BD : Humour noir et Fluide Glacial, les ingrédients du succès

L'équipe de la locale de L'écho de du-Mont-de-Dour-Uduluc... à droite, le héros Bertin Timbert, avec la rousse et sexy Solane et le "boss" Jacques Natamin... Dessins du Toulousain Devig...

Vous prenez un shaker et vous y mettez un scénariste belge, un dessinateur toulousain, un magazine d’umour & bandessinées, une dose de trash, pas mal d’hémoglobine… Vous secouez bien et vous obtenez Panique sur la PQR, un album à consommer sans modération !

Les professionnels de la presse locale apprécieront… Il est vrai que le scénariste, Jean Derycke, est avant tout journaliste sportif pour le quotidien belge L’Avenir. Il connait donc bien l’univers si spécifique de ce l’on nomme la PQR (presse quotidienne régionale). Une presse locale souvent vilipendée mais encore bien vivante, en tout cas dans le coeur des lecteurs qui n’aiment rien moins que de la lire pour pouvoir la critiquer.

Devig, le dessinateur toulousain de Bertin Timbert… Photo Philippe MOURET

C’est dans cette jungle provinciale que le scénariste Derycke et le dessinateur Devig ont choisi de lancer le jeune Bertin Timbert, qui a toujours rêvé d’exprimer son talent dans le journalisme. Pour suivre les traces de son héros : Tintin, dont il regrette cependant qu’on ne voie jamais les articles. « Quand je serai grand, je serai reporter. j’aurai des aventures, mais moi on pourra lire mes articles » déclare le garçon dès la première planche… Et quelques pages plus tard, le voici chevauchant son scooter pour sillonner les environs de Mont-de-Dour-Uduluc, devenu reporter pour L’écho du même nom…

Certes le statut de reporter à toujours permis d’envoyer des héros de BD aux quatre coins du monde : Tintin, Marc Dacier, Luc Junior, Lefranc, Fantasio, Ric Hochet, Jeannette Pointu et j’en passe ! Mais avec Bertin Timbert, le journalismle n’est plus un prétexte, il est le déclencheur même de l’action. Et pas dans les parties les plus méconnues du globe, mais au coin de la rue, chez le boucher du coin ou la caserne de pompiers.

Un confrère de Tintin, Lefranc, Ric Hochet…

Initialement créée pour la parution dans le magazine Fluide Glacial, la dizaine de courts récits (4 pages chacun) a été dotée d’un prologue et d’une conclusion qui donnent du liant à l’album. Et si l’on peut regretter que certains récits n’aient pas pu bénéficier d’un traitement plus élaboré, il faut avant tout souligner le plaisir de suivre les traces de Bertin reporter au coeur de la province profonde. Ici tout est possible, surtout le pire.

« L’idée de départ, c’était de petits chapitres, avec une nouvelle histoire à chaque fois. Il n’y avait pas de projet d’album. C’est Yan Lindingre (le rédacteur en chef de Fluide, NDLR) qui a soutenu le projet d’en faire un album. Il a dit : envoyez moi les planches et moi je continue de mettre des pièces dans le juke-box… » Du coup on a continué et ça s’est développé, ça a pris forme, nous avons imaginé le prologue qui précise le personnage de Bertin » explique Devig, le dessinateur toulousain.

Déjà auteur de la série Scott Leblanc (4 albums, avec Philippe Geluck au scénario), encore un journaliste, le Toulousain Devig a parfaitement su saisir les ambiances de cet univers où derrière le bon voisinage et les mémères à chats se dissimulent la violence, la corruption, le sexe, les pires déviances… Depuis Humeur Noire (2002, Casterman), on apprécie particulièrement chez cet auteur la capacité à faire cohabiter un dessin élégant et précis avec les thèmes les plus gore. Un peu comme si Edgar P. Jacobs avait illustré Les sales blagues de l’écho.

Un Candide au pays des foutraques

Devig trouve avec les aventures de Bertin Timbert reporter l’occasion d’exprimer pleinement ce talent. Il promène son héros, simple témoin des événements les plus catastrophiques, des situations les plus atroces, qu’il relate ensuite sur les pages de L’Echo (dont la « Une » conclue systématiquement chaque chapitre) avec une naïveté sinon touchante, en tout cas confondante. « Je ne suis que l’illustrateur. Jean avait déjà tout défini, les personnages et leur physique, les lieux, les ambiances. Mon apport est avant tout technique et bien sur graphique » assure modestement Devig qui souligne également le « beau travail du coloriste Degreff. »

Ne vous fiez pas à ce sourire, Devig est un vrai serial illustrateur ! Photo Ph.-M.

Mais pour l’observateur attentif, les décors toujours très travaillés recèlent quelques clins d’oeil qui ajoutent à la saveur de l’ensemble; notamment dans l’excellent épilogue « le vide-grenier »… Bertin Timbert est un vrai Candide, toujours convaincu qu’autour de lui « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. » Et c’est bien cela qu’il retranscrit dans ses reportages. Mais c’est aussi (d’abord) un chat noir. Chaque fois qu’il se rend sur le plus banal des reportages, les choses tournent à la catastrophe, au carnage !

Mais les atrocités glissent sur Bertin Timbert (qui voudrait qu’on l’appelle Tintin, mais que tous s’acharnent à nommer Bébert) sans qu’il perde un instant la foi en sa vocation. Si l’on en croit l’excellent accueil reçu par ce premier album, on peut supposer que la carrière de Bertin n’en est qu’à ses débuts… Et Devig peut sourire derrière sa planche à dessin, ses contemporains ne sont pas prêts de cesser de lui fournir et à son complice Derycke de belles occasions de secouer le shaker des turpitudes du quotidien…

Philippe MOURET

Bertin Timbert, Grand reporter : Panique sur la PQR; éd. Fluide Glacial, 14,50 €