Épisodes cévenols : Déluge de pédagogie face aux pluies mortelles

Nîmes (Gard), le 9 septembre 2005. Entre Aubord, Vergèze et Vestric et Candillac. La géographe du CNRS Isabelle Ruin remet en perspective le contexte de cette enquête, en rappelant que "suite aux crues rapides qui ont touché l’Etat du Colorado en 2013, ou la Côte d’Azur à l’automne 2015, les journaux soulignaient "la bêtise" ou "l’irrationalité" des habitants lors de tels événements, concluant que de nombreux décès auraient pu être évités si les victimes s’étaient mieux comportées." Photo : Dominique QUET, Maxppp

Le réchauffement climatique accentue crues et inondations qui, à chaque automne, menacent les quinze départements de la façade méditerranéenne qui y sont exposés. Une mission inter-régionale a été mise sur pieds. Sa mission : user de pédagogie sous toutes ses formes. Clips, affiches mais aussi concours avec les enfants, etc. Avec une attention toute particulière accordée aux voitures dont les occupants représentent un tiers des victimes…

C’était il y  a un peu plus d’un mois. Précoce, l’épisode cévenol, rare en été, a imprimé un souvenir marquant. « Le 9 août 2018, dans le Gard, un directeur de camping, à Saint-Julien-de-Peyrolas, en Ardèche, a bien pris la mesure du danger en faisant évacuer 1 600 campeurs. Un seul n’a pas écouté les consignes salvatrices : il est décédé en voulant récupérer sa caravane emportée par la furie des eaux… »

A l’état major de la zone Sud, on est conscient du risque élevé d’épisodes cévenols exceptionnels cet automne. »

« A l’état major interministériel de la Zone Sud, le ceZOC sud (Centre zonal opérationnel de crise), à Marseille, où l’on décide quoi faire en fonction des drames, on est conscient du risque élevé d’épisodes cévenols exceptionnels cet automne ». La faute à la canicule qui fait monter en température la Méditerranée, qualifiée de hot spot du réchauffement climatique comme l’explique le projet Hymex.

Au moins 150 mm de pluie en 24 heures…

Inondations à Nîmes (Gard) le 3 octobre 1988, qui marque une intensification,s des épisodes cévenols après une accalmie de trente ans. Photo : Dominique QUET Maxppp

Une situation qui n’attend plus qu’une « goutte » froide au-dessus des Cévennes qui percute l’air chaud et humide venant de Méditerranée pour enfanter des orages surpuissants déversant un déluge d’au moins 150 mm de pluie en 24 heures à comparer avec les 600 mm à 750 mm de pluies… annuelles sur l’arc méditerranéen. C’est l’épisode cévenol dont le nom sert de générique à ses cataractes mortelles qui inondent le  Sud de l’Hexagone parfois jusqu’à mi-décembre.

Vingt morts à Mandelieu-la-Napoule en octobre 2015 : l’électrochoc conduisant à une prise de conscience des autorités. »

Les pluies intenses et soudaines causent beaucoup de décès. Davantage qu’on le croit parfois. En octobre 2015, un événement exceptionnel a été un « électrochoc » conduisant à une prise de conscience des autorités. A Mandelieu-la-Napoule (Alpes-Maritimes), on a compté cette année-là vingt morts imputables aux conséquences d’un épisode cévenol, dont dix personnes piégés dans des parkings inondés… Avec une montée infernale des eaux en quinze minutes et une décrue tout aussi spectaculaire.

Vaste campagne de pédagogie sur 15 départements

En 2017, le chercheur Gardois Laurent Boissier estimait à 250 morts en 30 ans à imputer à ces pluies démentielles (Lire notre dossier complet ICI) ! C’est pour tenter de limiter les conséquences de ces catastrophes que, pour la troisième année consécutive, le ministère de l’Écologie lance une vaste campagne de sensibilisation sur 15 départements du Sud de la France. Pédagogie, pédagogie, pédagogie.

C’est aussi pour cela que l’on a créé en 2017 une mission inondation de l’arc méditerranéen rayonnant sur « 23 départements dont 15 vraiment soumis à ces événements intenses », explique Ghislaine Verrhiest-Leblanc qui coordonne la mission. Celle-ci, passionnante, n’est pas une partie de plaisir.

