Commerces pillés : Après le choc, le portrait d’une catastrophe que personne ne veut revivre

PH Wikimotions

Quelques jours après le triste 17-octobre dernier où des scènes de pillages jamais d’une ampleur sidérante se sont déroulées un peu partout en France, des présidents de chambres de commerce en font le bilan. Ils appellent, à l’instar d’Alain di Crescenzo, président de CCI France, à la prudence pour les prochains week-ends de manifs sans recourir à l’autodéfense.

Alors que la loi sur le payeur-casseur est étudiée ce mardi au Sénat, les chambres de commerce font un point précis des pillages et tirent la sonnette d’alarme. Président de CCI France, l’occitan Alain di Crescenzo a pris sa calculette : “Novembre et décembre, dit-il, ce n’est rien de moins que 40 % du chiffre d’affaires annuel de nos commerces. Il reste huit weeks-ends, cela fait 5 % par week-end où on réalise 30 % du chiffre d’affaires de la semaine. Chaque week-end où nos commerçants ne pourront pas exercer leur activité, c’est 1,5 milliard d’euros de perte de chiffre d’affaires – dont 200 M€ sur les grandes enseignes – et 200 M€ de TVA non encaissée.” Des manifs qui se sont déroulées alors que les magasins avaient reçu tout leur stock pour les fêtes de fin d’année.

Commerces de proximité, ce sont 100 milliards d’euros

Alain di Crescenzo ©Sajin Photo

Le commerce de proximité des centres-villes et des centres-bourgs est évalué à 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. “Si les choses ne s’arrangent pas, nous allons avoir un coup de grâce pour nos commerçants qui subissent une succession de crises depuis 2018 : les Gilets jaunes, le covid, l’Ukraine, les émeutes de 2023. Sans parler de l’été caniculaire partout qui a fait baisser la fréquentation de 20 % à 30 %. On oublie aussi ceux qui n’ouvrent pas ; ce sont des dizaines de milliers de commerçants empêchés de travailler.”

Le risque de faire justice soi-même

S’agissant du 17 octobre dernier, “nous avons visité 4 000 commerces en France. Il est ressort que 2 488 ont été sinistrés dont 1 161 ont été fortement dégradés et 643 sont encore fermés. Le week-end dernier, on ne peut pas se satisfaire de 50 commerces cassés”. Soulignant : “Nous avons détecté des commerçants aux tendances suicidaires. Et parallèlement, nous avons permis un soutien psychologique avec un appel à l’Apesa (Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë). Autre risque, celui de craquer et de faire justice soi-même. Ce que l’on veut absolument éviter et c’est pour cela que nous faisons appel à des organismes comme l’Apesa. Les commerçants ont besoin du retour au calme ; deuxièmement de trésorerie ; que l’on relance la fréquentation et enfin de la réactivité du système de bancassurance.” 

Bien plus de pertes que lors des Gilets jaunes

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Comparativement aux Gilets jaunes, un mouvement qui avait débuté en novembre et qui s’est terminé en mars 2018, “la perte avait été en moyenne de 400 M€ par week-end”. En 2023, lors des émeutes, “les pertes s’étaient élevées à 730 M€ de casse de magasins. Ce que nous disent les premiers retours des assurances pour le 17 octobre mais nous n’avons pas encore les chiffres définitifs, on serait au-delà du milliard d’euros de dégâts”.

Luxe, habillement, sport, téléphonie, bijouteries…

Selon une estimation de l’IFRAP évoquée lors du point presse, le coût des dégâts pour les commerçants dépasserait donc un milliard d’euros. Les situations sont contrastées selon les territoires. Parmi les principales remontées territoriales du réseau des CCI, tous types de commerces ont été touchés mais les enseignes de luxe ont été ciblés tout comme celles de l’habillement. A Paris, les magasins de sport, de téléphonie, d’optique, de luxe, des bijouteries mais aussi les bureaux de tabac (avec la capacité pour les voleurs d’écouler facilement ces stocks) et les caves à vins.

41 magasins touchés à Toulouse, 56 à Montpellier

Dans le détail, à Toulouse et en Haute-Garonne : 41 commerces touchés, dont 19 fortement dégradés et 3 encore fermés. À Montpellier-Hérault : 56 commerces touchés, dont 15 fortement dégradés et 20 encore fermés. Les dégâts sont estimés entre 1 M€ et 2 M€.

Pas moins de 527 commerces vandalisés à Aix-Marseille

À Marseille Métropole Aix-Marseille-Provence : 527 commerces touchés, dont 331 fortement dégradés dont 128 pillés totalement et 70 encore fermés. À Lyon, Saint-Étienne et Roanne : 307 commerces touchés, dont 190 encore fermés. Les dégâts sont estimés à 20 M€. A Bordeaux-Gironde : 158 commerces touchés, dont 90 fortement dégradés. À Rennes et Ille-et-Vilaine : 143 commerces touchés, dont 80 fortement dégradés et 20 encore fermés. Quant à Nantes-Saint-Nazaire : 59 commerces touchés, dont 28 fortement dégradés et 6 encore fermés.

“Paris : guichet unique avec Etat, la Mairie, Urssaf…”

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Dominique Restino, président de la CCI de Paris et Ile-de-France a abondé. “Le bilan fait état de 480 commerces qui ont été touchés dont 240 ont subi de très lourds dommages et 240 qui ont eu des dégradations plus légères. Et parmi eux, 215 sont encore fermés. Nous avons mis en place une cellule d’urgence et d’aide. Nous avons visité pas loin de 250 commerces pour les accompagner dans leurs démarches. Nous sommes situés depuis deux mois près de la place de la République là où ça a beaucoup cassé. Nous avons créé un guichet unique avec l’Etat, la Mairie de Paris, Urssaf, entre autres.”

