Rénovations, création de magasins… Le groupe espagnol Tramuntana passe à la vitesse supérieure. Il a déjà investi 9 M€ et ce n’est pas fini pour plaire à sa clientèle, française à 98 % et dont 75 % viennent d’Occitanie qui lui rapportent 130 M€ par an. Explication avec son codirigeant Xim Raurich. Pour le DG de la CCI des P.-O., ce commerce transfrontalier équivaut à une perte de 50 M€ par an, surtout dans l’habillement, soit 2 % des dépenses annuelles des ménages. “Les commerces doivent se singulariser pour offrir une offre locale de bonne qualité, accessible et qui plaise.“
Jadis, les contrebandiers traversaient les Pyrénées par les cols, enneigés l’hiver, parfois en marchant à l’envers pour brouiller les pistes des gabelous… Pour qui sait dénicher un bon guide, il reste même des bornes-témoins en pierre de cette histoire ancienne. A pedibus également, il y a aussi des chemins dits de douaniers qui se faufilent en bord de Méditerranée, sur des hauteurs escarpées fréquentées aujourd’hui par des touristes avides d’exotisme facile. Enfin, il y a depuis les années 1950 un gros trait noir que l’on parcourt à 130 km/h : l’autoroute qui mène tout droit au village-frontière de La Jonquère, sur les contreforts des Albères, appartenant à la province de Gerone.
La Jonquere, un interrupteur commercial

Petit village espagnol d’à peine plus de 3 000 habitants, la Jonquère accueille des centaines de milliers de Français avides, eux, de tarifs réduits sur les alcools, tabac et autres denrées. Comme pour le village du Perthus, les touristes n’y viennent pas pour apprendre qu’il y a dolmens et menhirs de l’époque néolithique ou de tenter d’y retrouver la voie romaine ; ni même de visiter le château de Requesens ; encore moins de s’intéresser à la Paix des Pyrénées qui fit pourtant de cette frontière ce qu’elle est aujourd’hui : un interrupteur commercial qui fait tinter les caisses des supermarchés.
27 points de vente, 130 M€ de chiffre d’affaires
Moins de taxes, moins de charges sociales : c’est grâce à cette singularité avantageuse que les villages-frontières comme le Perthus et la Jonquère font leur beurre. Et ce n’est pas fini. Exemple : 80 ans après sa création, le groupe Tramuntana est un véritable petit empire. Le 13 mars, l’inauguration de l’un de leurs supermarchés plutôt à taille humaine, leur marque de fabrique, du groupe, a été “métamorphosé”, pour sa clientèle française – avec, en 2025, 415 000 passages en caisse – est tout un symbole pour ce groupe qui aiguise la concurrence locale. En présence de M. Miquel Sàmper i Rodríguez, conseiller à l’entreprise et au travail de la Generalitat de Catalunya, et du designer international Jordi Vayreda.“Cet établissement, qui compte parmi les cinq supermarchés du groupe dans les environs, marquant une étape clé dans le déploiement “d’Espai Tramuntana” : un ambitieux projet de modernisation de l’offre commerciale du groupe catalan destiné à accueillir la clientèle française à la recherche de prix attractifs et de produits de qualité.”
Les habitants d’Occitanie, 75 % de la clientèle

“Après l’inauguration en novembre dernier d’un bâtiment flambant neuf dédié à l’univers de cosmétique et de la parfumerie, la métamorphose de notre supermarché situé au sud de la Jonquera marque une nouvelle étape dans le développement de notre offre”, explique ainsi Xim Raurich, co-dirigeant avec sa sœur Assumpta Raurich du groupe Tramuntana fort de 27 points de vente et d’un hôtel. “En deux ans, nous avons déjà mobilisé 9 M€ pour moderniser nos points de vente et répondre à l’affluence record des consommateurs français venant d’Occitanie, qui représentent aujourd’hui près de 75 % de la fréquentation globale de nos points de vente.”
Avec des rabais allant de – 20 % à – 40 %, disent-ils, par rapport à l’Hexagone, l’établissement constituait déjà une lieu de consommation de référence pour de nombreux habitants d’Occitanie et de l’ouest de Paca. “Cette rénovation de 2 000 m² permettra de maintenir une promesse de prix ultra-compétitifs tout en élevant significativement les standards de confort et de service”, explique encore le dirigeant catalan.
La société réalise quelque 130 M€ de chiffre d’affaires annuel. “Ma famille a commencé par ouvrir une petite épicerie au Perthus à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’était pas facile”, retrace Xim Raurich. Aujourd’hui le groupe qu’il co-dirige possède entre Jonquere et Perthus sept supermarchés, des parfumeries ; des hôtels ; des restaurants et deux stations d’essence. “Nous allons d’ailleurs en ouvrir une 3e.” La zone de chalandise, d’influence commerciale, c’est d’abord l’Occitanie.
Grand Sud, Marseille, Avignon, Orange et Toulouse

