Parité / médias : “Si on a deux très bons experts, femme et homme, on fera parler la femme…”

Sonia Delesalle-Stolper et Edith Lefranc. Ph. Ph. Ferrer

Première femme directrice de la rédaction de Libération, Sonia Delesalle-Stolper était la marraine du 3e annuaire des Expertes ce mardi. Elle “ne pense pas que les femmes soient confrontées à une question de complexe. C’est davantage des automatismes qui ont existé depuis tellement d’années que c’est toujours compliqué de les dépasser”.

Première femme directrice de la rédaction de Libération depuis le 7 mai dernier, Sonia Delesalle-Stolper était à Montpellier comme marraine du 3e annuaire des Expertes pour une plus juste représentation des femmes dans les médias.

Durant la soirée de ce mardi, Sonia Delesalle-Stolper a mis à l’honneur des expertes dans le domaine des sciences, des arts et de l’entrepreneuriat.

Il s’agissait, parmi 400 noms, de Margaux Fabre, athlète de haut niveau de la Défense dans le sauvetage, Marion Mazauric, fondatrice des éditions Le Diable Vauvert, Priscille de Rekeneire, graphiste illustratrice, autrice de bandes dessinées et Martine Tibérino-Champ, présidente de l’Apesa (Association d’aide aux entrepreneurs en souffrance). “Ce qui a été remarqué, c’est que ces expertes se sont toutes exprimées de façon très personnelle, ce que les hommes en général ne seraient pas tous enclins à faire”, surligne Karine Baudoin, co-organisatrice.

Les femmes n’ont que 28 % de présence médiatique

La soirée à Montpellier. Ph. Ph. Ferrer

Car, oui, les expertes quel que soit leur domaine de compétence, sont toujours moins visibles que leurs homologues masculins : selon le rapport 2026 de l’Arcom, par exemple, les femmes ne représentent que 28 % des experts sollicités par les médias audiovisuels, alors qu’elle constituent 52 % de la population.

Pire, leur temps de parole reste inférieur à celui des hommes. Et d’après le rapport 2025 pour la France du Global Media Monitoring Project (GMMP), les femmes ne forment au total, en tant que sources et sujets, que 28 % de la présence médiatique, qu’il s’agisse des médias traditionnels ou d’Internet Seulement un quart de femmes expertes à la télévision, radio, dans la presse ou sur le Web.

Le carnets d’adresses, routine journalistique

Véritables trésors, les carnets d’adresses des journalistes sont aussi précieux qu’ils peuvent aussi induire un biais : on (r)appelle un expert parce que “bon client” dont on sait qu’il répondra dans la demi-heure… Une routine rédactionnelle, une facilité journalistique préjudiciable.

Certaines expertes prendraient-elles aussi moins la parole d’elles-mêmes par une certaine autocensure, de crainte d’être critiquées davantage que les hommes ne le seraient, eux, sur leur prestation ? Certaines voudraient-elles aussi être parfaitement préparées là où des hommes se lancent sans autre forme de procès ?

La sous-représentation des expertes n’illustre ni une pénurie de compétences ni leur manque de volonté

Ph. Ph. Ferrer

Un ensemble de raisons souvent avancées que réfute Sonia Delesalle-Stolper (lire ci-après). En tout cas, la sous-représentation des femmes expertes n’illustre ni une pénurie de compétences féminines ni leur manque de volonté. Les rédactions doivent juste changer de pratique. Et de regard. C’est ce qu’explique la directrice de la rédaction de Libé dans une interview à Dis-Leur !

Pourquoi avoir accepté d’être marraine de cette 3e édition de l’annuaire des Expertes d’Occitanie ? C’est important pour vous ?

Sonia Delesalle-Stolper : Je viens d’abord parce que l’on m’a invitée de manière généreuse. Et oui c’est un sujet qui me tient à coeur. Nous sommes confrontés régulièrement aux mêmes problématiques : à savoir varier les plaisirs pour les interviewes. Avoir des experts hommes mais aussi femmes. Qu’il y ait de la place pour tout le monde.

C’est ce que vous demandez à votre rédaction ?

Sonia Delesalle-Stolper : On essaie. Cela fait partie des choses sur lesquelles nous sommes vigilants. On essaie de varier notre panel d’experts. De ne pas recourir à chaque fois à un “bon client” homme {une expert(e), une personne ressource qui répond vite et qui s’exprime bien, Ndlr}. Mais aussi à une “bonne cliente”. On aime bien creuser un peu plus ; ça concerne aussi bien le genre. On essaie d’avoir un maximum de femmes mais aussi de femmes étrangères. Pour ouvrir les horizons.

À la tête de Libé, vous avez une vue globale sur votre quotidien et même sur la presse ; diriez-vous qu’il y a vraiment une invisibilité des femmes expertes ?

Ph. Ph. Ferrer

Sonia Delesalle-Stolper : À Libération, nous sommes conscients de cette problématique depuis longtemps. On a fait d’énormes efforts dans ce domaine. Nous avons autant d’hommes que de femmes journalistes. Y compris à des postes à responsabilités ; y compris aussi dans des services qui n’étaient pas historiquement dirigés par des femmes.

Pour autant, arrivez-vous à faire parler autant d’expertes que d’experts ? N’y a-t-il pas, au final, une sociologie du genre, une division sexuée du travail ?

