Mémoire : Nîmes rend hommage à Bernard Lazare, premier défenseur de Dreyfus

Bernard Lazare à droite et le monument nimois, à gauche...

Inauguré en 1908 dans ces mêmes Jardins de la Fontaine, la statue de Bernard Lazare (1865-1903) avait été l’une des premières œuvres publiques à honorer une figure dreyfusarde. Le monument avait fait l’objet de nombreuses attaques antisémites et royalistes, et avait été vandalisé à plusieurs reprises avant d’être démoli en 1942 sous le régime de Vichy. La ville de Nîmes vient de lui rendre hommage avec une rénovation qui ravive la mémoire de ce journaliste anarchiste, l’un des plus fervents défenseurs de l’officier juif injustement condamné…

Porté par le Collectif Histoire et Mémoire et accompagné par la Ville de Nîmes (*), ce projet visait à rendre hommage à une grande figure nîmoise trop longtemps oubliée. “Ce projet de reconstruction vise à redonner à Bernard Lazare sa place dans l’espace public et dans la mémoire collective. Ce premier Dreyfusard a été injustement oublié” explique David Storper, président du collectif.

À partir de documents anciens – notamment des cartes postales d’époque – une première maquette en terre cuite puis un modèle en plâtre ont été réalisés. Ils ont servi de base à la sculpture finale, haute de cinq mètres, taillée dans la pierre de Lens par l’Atelier Bouvier (Les Angles, Gard), reconnu dans toute l’Europe pour son expertise et son travail.

L’Atelier Bouvier a notamment contribué à la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris, à celle de la Maison Carrée, et à la consolidation de blocs antiques des Arènes de Nîmes. Quatre artisans ont été mobilisés plusieurs mois pour recréer le buste, l’allégorie et l’appareillage, constituant un monument de 22 tonnes. Parmi eux, le sculpteur Pascal Larsonneur, également sculpteur en chef sur la reconstruction de Notre-Dame de Paris et décoré de l’Ordre national du Mérite, a joué un rôle central dans la réalisation de la nouvelle statue.

Le premier défenseur d’Alfred Dreyfus

L’œuvre retrouve son emplacement originel aux Jardins de la Fontaine, lieu historique de rassemblements citoyens. “Enfin Bernard Lazare retrouve symboliquement Antoine Bigot et Jean Reboul dans nos Jardins de la Fontaine. Cette figure intellectuelle fait partie du patrimoine nîmois” a insisté Jean-Paul Fournier, Maire de Nîmes. Et pour Jean Valade (adjoint délégué à la Culture) “Nîmes s’honore de compter Bernard Lazare parmi ses fils, maillon de la liberté de pensée, de culte et d’action qui est la devise de notre ville. Le premier défenseur d’Alfred Dreyfus demeure l’une des consciences humanistes majeures, à l’échelle universelle.”

Démontée par les nazis en 1942, la statue de Bernard Lazare renaît à l’identique, à l’occasion du 160e anniversaire de sa naissance. L’inauguration du nouveau monolithe de 5 mètres de haut marque l’aboutissement de deux ans et demi de travail du Collectif Histoire et Mémoire, de l’Atelier Bouvier et de l’ensemble des partenaires.

“Ce monument sera plus qu’un hommage : un symbole. Il incarnera la défense du patrimoine, la lutte contre toutes les discriminations et l’attachement à une presse libre et à la vérité”, ajoute David Storper.

Bernard Lazare, journaliste, anarchiste esprit libre…

Né à Nîmes le 14 juin 1865, rue de Bernis, il étudie au lycée de garçons (actuel lycée Daudet) avant de rejoindre la Société littéraire et artistique de Nîmes. À 21 ans, il s’installe à Paris et devient l’une des plumes les plus incisives de son époque. Engagé sur tous les fronts – anarchisme, sionisme, défense des Arméniens, liberté de la presse – il s’impose comme une figure incontournable de l’indépendance d’esprit.

Dès 1894, deux ans avant le célèbre J’accuse de Zola, Bernard Lazare devient le premier défenseur d’Alfred Dreyfus. Il meurt en 1903, à 38 ans, sans voir la réhabilitation de Dreyfus en 1906.

La même année, la Ville de Nîmes renomme la rue Saint-Bernard en rue Bernard-Lazare et crée un comité chargé d’ériger un monument en son honneur. Une souscription est lancée en 1908 et le monument, réalisé par les sculpteurs Hippolyte Lefebvre et Paul Roger-Bloche avec l’architecte Max Raphel, est installé aux Jardins de la Fontaine, où il est inauguré le 4 octobre 1908. L’événement est marqué par des tensions avec l’Action Française, mais aucun incident majeur n’a lieu…

“A la fois un manifeste et l’expression d’une espérance”

Ainsi, ressuscitant tel le Lazare biblique (Bernard l’anarchiste n’aurait peut-être pas goûté la référence, mais bon…), dans une France où les relents antisémites remontent à la surface, cet hommage rendu par sa ville natale à Bernard Lazare vient rappeler la nécessité d’avoir jusqu’au bout le courage de ses convictions et l’affirmation des valeurs fondamentales de la République.

Jean-Dominique Durand, président de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France (AJCF) a aussi prononcé quelques mots : “David Storper a allumé aujourd’hui une première lumière de Hanoukka tout à fait exceptionnelle, bien faite pour éclairer les consciences, en ces temps si sombres, si inquiétants, pour les juifs, donc aussi pour la République toute entière. Car ouvrir le temps de Hanoukka par le retour du monument à Bernard Lazare aux Jardins de la Fontaine de Nîmes, c’est tout à la fois un manifeste et l’expression d’une espérance, cette espérance si fragile merveilleusement décrite par son ami Charles Péguy (…) Le combat pour la vérité contre les mensonges en tous genres, contre les fake news pour user du langage de la modernité, contre la haine est hélas plus que jamais d’actualité. Puisse la lumière allumée aujourd’hui nous éclairer, et éclairer la société…”

Des mots qui résonnent d’autant plus fort, au lendemain de la terrible tuerie antisémite survenue sur une plage de Sydney en Australie.

Philippe MOURET

(*) Ce retour s’inscrit dans une démarche mémorielle citoyenne, soutenue par une souscription publique ayant mobilisé plus de 200 donateurs pour ce projet qui représente un budget de 226 000 €. La Ville de Nîmes a financé en parallèle son installation (travaux préalables de dégagement du socle et sondages, études géotechniques pour la vérification de la portance, travaux de maçonnerie et réaménagements) pour un montant 80 000 €.

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