A partir d’à peine 30 centimètres d’eau, la voiture flotte et elle est donc incontrôlable

Aujourd’hui, la chargée de mission sur les épisodes cévenols concernant l’arc méditerranée, Ghislaine Verrhiest-Leblanc, le reconnaît : « En effet, selon les experts, le changement climatique à l’oeuvre va conduire à davantage d’épisodes et de plus en plus intenses. » C’est la raison de cette campagne de sensibilisation qui insiste beaucoup – vidéos à l’appui – sur le fait que l’on n’est pas à l’abri dans sa voiture où l’on peut se retrouver très vite piégé ! Qu’à partir d’à peine 30 centimètres d’eau, son véhicule flotte et il est donc incontrôlable. « Un tiers des victimes le sont dans leur voiture », justifie Ghislaine Verrhiest-Leblanc. Plaquettes énonçant les « huit comportements à adopter » (ci-dessous), élaboration d’une culture du risque, partages d’expériences avec les collectivités, syndicats, associations…

Les drones peuvent servir à beaucoup de choses, comme inspecter des ouvrages de protections, pour voir s’il faut entretenir un cours d’eau ; on peut aussi prendre des photos aériennes de bassins et de quartiers à risques. De quoi constituer une base de données… »

« On s’adresse, par exemple, aux enfants, prescripteurs auprès des parents, à travers des concours ; on pose des affiches dans les parkings, on sensibilise leurs gestionnaires… Surtout, on écoute les acteurs des territoires (associations, syndicats de rivière, agglos…) A Argens, par exemple, le syndicat mixte qui regroupe 74 communes voulait se doter de drones. Avec la Sécurité civile, nous les avons accompagnés et conseillés pour trouver les matériels adéquats, à définir les objectifs de ces appareils, quels étaient les besoins en formation… »

« Les drones peuvent servir à beaucoup de choses, comme inspecter des ouvrages de protections, pour voir s’il faut entretenir un cours d’eau ; on peut aussi prendre des photos aériennes de bassins et de quartiers à risques. De quoi constituer une base de données, une mémoire des lieux avant, pendant et après un épisode cévenol. Ce qui va permettre d’identifier les premiers débordements ; hauteurs d’eau et vitesse, etc. » Et de pouvoir mieux intervenir et prévenir.

Aujourd’hui, « il y a une véritable prise de conscience. Il y a déjà 42 programmes d’actions de prévention labellisés. Il y a de plus en plus de partages de bonnes pratiques entre acteurs de terrains, de solutions. »

« Aujourd’hui, « il y a une véritable prise de conscience. Il y a déjà 42 programmes d’actions de prévention labellisés. Il y a de plus en plus de partages de bonnes pratiques entre acteurs de terrains, de solutions. Un camping qui aura trouvé un système efficace de mises à l’abri, par exemple, peut en faire bénéficier d’autres campings. Notre rôle c’est entre autres de valider des actions innovantes et même d’en faire des fiches de référence », revendique Ghislaine Verrhiest-Leblanc. Tant mieux.

Tant que les habitants ne constatent pas eux-mêmes l’ampleur de l’épisode, ils ne font rien… »

La sociologue Isabelle Ruin décryptait pour Dis-Leur ! l’écueil majeur de la prévention : « Comme ces alertes ont lieu une quinzaine de fois par an et que le déluge ne tombe pas réellement quinze fois par an sur la tête de chacun, cela veut dire que pour la fois où ça vous arrive vraiment eh bien pour celui à qui ça arrive, ce n’est qu’une fois sur quinze… » Tant que les habitants ne constatent pas d’eux-mêmes l’ampleur de l’épisode, « ils ne font rien »…

Olivier SCHLAMA

Quelques chiffres clés :

  • Les 23 départements concernés représentent en superficie 20 % de l’Hexagone pour 12,7 millions d’habitants (19 % de la population française). Ce territoire regroupe un quart des départements français et 6535 communes soit 18 % des communes françaises. Parmi elles, Marseille, Toulouse, Nice et Montpellier sont les plus peuplées
  • 68 % des communes (2492 communes) ont subi de 1995 à 2013 des sinistres indemnisés par les assureurs au titre du régime des catastrophes naturelles pour le péril inondation.
  •  96 % des communes (3550 communes) ont été reconnues au moins une fois comme ayant subi une catastrophe naturelle liée aux inondations.
  • Cinq communes (Draguignan, Fréjus, Arles, Montpellier et Marseille) présentent un coût cumulé des sinistres inondation de 1995 à 2013 compris entre 100 millions et 284 millions d’euros.

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