Chaque année, l’Insee établit un palmarès. Mais les prénoms les plus choisis correspondent en fait à une minorité, explique à Dis-Leur Baptiste Coulmont. Prof de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Paris-Saclay, le spécialiste, explique que c’est le signe d’un marquage social fort. “La fonction du prénom a changé. Il existe même une corrélation avec la réussite scolaire, le bac et les études !
Le prénom, de quoi est-il le nom ? En 2024, les prénoms les plus donnés par les Français à leurs enfants sont presque les mêmes qu’en 2023 : Louise est toujours en tête des prénoms féminins (une année où l’on trouve beaucoup de prénoms terminant en “A”). Léger décrochage, Jade remplace Ambre à la deuxième place et Gabriel et Raphaël sont les plus courants chez les garçons. Voilà pour le basique. C’est, certes, un bien gratuit et obligatoire qui a une fonction hautement sociale. Mais le prénom est bien plus que cela.
Chaque année, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) publie son fichier des prénoms qui recense ceux donnés aux enfants depuis 1900. L’Insee compile aussi les prénoms les plus donnés en fonction des régions mais, au final, ce classement varie peu par rapport aux prénoms les plus donnés au niveau national. En Occitanie, on observera que Alba est sur la première marche du podium, ayant été donné 285 fois en 2024 (derniers chiffres connus) et que Gabriel remporte tous les suffrages.
Si l’on regarde le “top 10”, cela donne dans l’ordre pour les filles : Louise, Jade, Ambre, Alba, Emma, Alma, Romy, Rose, Alice et Anna. Pour les garçons, Gabriel, Raphaël, Louis, Léo, Noah, Arthur, Adam, Jules, Maël et Léon.
Les prénoms les plus choisis sont une minorité

Ce qui est étonnant, c’est que chaque couple s’interroge longuement sur le prénom à donner à son enfant. Il se détermine au bout d’un long processus. Il va d’abord en chercher quelques-uns des prénoms qui lui plaisent ; établir une short list avant de la soumettre, souvent incognito, à des inconnus sur des forums pour, finalement, s’arrêter sur un prénom que… bien d’autres auront choisi comme eux !
Il faut dire qu’il y a un biais important : les prénoms les plus choisis sont une minorité. En réalité, il y a une grande diversité de prénoms ! Un tiers des naissances à peine pour les 50 premiers prénoms les plus donnés. Alors, attention à la lecture des palmarès… trompeurs. On remarque aussi que les prénoms actuels sont plutôt courts et qu’il y a une sur-représentation de prénoms avec un “O” final pour les garçons.
“Le “top 10” des prénoms les plus donnés, cela ne représentent ensemble que 7 % à 8 % des naissances”
L’un des plus grands spécialistes, Baptiste Coulmont, prof de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Paris-Saclay, confirme et décrypte : “Il y a environ 650 000 naissances par an. Les petites “Louise”, en 2024, par exemple, il y en a eu juste quelque 3 000. Ce qui signifie que moins de 1 % des filles se sont appelées de ce prénom et que 99 % des parents ont choisi autre chose. Sur 325 000 naissances de filles, il n’y en a que 1 % appelées Louise, redit-il. Ces prénoms qui reviennent le plus souvent ne représentent qu’une toute petite partie des prénoms attribués. Et même si on prend le “top 10” des prénoms les plus donnés, cela ne représentent ensemble que 7 % à 8 % des naissances. Il ne faut pas laisser croire que ce palmarès regroupe une grande partie des naissances. Imaginons, dans un autre domaine, les vins de Bourgogne. Il y a bien un vin qui est plus vendu que les autres mais c’est à chaque fois c’est une petite production. C’est pareil pour les prénoms. Même si ça ne concerne que cinq parents sur mille.”
Le rapport aux prénoms régionaux n’est pas le même partout
Comment émergent les prénoms à chaque génération ? Il y a bien des prénoms à la mode ; ceux copiés sur les prénoms de stars, éphémères ou pas ; patriotiques (ça a existé, comme Joffre !) ; prénoms bretons, basque (Bixente) ou hébraïques (Abraham) ; antédiluviens (Amantine, Aurore…) ou rares (Vaena). Mais ils sont marginaux. “Il y a certes des spécificités. En Bretagne, on trouvait jadis davantage de prénoms bretons qu’aujourd’hui ; ils ont été tellement utilisés dans la période 1990-2000, qu’ils sonnent vieux maintenant”, fait remarquer Baptiste Coulmont.
“Même dans certaines régions de France dotées d’une identité très forte, comme en Alsace, quand les gens utilisent un diminutif germanique, ils ne demandent jamais à l’inscrire à l’état civil sous cette forme-là. Alors que quand ils se parlent dans la vie courante, François peut se dire Franz, par exemple. A contrario, dans d’autres régions, comme en Bretagne, on a insisté pour que le prénom breton utilisé en parallèle du prénom français soit inscrit à l’état civil. On voit que le rapport n’est pas le même dans les différentes régions.”
