Dans ce laboratoire, basé à Montpellier, on cherche à comprendre les changements économiques et à les expérimenter concrètement avec les entreprises et les territoires. Le point avec Laetitia Montanier, directrice, et Cécile Barral, coordinatrice. La vision aussi du directeur général adjoint de l’école des Mines d’Alès, Sébastien Martinez.
Le travail du futur et le futur du travail. Le sujet est “vertigineux” : des dizaines d’organisations, à l’instar du CNRS, de labos d’universités et autres instituts français ou internationaux travaillent déjà d’arrache-pied sur les organisations du travail. Mais il existe aussi de petites “unités agiles” qui peuvent tracer une voie. C’est le cas de la Cité de l’économie et des Métiers de demain, émanation du conseil régional d’Occitanie.

Sa directrice, Laetitia Montanier, pose : “Nous sommes une petite unité d’innovation lancée dans la prospective : nous imaginons le futur du travail.” Et il y a de quoi faire ! Entre l’IA qui croque à peu près tout à belles dents ; la nature des boulots qui change à vitesse grand V ; le burn out et la souffrance au travail qui nous clavent de leur inavouable vitalité et la perte de sens qui se généralise.
La question centrale, c’est comment transformer notre rapport au travail pour qu’il ne soit pas seulement une contrainte mais aussi source d’épanouissement, de sens et d’émancipation. Et qu’il s’éloigne de sa définition latine, tripalium, désignant un instrument de torture…
“Un programme avec une quarantaine de chefs d’entreprises, managers et collaborateurs participants”
Le programme a pris un nom provisoire : prospective-action ou futur du travail. “Nous avons monté un programme avec une quarantaine de chefs d’entreprises, managers et collaborateurs participants (ils viennent d’anciens programmes, d’appels à manifestations d’intérêts…) pour toute l’Occitanie pour imaginer le futur du travail. Nous avons aussi laissé des places pour des écoles, comme l’Ecole des Mines d’Alès, deux collectivités pionnières ; l’université Paul-Valéry, également. La méthode s’appuie sur une colonne vertébrale de rendez-vous sur 18 mois. Ce sont eux qui d’ailleurs lui donneront un nom”, résume Laetitia Montanier qui, avant cela, a travaillé 15 ans pour BPI France dans la filière innovation.
“Les jeunes ont aussi envie de choses hybrides dans le travail”
Directeur général adjoint de l’école des Mines d’Alès (1), Sébastien Martinez a le sens de la formule : “J’y participe pour une raison essentielle : comment donner à nos enfants envie de faire société.” Il ajoute : “J’ai la chance de vivre toute l’année avec 1 400 jeunes de la génération Z. Je baigne dans une ambiance avec des jeunes de 21 ans et 28 ans. Ils ont des désirs”. Comme de nombreux médecins qui préfèrent être salariés. Les jeunes ont aussi envie de choses hybrides dans le travail ; sur la nature des contrats de travail ; ils veulent savoir comme s’y prendre pour entreprendre et être aussi sécurisé.”
C’est quoi l’emploi des séniors ? L’emploi dans les campagnes ? Le digital ? Et dans tout ça, c’est quoi le management ? Et enfin qu’est-ce que l’on raconte aux futurs salariés ?”

Sébastien Martinez élabore : “Ce que j’aimerais, c’est que, ensemble, on trouve un narratif concret et positif. Comment on arrive à leur donner envie de faire partie d’une société. En ce moment, c’est justement le sujet avec le mouvement lycéen. On leur promet un monde saturé, sans travail ; l’IA qui leur pique leur boulot ; une planète qui est en train de crever… Mais on leur dit : “Continuez à travailler, surtout…” Et, à partir de là, d’embarquer officiellement dans une démarche volontaire, celle de ce programme de prospective et se poser les questions comme : c’est quoi l’emploi des séniors ? L’emploi dans les campagnes ? Le digital ? Et dans tout ça, c’est quoi le management ? Et enfin qu’est-ce que l’on raconte aux futurs salariés ? J’amène régulièrement des élèves à la Cité ; parce que qui fait sens pour moi ne fait pas forcément sens pour eux. Et vice-versa. Et ils ont envie de prendre part au monde de demain.”
Quatre défis : santé, management, ruralité, séniors