Des clients viennent du grand Sud, de Paca, Marseille, Avignon jusqu’à Orange et Toulouse. “Presque 98 % de la clientèle est française.” Xim Raurich confie encore : “Nous avons profité de nos 80 ans d’existence pour investir 9 M€ sur deux ans que nous terminons pour refaire nos supermarchés. Ce n’est pas juste esthétique mais pour concevoir des magasins pour une meilleure expérience client.” Et que ceux-ci choisissent plutôt son groupe que celui de ses concurrents. “Il faut toujours être attentifs aux demandes des clients”, dit celui qui a fait des études d’archéologie à Aix-en-Provence et que rien ne prédestinait à la gestion d’un groupe commercial.
“Un large éventail de produits dans nos magasins”
Alcool, tabac et carburants sont historiquement des produits d’appel à la Jonquère “avec des prix très intéressants par rapport à la France, à partir de – 50 % sur le tabac ; – 30 % pour les alcools, par exemple. On paye des taxes mais elles sont moindres qu’en France”. Mais Xim Raurich a aussi l’idée de proposer aux Français d’acheter d’autres denrées, de plus en plus de spécialités catalanes pour compléter leurs achats et faire monter l’addition. “Nous proposons aussi d’autres produits alimentaires intéressants pour les Français, comme le saucisson ; le chorizo et tout ce qui est boucherie ; viandes ; jambon iberico… Nous proposons un très grand choix.” Il évoque aussi des produits d’hygiène corporelle : gels, shampoings, produits capillaires, crèmes ou encore des produits de nettoyage comme la lessive, là aussi remisés. “Nous offrons un éventail plus large de ces produits dans nos magasins.”
Aux commerçants des P.-O., il dit : “Il faut s’adapter”

La prochaine étape ? “Nous sommes toujours à la recherche d’opportunités. On va continuer dans les stations d’essence. Nous avons des projets pour les deux ans à venir. Nous avons de la place à l’espace Tranmontana, à côté du supermarché restauré, pour accueillir un espace pour vendre des meubles, des matériels de sports, etc. On pourra ainsi y accueillir d’autres enseignes que la nôtre.”
Que lui inspire la situation du commerce des P.-O. voisines qui doit souffrir de cette proximité ? “Je ne connais pas la situation dans les P.-O. Mais, même à Figueras, par exemple, à 20 km de la Jonquere, le commerce a beaucoup souffert. Les commerçants se sont adaptés : beaucoup de boutiques notamment d’habits se sont déplacés à la Jonquere. Nous on a cru dans ce lieu. Et on a beaucoup travaillé.” Aux commerçants des P.-O., il dit : “Il faut s’adapter.”
50 M€ de manque à gagner pour l’économie locale

Directeur général de la CCI des P.-O., Cyril Vanroye décrypte : “C’est la problématique des départements transfrontaliers. Nous sommes dans la même situation que nos collègues du Nord, des Alpes-Maritimes… Ce que nous avons mesuré, de manière avérée, c’est la part de marché. Que dépensent les ménages des Pyrénées-Orientales de l’autre côté de la frontière ? Nous avons des données depuis plusieurs années. Et ce que l’on constate, c’est que en 2025 le manque à gagner pour l’économie locale se monte à quelque 50 M€ par an. C’est un manque à gagner constant sur plusieurs années mais qui n’évolue pas.” Mais ce n’est pas rien.
Cyril Vanroye précise : “Cela représente 2 % des 3 milliards d’euros de consommation des ménages des Pyrénées-Orientales, département limitrophe de la frontière, chaque année. Sur ces 50 M€, une grande partie, environ 21 M€, ce sont des vêtements. Ce qui accentue la crise dans ce secteur de l’habillement. . Nous avions fait un comptage empirique des plaques d’immatriculation il y a quelques années, les véhicules des P.-O. présents sur les parkings de la Jonquère, c’était environ 40 %. Tout le reste c’étaient des Catalans du Sud, jusqu’en Paca en passant par l’Occitanie mais aussi d’autres départements français.”
C’est le commerce en ligne qui est le grand gagnant de la nouvelle répartition des parts de marché des ménages”
Est-ce que l’attirance pour les commerces espagnols de la Jonquere explique aujourd’hui une certaine difficulté des commerces de proximité des P.-O. ? “Ce qui prend le plus de parts de marché, c’est le commerce en ligne qui sont deux à trois fois plus importantes. Le numérique est le grand gagnant de la nouvelle répartition des parts de marché des ménages”, dit-il. Menace ou peut-être a contrario une opportunité. Le directeur général de la CCI ajoute : “Pour l’essence, cela dépend des périodes en fonction des variations de prix dans l’un ou l’autre des pays.” Quant à l’alcool, “est-ce vraiment moins cher en Espagne ?”, feint-il de se demander. Il évoque “la qualité des vins du Roussillon” que l’on ne retrouve pas forcément de l’autre côté de la frontière. Il dit encore : “Les commerces des P.-O. doivent pour autant arriver à se singulariser pour offrir une offre locale de bonne qualité, accessible et qui plaise. C’est aussi l’enjeu”. (petite- consolation), les Espagnols adorent les stations de ski des Neiges catalanes. A Font-Romeu, par exemple, ils représentent environ la moitié des clients…
Olivier SCHLAMA
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Groupe Tramuntana est la référence historique du commerce transfrontalier à La Jonquera et au Perthus, le groupe (opérant sous la raison sociale Vent de France La Tramuntana SAU) a été fondé en 1945 par la famille Raurich. Aujourd’hui dirigé par Xim et Assumpta Raurich, le groupe a célébré ses 80 ans en 2025. Cette institution familiale, qui emploie plus de 600 collaborateurs, s’est développée autour d’un écosystème diversifié comprenant supermarchés, parfumeries, boutiques de mode, hôtellerie et restauration.