Accusés d’avoir du mou de chat pour cervelle ; d’être des fondus d’écrans ; de méconnaître la valeur travail ; d’être violents… Le fossé se creuse entre les décideurs au fantasme facile et “les jeunes” incompris. C’est le résultat d’une étude de Pascal Marchand, professeur en sciences de l’information à l’université Paul-Sabatier, à Toulouse. Elle tombe à pic, veille de municipales où les programmes regorgent de projets pour la jeunesse.
À quelques jours des municipales, une étude saisissante prend une photo instantanée de notre jeunesse à travers les mots les concernant les plus employés dans les médias, notamment par les adultes. Lesquels sont, parmi les symptômes de ce malaise de civilisation, de plus en plus rétifs à faire des enfants. Selon une étude de l’Ined, pour la première fois depuis plus d’un siècle, l’Hexagone a enregistré davantage de décès que de naissances… Notre région Occitanie ne s’en sort démographiquement parlant que par le biais des migrations.
“Aucune relation n’a été établie entre écrans et hausse des conduites agressives”
Pascal Marchand explore un hiatus qui s’agrandit de plus en plus. Conclusion, les adultes ne comprennent pas la jeunesse. On dit d’ailleurs les “jeunes” avec des guillemets comme si c’était quelque chose d’informe et si lointain… Pascal Marchand a ainsi rassemblé et compilé 1 000 articles de journaux classés comme étant les plus “pertinents”. En lien avec l’Observatoire des pratiques socio-numériques (OPSN, Toulouse), nous avons fait une recherche sur “jeunes”, son analyse textométrique, réalisée à l’aide du logiciel libre d’analyse de données textuelles massives Iramuteq (Pierre Ratinaud, Lerass, Université de Toulouse), permet de décrire les thématiques abordées quand on parle des “jeunes”.
On ne les comprend pas, on interprète

Parmi les mots qui ressortent le plus dans les médias, on y parle beaucoup de leur violence généralisée supposée, d’agressivité. “Les gens mélangent un peu tout, y compris la violence dans les banlieues, politiques à l’étranger, règlements de comptes et agressions… Il y a aussi les violences – parfois nouvelles – physiques et psychologiques.”
Il y a aussi la question des écrans : “Leur place dans la presse est énorme, dit-il. Il y a ce vieux mythe des dérives de la jeunesse proviennent de cette consommation d’écrans. La réponse des adultes, évidemment, c’est d’interdire… Or, il y a eu énormément de recherches en sciences humaines et sociales qui montrent qu’aucune relation n’a été établie entre écrans et hausse des conduites agressives. Comme pour la TV. C’est un vieux fantasme.” Comme on les comprend pas, ces jeunes, on interprète… mal. “Les gens pensent que de leur temps il y avait moins de violence sans les écrans. Et que depuis qu’il y a des écrans, il y aurait plus de violence. C’est une erreur fondamentale.”
“Pour les jeunes, Parcoursup est une maltraitance”
Parmi les mot les plus récurrents, il y a aussi le fameux Parcoursup qui éteint tout le champ des possibles. “Les étudiants le vivent comme une maltraitance. Comme une procédure bureaucratique… C’est très fort. Avant, il y avait une place pour la négociation, l’orientation. Son avenir n’était pas décidé dès les premières années du lycée. Cela fait partie de toutes les mesures inventées pour gérer l’enseignement supérieur et l’orientation à la faveur d’impératifs économiques et gestionnaires. Les jeunes se sentent des pions. Et quand ils se rebellent on dit qu’ils ont perdu leur morale, le sens des réalités et la valeur travail… Tant que la société pensera comme ça on aura un problème. Et d’ailleurs il y aura de moins en moins de jeunes. Parce que la question d’avoir un enfant se pose avec acuité si c’est pour le mettre dans cette situation.”
Profond décalage entre “les jeunes” et les décideurs politiques et économiques
Conclusion, selon Pascal Marchand, c’est l’existence d’un profond décalage qui apparaît entre “les jeunes” et les décideurs politiques et économiques. Et ce, même si dans le contexte électif, nombre de programmes disent vouloir répondre puissamment aux besoins des jeunes. “Il y a un problème réel avec la jeunesse et la démographie. Il y a aussi de plus en plus de revendications ; de demandes d’aides à la jeunesse ; à l’éducation. Problèmes de crèches, de financement de la rentrée scolaire, de transports…” Les décideurs ne comprennent pas forcément tous ces lieux communs, fantasmés sur le temps d’écran, la valeur travail qui ne serait plus cardinale pour la jeunesse…
“Si c’est pour essayer de contraindre les jeunes dans d’un vieux monde, ça ne marchera pas”

Des critiques de la société se font aussi jour sur les conduites addictives des jeunes et “de nouvelles pathologies qui n’existaient pas comme le TDAH. En fait, il y a un déficit de compréhension des adultes. D’où la menace d’un refus d’enfant et par extension d’une société vieillissante.” Avec une perte de ses forces actives et productives. Une société qui s’affaiblit, en un mot. “De ce côté-là, il y a une sincérité des politiques. La question c’est comment ils s’emparent de ce problème. Et comment adapter la politique aux nouvelles aspirations des jeunes ? Si c’est pour essayer de les contraindre dans d’un vieux monde, ça ne marchera pas.”
Le monde dans lequel les adultes disent avoir réussi n’est pas le monde d’aujourd’hui. Qui est devenu socio-numérique avec des critères d’évaluation différents ; avec des choses que les jeunes ne sont plus prêts à accepter”

L’étude des ces articles de presse montre que l’on parle des jeunes avec un regard d’avant. Éculé. Parce que “c’est le fait d’adultes qui ont réussi ; qui se prennent pour exemples de réussite.” En disant urbi et orbi : “Puisque j’ai fait comme ça, les jeunes peuvent aussi le faire” Sauf que ce qui réussit à l’un ne réussit pas forcément à un autre. Deuzio, et c’est un peu nouveau : le monde dans lequel les adultes disent avoir réussi n’est pas le monde d’aujourd’hui. Qui est devenu socio-numérique avec des critères d’évaluation différents ; avec des choses que les jeunes ne sont plus prêts à accepter. Les employeurs trouvent normal qu’en début de carrière on en bave ; eh bien les jeunes n’en veulent pas. Quand ils sortent de leur école, ils se sentent compétents et veulent travailler au même niveau que les autres. Et, d’ailleurs, ils ont des compétences que les adultes plus vieux n’ont pas. Ils ne comprennent pas non plus l’idée d’un contrat de travail spécialement jeunes, plus précaire et moins bien payé.”
“Qu’on nous fasse confiance en tant que jeunes !”
Cette étude provient d’une question de fond : “Les jeunes : des citoyens de seconde zone ? qui s’est posée à la suite d’une enquête de la fondation Apprentis d’Auteuil, explique Pascal Marchand, qui révélait qu’en Occitanie 81 % des 16 ans-25 ans ne se sentent pas suffisamment écoutés par les politiques et que 69 % s’estiment relégués au rang de “citoyens de seconde zone”. Mais, lorsque qu’une association, un média et un Observatoire de recherche se proposent d’écouter ces jeunes qui ne se sentent plus en phase avec la société, c’est une tout autre demande qu’on entend : “Qu’on nous fasse confiance en tant que jeunes !“.
Olivier SCHLAMA