Comme il n’y a plus de contrôle a priori des prénoms de l’officier d’état civil, les parents donnent toutes sortes de prénoms. Avant, il pouvait servir de deuxième prénom”

Plus généralement, “pour les filles, aujourd’hui, précise le sociologue, ces prénoms ont tendance à être courts et à se terminer par le son “A” et ont beaucoup plus de chance d’être adoptés que celui qui est grand et se termine en “ETTE” comme Bernadette, donné plus volontiers dans les années 1950 ou 1970. Il y a aussi des habitudes qui ont été prises. L’appétence pour la sonorité en “A” a maintenant quelques dizaines d’années. La mode était aux prénoms longs au début du 20e siècle. Ajouter une syllabe, aujourd’hui, c’est faire vieillir le prénom de 20 ans ou 30 ans. Quand les parents cherchent un prénom – sans en être conscients forcément – il y a toute une série de prénoms qui leur apparaissent comme de “vieux” prénoms. La mode, c’est aussi une sorte de lutte symbolique entre les générations.“
À preuve, en 1946, 29 prénoms suffisaient pour nommer la moitié des bébés. En 2010, il en fallait près de 170. Comment explique-t-on cette inflation ? “Comme il n’y a plus de contrôle a priori des prénoms de l’officier d’état civil, les parents donnent toutes sortes de prénoms. Avant, il pouvait servir de deuxième prénom.”
Quelle que soit sa consonance, le prénom est indicateur indirect de position sociale de sa famille ; il existe même une corrélation avec la réussite scolaire, le bac et les études ! Bref, plus que jamais, le prénom est le signe d’un marquage social fort comme le prouve le travail robuste de Baptiste Coulmont, prof de sociologie à l’Ecole normale supérieure de Paris-Saclay, qui a notamment commis un riche petit livre savant, La Sociologie des Prénoms (La Découverte).
“La fonction du prénom a changé”
Nous utilisons les prénoms de façon courante. Il a même un multi-usage dans de nombreuses facettes de la vie. Ce qui n’était pas le cas avant. “Les professeurs des écoles primaires n’utilisent que les prénoms, passe en revue Baptiste Coulmont ; comme le font les collègues de travail entre eux ; sauf peut-être le grand chef de service ; ce n’était pas le cas dans les années 1950 et 1960. On s’interpellait par le nom, sauf entre amis. Il est probable que votre conseiller bancaire vous appelle par votre prénom également. Cela peut paraître surprenant à certains clients. Dans un Star-Buck, c’est la même chose… La baby-sitter, on l’appelle par son prénom et, elle-même, va vous appeler, vous parent, par votre prénom. Ce dernier a une surface sociale beaucoup plus grande qu’auparavant.”
Et d’ajouter : “C’est aussi pour cela que les parents disent qu’ils n’aiment pas qu’il y ait deux enfants portant le même prénom dans la même classe. C’est une pression supplémentaire. Si le prénom est constamment utilisé, se disent-ils, autant qu’il soit relativement rare pour éviter les homonymies. En France, les noms de famille, eux, sont très variés. Si les gens recherchaient l’originalité, ils s’appelleraient donc par leur nom de famille. Le fait que le prénom devienne de plus en plus rare, c’est parce que la fonction du prénom a changé depuis les années 1950. A l’époque ça ne posait aucun problème qu’il y ait dans la même classe trois Marie et deux Nathalie : on les appelait toujours par leur nom de famille.”
“La Révolution française a sécularisé l’état civil”

Y a-t-il toujours eu des prénoms ? “Le prénom tel qu’il est aujourd’hui date de la fin de Moyen-Âge dès lors que les personnes ont été dotées d’un nom de famille transmis. Ce qui n’a pas toujours été le cas. Après la chute de l’Empire romain, le monde germanique ne connaissait que des noms personnels. La Révolution française a sécularisé l’état civil. L’état des personnes était géré par l’église catholique pour les catholiques, l’église protestante pour les protestants, le consistoire pour les juifs. La Révolution a détaché l’état civil du religieux en dotant également juifs et protestants d’un état civil. Ce qui s’appelait avant le nom de baptême, est devenu le prénom.”
En effet, en 1792 : la monarchie tombe. La République est proclamée. La rupture est radicale, y compris pour le prénom. Les révolutionnaires veulent rompre avec les prénoms religieux (Jean, Marie, Pierre…) et encourage des prénoms plus… républicains comme Rose, Violette, Olivier ou de héros antiques (Brutus, Cassius) voire carrément issus du calendrier révolutionnaire (Vendémiaire, Floréal…) C’est une nouvelle ère sociologique du prénom.