Marseille : un fonds spécial d’urgence avec 12 M€ et la participation de grands groupes

Jean-Luc Chauvin, président de la CCI Aix-Marseille-Provence souligne, lui, la création d’un fonds spécial de soutien et d’urgence doté de 12 M€ au total, réunissant Région (5 M€), département des Bouches-du-Rhône (5 M€), Métropole ( 1 M€), sans oublier la participation solidaire de grands groupes présents sur le territoire comme CMA-CGM qui a annoncé l’abonder pour sa part à hauteur de 1 M€.

Bouches-du-Rhône : 10 000 € par commerce sinistré

Ce fonds d’urgence unique en France pour l’instant “représenterait une somme forfaitaire pour l’instant de 10 000 € par commerce sinistré. Cela servira à mettre en place des dispositifs de sécurité, soit redémarrer son activité ou de compléter les franchises. On espère que ce montant sera supérieur et que les commerces rouvrent le plus vite possible. Et d’accompagner les commerces dont les clients ne viennent plus en centre-ville, par peur des casseurs où trois ou quatre vitrines sur cinq qui ont été brisées. Et dès que les mouvements sociaux seront terminés, que l’on puisse y faire de l’animation.” Et : “Nous demandons qu’à l’avenir les manifs ne se passent plus en centre-ville ; que l’on aide les commerçants de sorte qu’ils n’aient aucun reste à charge…”

Lyon : commerces sauvés grâce à des agents de sécurité

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Philippe Valentin, président de la CCI Lyon Métropole Saint-Étienne Roanne, a, lui, expliqué avoir mis en place “un dispositif très particulier one shot : une cellule de crise couplée directement avec la préfecture où l’on engage des entreprises privées de sécurité avec 40 agents pour défendre les commerces. Le 17 octobre, nous en avons ainsi sauvé une vingtaine sur 200. On est très fiers de ça. Et le 24 octobre, il y a eu 72 interventions pour éviter des pillages”. Le réseau des CCI se dit pleinement mobilisé auprès des commerçants sinistrés, notamment pour les accompagner dans leurs démarches administratives, leurs relations avec les assureurs et l’identification des dispositifs de soutien et d’indemnisation. Et d’ajouter comme un symbole de la catastrophe : “Le plus grand café de Lyon a réalisé le 17 octobre une recette d’à peine 117 €…”

“Avant d’ouvrir ou de fermer, appelez votre CCI”

Alain di Crescenzo recommande désormais aux commerçants de la “prudence, de ne pas prendre de risques. Surtout avant d’ouvrir  ou de fermer votre magasin, appelez votre CCI qui est en lien direct avec la préfecture qui sont au courant de ce qui se passe sur le terrain. Des manifs pour prendre une décision ensemble. Il y a aussi un numéro vert des CCI de France : 0800 921 921”.

“On ne veut pas d’autodéfense”

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Le président de CCI de France le dit clairement : “On ne veut pas d’autodéfense. N’ajoutons pas des problèmes aux problèmes, de la souffrance à la souffrance. Et de la peine à la peine. Ce n’est pas le moment et pas à nous à faire cela. Il faut leur dire aux commerçants qu’ils ne sont pas seuls. La réaction du gouvernement, en deux jours, a été extraordinaire. On a mis en place le chômage partiel abondé à 100 % ; un moratoire sur les charges sociales et fiscales ; avec France Assureur le délai de dépôt de sinistre est passé de cinq jours à un mois. La BPI a mis en place un prêt de 50 000 € sans intérêt amortissable sur trois ans.”

On attend le fonds de solidarité national qui pourrait abonder des initiatives locales”

Pour autant, nuance Alain di Crescenzo, “il reste des actions à faire. On demande une pause dans les manifestations. Ne serait-ce que l’on  n’a pas envie de consommer quand on sait qu’il y a une manif à quelques kilomètres. Ensuite, on souhaite que ceux qui ont tiré le rideau et qui n’ont pas été cassés, aient des indemnisations. Cela peut-être des prêts à taux zéro ; du chômage partiel. On attend le fonds de solidarité national annoncé par les ministres Papin, Lescure et Farandou dont on n’a pas de nouvelles ; il pourrait venir abonder des initiatives locales. Enfin, faisons une pause sur le commerce en ligne ; sur les plateformes et consommons chez nos commerçants.”

“Le week-end prochain, ce n’est pas très bon… Il y a une des manifs annoncées et la fête d’Halloween…”

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Y a t-il un risque d’autodéfense de la part des commerçants ? “Le week-end prochain, ce n’est pas très bon… Il y a une combinaison avec les manifs annoncées et la fête d’Halloween avec des envies pour certains de massacres et de carnage. Les services de sécurité sont très attentifs. Nous sommes assez stressés. On demandera beaucoup de prudence aux commerçant. Le week-end prochain s’annonce dangereux voire très dangereux. Et le week-end d’après, le 5 novembre, il y aura une manif avec une intersyndicale qui sera certes a priori encadrée.”

Demande de catastrophe naturelle

Et le président de la CCI d’Aix-Marseille de reprendre à son compte la proposition du candidat à la présidentielle David Lisnard et maire de Cannes sur la demande de déclaration de catastrophe naturelle pour les petits commerces : “Cela peut être une bonne idée, dit-il, si cela déclenche des financements spécifiques. Sur Aix-Marseille, nous avons aussi subi des inondations le mardi. On a tous un sujet sur les pertes d’exploitations. Si c’est fatal pour les commerçants, c’est fatal pour les centres-villes. C’est notre lien social, notre tourisme qui en pâtiraient.”

Olivier SCHLAMA