Ce programme se décline en “quatre grands défis” : la santé au travail au sens large, a émergé “en lien avec le changement climatique. Les métiers vont en être impactés. Que l’on appelle les cols bleus, les cols blancs et maintenant il y a même les expressions des cols humides et cols secs. Un cadre qui va télétravailler chez lui avec 34 degrés, ce n’est pas possible”.
Les autres défis ? Il y a le management – demain, comment va-t-on manager machines et humains ?Et dans un contexte intergénérationnel – ; la ruralité (comment y créer son entreprise) et enfin la condition des travailleurs séniors. “Ce sont des thématiques novatrices.”
Un Livre blanc sur le futur du travail permettant de “mieux accompagner les politiques publiques”

“Le but est d’imaginer des solutions et les tester”, propulse Cécile Barral, coordinatrice de la programmation et de la valorisation à la Cité. Ce programme s’est donné dix-huit mois, du 23 octobre à fin 2027. “Les gens échangeront et s’auto-inspireront. Bien sûr, nous serons accompagnés par des bureaux d’études spécialisés, élabore Laetitia Montanier. Nous allons intégrer des personnes inspirantes dans chaque thématique : des pionniers nationaux du sujet ou des spécialistes. Comme ce chef d’entreprise qui crée des fiches de mission plutôt que des fiches de postes. Ce qui redonne du sens. On y trouvera des gens comme Samuel Durand qui réalise des documentaires en format Netflix. De quoi inspirer à tout un chacun de créer sa feuille de route pour concrétiser quelque chose de l’ordre du test. En plan plus large, il s’agira de réaliser un Livre blanc sur le futur du travail permettant de “mieux accompagner les politiques publiques”.
“On vit dans une complexité importante et une incertitude croissante et tout cela devient une norme”
Laetitia Montanier rappelle la genèse de la Cité : “La présidente de Région, Carole Delga, un peu avant la crise du covid, avait trouvé pertinent de travailler aux mutations à l’oeuvre et donc sur leurs impacts sur le travail. En proximité avec les habitants et les entrepreneurs dans les territoires. D’où cette Cité des métiers de demain. On vit dans une complexité importante et une incertitude croissante et tout cela devient une norme. Les systèmes établis sont largement remis en question. Révolutions technologique, climatique obligent. Qui nous arrivent en accéléré et en simultané, ce qui est inédit. Sans oublier la révolution géopolitique et démocratique, etc. Or, nos entreprises, c’est l’endroit où nous passons le plus de temps.”
J’espère trouver comme voies de passage, pourra constituer des propositions d’évolution des politiques publiques”

Laetitia Montanier explique l’état d’esprit qui préside à la démarche. “C’est comme ça que nous avions créé un programme qui ne parlait pas seulement de l’IA. On l’a pris par l’angle des métiers. On y a fait participer un dirigeant et quatre collaborateurs ; on a bossé sur douze métiers-clé et ce qu’ils deviendraient, une fois augmentés avec l’IA. On ne prétend pas avoir trouvé une recette miracle. En revanche, on a mis en mouvement un collectif sur une matière qui change tous les jours.” Pour aller plus loin, le programme actuel et ses défis ont été lancés. “Nous avons au préalable lancé une grande enquête de terrain pour comprendre les tendances.”
Quel sera l’apport de ce “think tank” qui ne dit pas son nom ? “La Région impulse une mise en mouvement face à des matrices figées. Bien évidemment que ce l’on va observer et j’espère trouver comme voies de passage, pourra constituer des propositions d’évolution des politiques publiques.”
Olivier SCHLAMA
- (1) Sébastien Martinez de l’école des Mines d’Alès confie encore : “Nous avons un centre de recherche en informatique et IA qui travaille sur l’apprentissage machine. Nous avons un centre de recherche qui travaille sur l’impact ressources et environnement des nouvelles technologies. Notre cellule pédagogique travaille sur l’IA dans la pédagogie et son utilisation. Et on démarre très doucement dans les métiers de nos agents à l’école. On y va mais de façon très raisonnée.”
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