Sonia Delesalle-Stolper : Non, ce n’est pas évident à faire parler autant d’expertes que d’experts. Et ce n’est pas parce que les expertes seraient moins nombreuses. Peut-être qu’elles se “vendent” moins, bien entre guillemets ; qu’elles se mettent moins en lumière ou qu’elles ont moins le réflexe de rappeler telle ou telle rédaction.

Veulent-elles maîtriser un sujet avant d’en parler et de se sentir pleinement légitimes ? Y a-t-il une forme d’autocensure ?

Sonia Delesalle-Stolper : Non, elles maîtrisent leurs sujets. C’est plutôt une question de réflexe. Elles ont plus tendance à penser que, si elles sont compétentes, on viendra les chercher, au lieu de se mettre en avant spontanément. C’est plus automatique chez certains hommes. Je ne pense pas que ce soit non plus de l’autocensure. C’est le rôle des expertes elles-mêmes {de se proposer, Ndlr} mais aussi des directeurs d’université, d’instituts de penser mettre en avant leurs expertes ; ce qu’ils font de plus en plus.

Il y a autant d’hommes que de femmes titulaires de la carte de presse. Les femmes journalistes ont-elles le réflexe d’interroger elles-mêmes des expertes ?

Ph. Ph. Ferrer

Sonia Delesalle-Stolper : Soit il y a la facilité et on prend le nom dont on sait qu’il va vous répondre dans la seconde ; soit vous vous donnez une demi-heure de plus et vous trouvez quelqu’un d’autre.

Il faut se donner du mal une première fois et après c’est plus facile pour constituer son carnet d’adresses varié en cherchant et en repérant les bons, et en écartant les pas bons ; en tentant une première fois ou une deuxième interview. Soit l’interlocuteur est parfait soit il ne l’est pas. On fait la même chose avec les femmes.

C’est un travail qui doit être commun : à la fois de la part des journalistes, des experts, des directeurs de recherche, d’instituts, des universités qui doivent tendre vers ça. Je ne pense pas que les femmes soient confrontées à une question de complexe. C’est davantage des automatismes qui ont existé depuis tellement d’années que c’est toujours compliqué de les dépasser. Le métier de journaliste est quand même beaucoup plus privilégié par rapport à d’autres professions ; il y a beaucoup de femmes et beaucoup de femmes qui sont reporters de guerre ; qui travaillent sur la diplomatie ; qui travaillent sur des sujets ardus, compliqués. Sur l’économie.

En revanche, parmi les gens que l’on fait parler, il faut faire l’effort de rechercher des expertes. On le fait à Libé même en terme d’iconographie. On essaie d’être global là dessus. Sur la Une, si on a un sujet particulièrement masculin, on essaie en même temps de trouver “un appel de Une” qui mettra à l’honneur quelque chose de féminin.

Cela pose-t-il la question de qui est légitime à parler ? Ce qui a à voir avec la fabrication médiatique, des soi-disant experts qui passent en boucle à la TV…

Sonia Delesalle-Stolper : On pourrait débattre longtemps des experts à la TV. C’est variable. Le premier critère devrait être la compétence et la compétence reconnue en termes de ce que l’on a accompli avant ; des recherches que l’on a menées. Après, de temps en temps à la TV, il y a une facilité d’interviewer de pseudos experts qui sont surtout des personnes qui savent parler, capables de faire de bonnes synthèses. Mais ce ne sont pas forcément de bons experts.

Ph. Ferrer

Le premier critère doit être la compétence. La véritable compétence et la connaissance. Il faut être assez sévère là-dessus. On va chercher une experte et si on trouve que sur tel sujet le plus compétent est un homme on ne va pas s’en priver. Ce serait ridicule. En revanche, si on a deux très très bons experts sur le même sujet, l’un étant une femme, le second un homme, on choisira pour l’interview la femme, surtout si la fois d’avant, on avait fait parler l’homme.

C’est votre compétence qui a compté prioritairement pour votre nomination comme directrice de la rédaction de Libération ?

Sonia Delesalle-Stolper : J’espère ! Je serais profondément vexée, embêtée et perturbée si la seule raison pour laquelle j’étais arrivée à ce poste était le fait que je suis une femme.

Il y a aussi de la politique interne dans ce cas-là…

Sonia Delesalle-Stolper : Cela s’est passé très rapidement. Je n’ai absolument pas fait campagne ; je n’en ai pas eu le temps. On m’a proposé de proposer mon nom à la rédaction ; j’ai dû faire un grand oral devant toute la rédaction pendant une heure et demie ; répondre ensuite pendant une heure à des questions. Et j’ai été élue par un vote de la rédaction à 83 %. La rédaction me connaissait ; je suis arrivée avec un projet que j’ai présenté. Je travaille dans ce journal depuis pas mal d’années. Je dirigeais le service international depuis cinq ans pendant une période compliquée en termes d’actualité mondiale. J’espère avoir démontré une certaine compétence. Le fait que je sois une femme, c’est la cerise sur le gâteau.

Quels retours avez-vous depuis votre nomination ? Cela a-t-il changé quelque chose dans la gouvernance ?

Sonia Delesalle-Stolper : Ils sont très flatteurs. Les gens trouvent cela super. C’est toujours une avancée et pour l’image, c’est toujours bien. Nous avons déjà une gouvernance très féminine puisque à la direction de la rédaction, il y a cinq rédactrices en chef et un rédacteur en chef. Il y a aussi des femmes cheffes de plusieurs services très importants. On est plutôt bien lotis même s’il y a toujours des progrès à faire.

Olivier SCHLAMA