Municipales : La disparition des bars-tabacs alimente la progression du vote RN

Café des Sports, la Civette, Café de la Gare… Entre 2002 et 2022, l’Hexagone a perdu 18 000 de ces irremplaçables lieux de sociabilité structurant pour la société. Cette “hécatombe silencieuse” est mise en exergue par une étude du très sérieux Centre pour la recherche économique et ses applications. Ce n’est pas la cause unique de la montée du RN mais elle en constitue une dimension forte.

Non, ce n’est pas un propos de comptoir ni une discussion au café du commerce…! Une très sérieuse étude du Centre pour la recherche économique et ses applications vient d’établir cette conclusion. L’Hexagone a perdu quelque 18 000 bars-tabacs, lieu, s’il en est, de lieux de convivialité. Intitulée, elle est parue le 30 janvier :Quand les barcs-tabacs ferment. L’érosion du lien social et la progression du vote d’extrême droite en France.”

Emmanuel Macron a-t-il eu vent de cette étude ? Le président de la République s’est en tout cas rendu à plusieurs reprises dans un bar-tabac, sans la presse, qui n’a pu en rendre compte qu’indirectement. Dans l’Aisne ou la Haute-Marne, par exemple. Avec une volonté « d’échanges sans filtre ». Sans témoins surtout. Peut-être avant tout parce que, orgueilleux et susceptible, il a du mal à accepter que certains journalistes le critiquent aujourd’hui après l’avoir encensé en 2017… En tout cas, Macron a peut-être aussi tout simplement envie de sentir l’atmosphère. Et l’ambiance semble porter le RN.

L’étude de 18 000 fermetures de bars-tabacs entre 2002 et 2022, combinée aux résultats des élections législatives et présidentielles sur vingt-cinq ans”

Cette hécatombe n’est pas la cause unique de la montée du RN mais elle en constitue une dimension forte. Cette analyse décrypte “les conséquences politiques de l’érosion des lieux de sociabilité en France. Elle s’appuie sur l’étude de 18 000 fermetures de bars-tabacs entre 2002 et 2022, combinée aux résultats des élections législatives et présidentielles sur vingt-cinq ans ». Les auteurs le disent clairement : “Les résultats montrent que la fermeture des bars-tabacs contribue à la progression du vote d’extrême droite, dans un contexte de transformations plus larges des conditions d’existence locales indépendamment de l’immigration, du chômage ou d’autres indicateurs économiques. Les effets sont très faibles à court terme, mais augmentent fortement dans le temps. Symétriquement, l’ouverture de bars-tabacs est associée à une baisse du vote d’extrême droite, suggérant que ces dynamiques ne sont pas irréversibles.”

L’auteur, Hugo Subtil, de l’Université de Zurich, décrypte : “Aucune autre fermeture commerciale ne produit un effet comparable. La spécificité des bars-tabacs tient à leur fonction de lieu de socialisation : leur disparition est associée à une progression durable du vote RN. Les effets sont trois fois plus forts dans les communes rurales, où ces établissements constituent souvent le dernier lieu de sociabilité.”

Les discours offrant des réponses simples et une interprétation symbolique cohérente des transformations locales disposent alors d’un avantage structurel”

Hugo Subtil ajoute : “Une analyse complémentaire des discours parlementaires montre que, depuis 2012, le RN a acquis une position dominante dans le cadrage du déclin territorial. Il mobilise un langage symbolique et affectif, là où les autres partis privilégient un registre plus technique.” Et complète : “Ces résultats révèlent un mécanisme distinct du déclin économique : l’érosion de l’infrastructure sociale qui rend la délibération possible. Lorsque les lieux de sociabilité disparaissent, la politique devient un face-à-face entre individus atomisés et récits médiatiques nationaux. Les discours offrant des réponses simples et une interprétation symbolique cohérente des transformations locales disposent alors d’un avantage structurel.”

Cafés, bistrots : érosion particulièrement marquée

Depuis plusieurs décennies, de nombreux territoires français connaissent une érosion continue de ces lieux de sociabilité : désertification commerciale et retrait progressif de la présence de l’État en sont deux principales causes profondes.

“Cette érosion est particulièrement marquée pour les cafés et bistrots : de 200 000 établissements en 1960, la France n’en compte plus que 38 800 en 2023, soit une baisse de plus de 80 %. Entre 2013 et 2019, le nombre de petits commerces a diminué de 2 %, tandis-que de nombreux services publics – bureaux de poste, gares, Trésor public, maternités – ont été transformés ou fortement rationalisés, en particulier dans les espaces ruraux et périurbains. Entre 2000 et 2018, le nombre de bureaux de poste de plein exercice a diminué de 30%, passant de 17 000 à 12 000.” Ceci expliquant cela. Le délitement du nombre de ces lieux de sociabilité a accru la défiance.

