Foot et BD (1) : Premières foulées avec les « chics types » de l’après-guerre

Kick Wilstra, vedette du foot batave durant de longues années... Une BD adorée des petits garçons de l'après-guerre !

A trois mois de la Coupe du monde de la Fifa, en Russie, premier chapitre de notre série sur le Foot vu par la bande dessinée. Le coup d’envoi est donné en 1949…

Cette année là, l’abbé Pierre fonde la première communauté Emmaüs, la vaccination contre la tuberculose devient obligatoire et le boxeur Marcel Cerdan trouve la mort dans le crash du vol Air-France entre Paris et New-York… C’est aussi l’année de naissance d’un certain Arsène Wenger (le 22 octobre) et surtout de deux champions de papier.

France : Jean-Pierre Gary, une Coupe et c’est tout !

En France dans les pages de Vaillant, l’hebdomadaire communiste pour la jeunesse, Jean-Pierre Gary porte la tunique « Rouge et Or » (c’est le titre de la série) de l’US Clamecy sous le crayon de Raymond Poïvet. Et la même année aux Pays-Bas dans les pages du Ketelbinkie Krant, puis en France de 1958 à 1961 dans le magazine Olympic (éd. Artima), avec à la manoeuvre l’auteur Henk Sprenger pour les aventures de Kick Wilstra, le super avant-centre.

En 1949, Jean-Pierre Gary gagne une Coupe de France de Footbal dans les pages du journal Vaillant…

Au sortir de la guerre, les revues pour la jeunesse se veulent positives et leurs héros sont de « chics types » véhiculant des valeurs de solidarité, d’honnêteté, de loyauté… Les deux pionniers connaîtront cependant des destins bien différents. Le 7 novembre 1949, Jean-Pierre Gary est donc le premier footballeur français de papier. Il aura peu de temps pour s’installer dans les mémoires, la série de Jean Ollivier (scénariste prolifique et, à cette époque, rédacteur en chef de Vaillant) et Raymond Poïvet étant interrompue après la parution de seulement douze pages. Juste le temps de gagner une Coupe de France (face à Strasbourg grâce à un but de Jean-Pïerre Gary, naturellement), pour le petit club Rouge et Or, dont on ne peut pas affirmer qu’il est une référence directe au RC Lens, bien que le dessinateur Poïvet soit originaire du Nord-Pas-de-Calais (né à Cateau-Cambrésis le 17 juin 1910).

Poïvet a vécu là un des épisodes injustes qui ont souvent frappé cet auteur, largement reconnu par ses pairs mais dont le talent n’a jamais obtenu la reconnaissance qu’il méritait auprès du grand public. Auteur pourtant de la meilleure série de science-fiction de l’après-guerre : Les pionniers de l’Espérance, sur scénario de Roger Lécureux (également scénariste de Rahan).

Pays-Bas : apprendre à lire avec Kick Wilstra

Carrière beaucoup plus prolifique pour son contemporain néerlandais, Kick Wilstra (dont le nom est inspiré de trois vrais grands champions hollandais : Kick Smit, Faas Wilkes et Abe Lenstra). Henk Sprenger est un des premiers, aux Pays-Bas à utiliser des bulles pour les dialogues, plutôt que des textes sous l’image. Nombreux sont les garçons hollandais qui ont « appris à lire avec Kick Wilstra » comme l’avouaient les visiteurs d’un certain âge, lors d’une récente exposition au Musée du comic de Groningen (Pays-Bas), à l’occasion de la sortie d’une intégrale en deux volumes des aventures du footballeur (2014 et 2015, Stoker Quay).

Même après l’arrêt de la série, elle a fait l’objet de nombreuses rééditions en albums, plus ou moins réussies, chez divers éditeurs entre 1973 et 2003. Plusieurs générations de jeunes lecteurs ont ainsi pris Kick pour exemple, avec les éternelles qualités inhérentes aux héros de l’époque : le sens du travail, l’honnêteté, la camaraderie, l’élégance dans le jeu et le fair-play. Peut-être certains champions d’aujourd’hui auraient-ils quelque bénéfice à relire les BD d’antan…

L’élément qui fait le petit plus de cette série réside dans le fort rejet d’alors pour le football professionnel aux Pays-Bas. Franchir le pas du professionalisme, c’était alors être vu comme un profiteur et un renégat. Pourtant le jeune héros franchira le pas lorsque fuyant la guerre dans son pays, il gagnera l’Angleterre. Car comment survivre à l’étranger ? Pour Kick Wilstra une seule réponse, jouer au foot, ce qui le mènera jusqu’à l’effectif professionnel des Malton-Rovers.

Après la guerre, il s’implique dans la reconstruction de son pays, sans pour autant abandonner sa passion pour le ballon rond qui le mènera en Italie dans l’équipe des Titans, avant un retour au pays. Kick épousera par la suite son amie d’enfance Jenny Ruby avec laquelle ils auront d’abord des jumeaux (Rob et Rubi), puis une fille. Le moment était venu de tourner la page et de céder la place à de nouveaux champions…

Italie : une gloire éphémère pour Goal !

En Italie aussi, 1949 voit la BD faire la passe au football…

1949, année décidément prolifique voit également en Italie l’éclosion d’une revue de fumetti (les BD italiennes) consacrées au calcio et baptisée Goal ! , qui connaîtra la parution de seize numéros entre octobre de cette année là et les premiers mois de 1950. On y retrouvait le récit des journées du Calcio (le championnat national italien) et les exploits des joueurs des plus grands clubs, sous forme de BD.

Philippe MOURET

En 2006, le dessinateur Hans Klaver a réalisé un album mi-hommage mi-parodique baptisé De klonen van Kick Wilstra (Les clones de Kick Wilstra, aux éditions Drukkerij Excelsior) dont l’action se déroule au sein du club HFC Haarlem.

Des occasions manquées :

En France, deux noms auraient pu inscrire le football au panthéon de la BD.

Dès les années 30, Paul Ordner (1901-1969) s’est révélé comme un formidable illustrateur sportif. Mais pour celui qui obtiendra une reconnaissance mondiale de son talent, auteur de nombreuses couvertures pour France-Football et d’illustrations pour Le Miroir des Sports ou L’Equipe (entre autres) la bande dessinée n’aura pas été un support durable. On lui doit cependant le récit authentique en BD de France-Italie (1951, dans l’éphémère magazine L’Equipe Junior). Pour prendre la mesure de son talent, rien de mieux que le livre Paul Ordner, 40 ans de Dessin Sportif (de Philippe Aurousseau, préface de Louis Nicollin)…

René Pellos (1900-1998) laisse lui aussi un petit goût d’inachevé lorsque l’on contemple les formidables dessins de ce spécialiste du sport. Aussi à l’aise dans le réalisme ou l’humour, ce père adoptif des Pieds-Nickelés, qui dessina aussi pour L’Equipe et Miroir-Sprint, a plutôt privilégié le cyclisme ou la boxe. Il est cependant l’auteur du récit complet Tout pour l’équipe ! dans la revue Héros Magazine n°54 (1952, SNPI). Lire à son sujet Pellos, main d’or et pieds nickelés, de Jean-Paul Tibéri.

La semaine prochaine : Chapitre 2, quand le 9e Art tape dans le ballon