Bien sûr que l’on se fait une idée sociale du prénom et certains ne veulent pas associer leur enfant à certains groupes sociaux”
Derrière le prénom, transpire la catégorie sociale. “Les parents choisissent un prénom parce qu’ils l’aiment. C’est avant tout cela. Le goût dépend de l’ensemble des expériences sociales ; et on n’a pas les mêmes expériences quand on est dans l’aristocratie à Versailles ou ailleurs. Le prénom transporte de manière floue cet ensemble d’expériences sociales. C’est en lien avec la religion, avec l’endroit où l’on est né, etc. Si l’on est entouré d’une famille qu’avec des prénoms bretons, on va les trouver jolis. Mais cette inscription est floue : il y a plein de raisons pour lesquelles des parents appellent leur fille Camille, par exemple. Pareil pour ceux qui sont entourés de Jennifer et Kévin. On ne vit pas dans une société de castes où un prénom serait interdit à certains milieux sociaux. Bien sûr que l’on se fait une idée sociale du prénom et certains ne veulent pas associer leur enfant à certains groupes sociaux. Mais, parfois, les parents n’ont pas idée des connotations. Certains pourraient se dire que Sacha c’est un prénom de fille parce qu’il se termine en “A” et d’autres non parce que c’est un garçon.”
“La réussite scolaire dépend du niveau de diplômes des parents”
Baptiste Coulmont a même étudié la corrélation entre la réussite au bac et le prénom ! L’enseignement principal ? “Le choix du prénom dépend de la position sociale. Ce que l’on constate c’est que la réussite scolaire dépend du niveau de diplômes des parents. Plus ces derniers ont un niveau élevé, plus ils auront tendance à avoir des enfants avec un bon niveau de diplômes. C’est, par exemple, plus facile pour des enfants de profs de savoir ce qu’il faut faire à l’école. Le prénom n’a pas d’effet sur la réussite sociale. Ce sont juste des personnes qui sont à des endroits différents socialement et qui choisissent des prénoms différents. Les enfants d’entrepreneurs, qui n’ont pas nécessairement une bonne réussite scolaire, sont élevés depuis toujours pour réfléchir à la réussite économique et à l’accumulation de capital.”
“Le CV anonyme ne bénéficie pas aux gens qu’il était censé aider”

Que dire de l’accès à l’emploi d’un prénom comme Mohamed et du CV anonyme ? “Plusieurs régions l’ont testé. Et il n’a pas été mis en place. Il y a certes une discrimination mais qui ne se polarise pas forcément sur le prénom. En voyant écrit Mohamed. On pourra imaginer qu’il est musulman. Mais les chercheurs qui ont étudié le testing par rapport au CV, expliquent que le prénom n’a pas d’incidence puisqu’il porte sur la première étape du recrutement, celle où l’on reçoit la réponse à l’envoi de son CV. Pas sur l’entretien d’embauche qui suit. On peut penser que si les recruteurs ne veulent pas de personnes de couleur, il y a cette étape de l’entretien pour les recaler. Ce qui est intéressant par rapport au CV, c’est que, parfois, le fait d’avoir le lieu de résidence et l’identité permet aussi de comprendre les choses pour un recruteur. Notamment le fait que tel candidat n’a pas fait telles études.” Cela peut être aussi un atout, finalement, pour le candidat. “Certains CV restaient difficiles à lire. En tout cas, le CV anonyme ne bénéficie pas aux gens qu’il était censé aider.”
Nutella, Mini-Cooper, Titeuf… sont contraires à l’intérêt de l’enfant
Peut-on donner n’importe quel prénom à son enfant ? Le prénom est surtout un objet sociologique pur. Il faut revoir la pièce joyeusement explosive Le Prénom où apparaissent en filigrane les égos, les convictions politiques, les hypocrisies… Le prénom, c’est Adolf (Hitler)…! “La pièce a marché d’abord parce que en partie ce prénom, c’est un prénom impossible. S’il n’y avait pas eu Hitler, bien sûr, on aurait pu l’utiliser largement comme on le fait pour Rodolphe, Léo, Emile, etc. C’est affreux mais il est joli.”
Aujourd’hui, depuis le service d’état civil d’une mairie, Adolf aurait sans doute été contesté. Depuis 1993, il n’y a plus de contrôle a priori ni de véto automatique de l’officier d’Etat civil pour le choix d’un prénom. Si celui-ci est contraire aux intérêts de l’enfant (à l’instar de Nutella, Mini-Cooper ou Titeuf, par exemple) qu’il porte atteinte aux droits d’un tiers, l’officier d’état civil peut tirer la sonnette d’alarme auprès du procureur de la République, lequel peut saisir le juge aux affaires familiales qui peut auditionner les parents. “In fine, des prénoms sont changés. Dans ce cas, ce que font faire les parents, c’est, très vite, établir une carte d’identité pour leur enfant avec le prénom qu’ils ont donné au départ. Et le temps que le juge statue, l’enfant vit une bonne dizaine d’années avec…”
Olivier SCHLAMA
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