“Sentiment de relégation, de déclassement ou d’abandon”

Et l’étude de poursuivre : la disparition des bars-tabacs et autres lieux jadis très investis collectivement “peut nourrir un sentiment de relégation, de déclassement ou d’abandon. Ce processus s’accompagne également d’une transformation des formes mêmes de la sociabilité locale : comme le montre le sociologue Benoît Coquard dans son étude des campagnes en déclin, la fermeture des bars et cafés conduit à un repli de la sociabilité dans le foyer et à une réorganisation autour de réseaux d’amitié plus sélectifs. Cette recomposition des liens sociaux, en réduisant l’exposition à des points de vue diversifiés, renforce les attitudes préexistantes et peut favoriser le vote d’extrême droite”. C’est même un mode de vie populaire qui est mis à mal.

Encore plus saillant en zone rurale

Les effets de la disparition des bars-tabacs s’amplifient en milieu rural. Ils sont trois fois plus forts en zone rurale (+1,3 point pour les législatives, +3,3 points pour les présidentielles) qu’en zone urbaine (+0,3 et +1,1 respectivement). “Cette différence s’explique par la substituabilité des lieux : en ville, la fermeture d’un bar-tabac disperse les habitués vers d’autres établissements ; à la campagne, elle supprime souvent le seul lieu de sociabilité existant. Dans ces communes rurales, le bar-tabac n’est pas seulement un lieu de consommation. C’est un espace de reconnaissance sociale, un point de rencontre avec les voisins, un lieu où se construisent les appartenances locales.”

Comment le RN tire-t-il les marrons du feu ? Là aussi l’étude le démontre : “Les fermetures de bars-tabacs ne se traduisent pas mécaniquement en votes RN. Pour qu’un phénomène social devienne un enjeu électoral, il faut qu’un parti lui donne un sens et que ce sens rencontre une expérience vécue. Le vote RN ne se réduit pas à un vote de classe ou à un rejet de l’immigration ; il exprime aussi un rapport au territoire que le RN a su politiser.”

Quand le RN parle des bars-tabacs, il “utilise plus de termes symbolique ; France oubliée, abandon, lien social”

L’analyse de 2,19 millions d’interventions parlementaires (2007–2024) a ainsi permis d’observer comment le RN a construit un registre discursif distinct. « Les données montrent que le RN ne parle pas plus souvent des bars-tabacs que les autres partis : seulement 0,59 % de ses interventions mentionnent ces sujets, contre 1,68 % pour le groupe socialiste et 1,25 % pour la droite républicaine. Mais quand il en parle, il utilise 2,7 fois plus de termes relevant du cadrage symbolique (France oubliée, abandon territorial, lien social, etc.) que du registre technique (fiscalité, santé publique, etc.) » Et les partis traditionnels en parlent de façon « technique » voire technocratique.

Quand le RN demande leur classement à l’Unesco…

Passionnante étude où les auteurs pointent un vrai calibrage politique du RN qui fait son marché parmi les déçus : “Dans une proposition de résolution déposée le 23 juin 2025, les députés RN décrivent ainsi le bistrot comme “une scène de vie, un théâtre du quotidien où se tissent, jour après jour, les fils invisibles du lien social », au point d’en demander l’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Dans un communiqué du 30 juin 2025, Julien Odoul insiste sur sa centralité dans les campagnes : « Dans nos campagnes, il est souvent le dernier commerce, le dernier lieu de vie, le dernier rempart contre l’isolement »25 Cette capacité à transformer une question technique en symbole d’abandon s’est construite progressivement : à partir de 2012, Marine Le Pen repositionne le parti autour des griefs territoriaux, en stabilisant un langage sur la désertification et la France périphérique. Les effets électoraux des fermetures sont d’ailleurs plus forts après cette date.”

Soutien aux assos, utiliser les Maisons France service, tenir compte de la dimension symbolique des bars

Photo D.-R.

Cette étude du Cepremap propose des “pistes à explorer”. Comme utiliser les Maisons France services comme tiers-lieux, avec entre autres un café associatif, un espace de rencontres et un hébergement d’associations. Car “le tout-numérique” ne saurait suffire”… Elle prône aussi “le soutien au tissu associatif”. L’analyse montre que dans les communes où le nombre d’associations est élevé, les effets des fermetures sont significativement atténués. Soutenir les associations locales – par des subventions, la mise à disposition de locaux, un appui logistique – c’est aussi préserver l’infrastructure sociale.

Enfin, l’étude propose de tenir compte de “la dimension symbolique” : “Une recherche récente montre que le passage du Tour de France dans une commune réduit temporairement le vote RN30 L’effet est modeste et transitoire, mais révélateur : quand un territoire reçoit de l’attention, quand ses habitants se sentent exister aux yeux du reste du pays, la dynamique du ressentiment s’atténue. La reconnaissance compte autant que les équipements matériels.”

Olivier SCHLAMA