette vision du monde, le pouvoir s’autorise à davantage de répression et de violence. Les Gilets jaunes – personne ne dit d’ailleurs ce mot de Gilet jaune – sont juste en colère. Ils ont de moins en moins peur. Et ce n’est pas comme ça que l’on fera taire ce mouvement. »

Il y a beaucoup de discussions, parfois de haut niveau comme : faut-il, ou non, rendre le vote obligatoire. Ils demandent que l’on puisse davantage utiliser le RIC. En cela, ils sont précurseurs : c’est ce qui se passe aujourd’hui à propos de la privatisation d’Aéroports de Paris. »

Au départ, les revendications des Gilets jaunes étaient de trois ordres : une fiscalité plus juste et une résorption des inégalités ; une méfiance accrue envers les politiques et, enfin, davantage d’écologie. « Dans le débat alternatif, le Vrai débat, il y a eu trois registres de revendications, dit-il : les Gilets jaunes ne veulent pas une révolution. Ils veulent un meilleur contrôle des institutions par les citoyens. Ils trouvent par exemple que le parlement doit être plus restreint et plus proportionnel ; que le Sénat est bizarre, anachronique, opaque », même s’il a joué un rôle important dans l’affaire Benalla.

« Ces Gilets jaunes  discutent aussi du mode d’élection ; de la rénovation du vote blanc à prendre en considération. Certains pourraient imaginer que l’on invaliderait l’élection si le vote blanc représente plus de 50 %... Bref, il y a beaucoup de discussions, parfois de haut niveau, sur ce sujet. S’il faut, ou non, rendre le vote obligatoire. Ils demandent que l’on puisse davantage utiliser le RIC, référendum d’initiative citoyenne. En cela, ils sont précurseurs : c’est ce qui se passe aujourd’hui à propos de la privatisation d’Aéroports de Paris. »

Une formule résume tout : « Que les petits paient petit et que les gros paient gros »

Second chapitre sorti du débat alternatif est lié à « une plus grande justice sociale et salariale avec une demande d’une politique de revalorisation des petits salaires, notamment. Sans oublier la dénonciation de la spéculation, de la suppression de l’ISF et d’une formule qui résume tout : « Que les petits paient petit et que les gros paient gros ». Enfin, troisième chapitre : « L’écologie. Il y a eu une très belle formule qui a fait florès auprès des journalistes. C’était : la fin du monde contre la fin du mois. En réalité, les Gilets jaunes ne sont pas opposés à l’écologie. Ils demandent surtout les moyens de pouvoir s’en préoccuper. Est, évidemment, sous entendu, le problème des transports, de l’énergie et de la fiscalité écologique (une préoccupation là aussi précurseuse de la polémique sur la pollution des avions et des ferries).

Autre préoccupation, l’alimentation. « Ils réclament une lutte contre les pesticides, dénoncent l’industrialisation à outrance, demandent à favoriser les circuits courts et des moyens de production plus respectueux. » Le chercheur ajoute que l’école a été un « sujet très consensuel avec le problème des classes surchargées, en lien avec un autre mouvement, celui des instits, les Stylos rouges. »

Olivier SCHLAMA

« Ils sont sortis des clivages »

Pas de référence politique, selon les chercheurs toulousains.

Le Vrai débat est, selon l’auteur de l’étude, « une négociation argumentée, pas un déballage ». « On a entendu beaucoup de choses, est-il écrit, sur les manifestants Gilets jaunes : pro peine de mort ; anti-mariage pour tous ; dégagisme ; xénophobes ; souverainistes ; peu instruits ; violents ; complotistes… Autant de qualificatifs que nous avons chercher à investiguer (…) afin d’en déceler des traces ou des points d’appui tangibles. Pourtant, l’analyse lexicale des contributions, la quantité (92 289 arguments énoncés) viennent contredire ces jugements. » Un peu plus loin : « La qualité argumentative ne repose pas sur des idées toutes faites. » Pas de références politiques, donc.

Pas favorables à une 6e République

gilets jaunes en colère« Il n’y a pas de référence explicite à Marine le Pen. Ils sont sortis des clivages », commente aujourd’hui Pascal Marchand. Idem pour Mélenchon : « Une partie des revendications des Gilets jaunes sont celles de la gauche et de l’extrême gauche. Mais cette convergence ne se traduit pas dans les urnes. Ils sont sortis du traditionnel schéma idéologique. Par ailleurs, ils ne sont pas favorables à une 6e République », le pivot du programme de Mélenchon.

Les Gilets jaunes se sont-ils radicalisés ? Non. Dans cette étude, « les rhétoriques radicales sont étudiées, dans des contextes de radicalités diverses, et on y trouve des constantes : un sentiment d’humiliation ou de privatisation relatives, une identité exclusivement associée à des imaginaires stéréotypés (…) Rien de tout cela ne s’observe sur le site du Vrai débat (…) Et aucun des indicateurs rhétoriques de radicalisation n’apparaît donc dans le Vrai débat. » Pascal Marchand précise : « Les mots Mariage pour tous ou le retour de la peine de mort sont bien évoqués mais c’est pour attirer un vote contre… à 80 % pour la peine de mort. »

O.SC.

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