C’est le cri du coeur de Christian Pons, président des apiculteurs français (Unaf), en réaction à un plan national doté d’à peine 3 M€ qui “ne sert à rien !”, selon lui, mais qui a le mérite de tenter d’organiser la riposte. Dangereux pour les abeilles, pour la biodiversité et pour l’homme, l’insecte n’a pas de prédateur majeur dans la nature. Quentin Rome, entomologiste, n’est pas favorable aux pièges qui capturent d’autres insectes utiles. Maire de Mèze, qui distribue des pièges gratuitement, Thierry Baëza, lui, dit que piéger les reines, “cela évitera de nouveaux nids”.
Le frelon asiatique (plutôt le frelon à pattes jaunes), un ninja jaune et noir… L’insecte a été détecté en France en 2004, en Lot-et-Garonne (Occitanie) quand un nid de frelons s’échappa d’un chargement de poteries pour l’horticulture importé de Chine. Il n’en est jamais reparti. Pire, il envahit nos territoires.
En moins de vingt ans, cette espèce exotique classé envahissante, Vespa velutina nigrithorax, envahissante a colonisé tout le territoire (sauf Corse et Outre-mer). Le réchauffement climatique lui ouvre chaque année de nouveaux territoires. Il est, selon les pouvoirs publics, responsable de 20 % de la mortalité des abeilles domestiques et donc un danger pour la pollinisation. Les pertes directes qu’ils causent ont été estimés à plus de 12 M€ estimées par an pour la filière apicole. Ce prédateur, qui assiège les ruches l’été et l’automne, est aussi, au-delà un danger pour l’homme, s’attaquant sans coup férir aux étals de marchés, aux contenus des poubelles…
La lutte se faisait en ordre dispersé

C’est aussi un danger pour la biodiversité car cet hyménoptère s’attaque sans vergogne aux abeilles et, quand il ne les croque pas, il les stresse au point qu’elle ne sortent plus de leur ruche et ne butinent donc pas. C’est devenu une urgence absolue d’essayer d’en contenir la prolifération.
Jusqu’alors les actions de lutte contre le frelon asiatique ont été mises en œuvre en ordre dispersé, sans appui ni accompagnement réels de l’État face à cette menace nouvelle sur la filière apicole. Chacun menait artisanalement la lutte, plus ou moins efficace, plus ou moins sélective, moyennant un mélange de vin, sirop et bière pour les attirer dans une bouteille en plastique avec le goulot préalablement découpé et renversé. Une manoeuvre censée les capturer sans piéger d’autres insectes. A voir.
Ce plan national en faveur des insectes pollinisateurs et de la pollinisation 2021-2026 avait pour “objectif minimaliste” de “valider les outils de lutte efficaces contre le frelon asiatique et lutter dans un cadre collectif”. Les apiculteurs qui subissent des préjudices du fait du frelon asiatique n’avaient droit à aucune indemnisation. C’est chose réparée depuis ce 1er avril : le plan mis en oeuvre prévoit un fonds de 3 M€ par an avec priorité au piégeage ciblé et la protection des ruchers pour endiguer la prolifération de cette espèce envahissante. Avec un objectif principal : protéger les abeilles. Ce n’est pas l’avis des apiculteurs (lire ci-dessous).
Risque pour la filière apicole et la sécurité des habitants

Comment ? En installant des pièges notamment au printemps et ciblés sur les reines, en évitant des pièges qui tuent d’autres espèces comme les abeilles ou les papillons. Ce plan prévoit aussi de financer la recherche ; le déploiement de pièges encore plus efficaces. C’est un risque important pour la filière mellifère et la sécurité des habitants.
Ce fonds spécial sera destiné à financer des formations et des moyens de lutte et de prévention dont font partie les piégeages de printemps (capture des reines fondatrices) et d’automne (piégeage des ouvrières), la destruction des nids et la protection des ruches à l’aide de pièges sélectifs, comme des muselières (grillage adapté) ou harpes électriques (dotées de fils verticaux conducteurs provoquant une décharge électrique létale qui électrocute tous les insectes de la taille du frelon). Tout cela se fera via un guichet dédié qui ouvre le 1er mai. Collectivités et associations pourront ainsi y déposer leurs demandes.
Risques de piqûres et d’envenimations graves
La présence de nids à proximité des habitations expose aussi les riverains à des risques de piqûres et d’envenimations graves et des méthodes inadaptées de destruction des nids peuvent présenter des risques pour les opérateurs et les habitants. Face à la menace, des actions sont déjà menées et les collectivités territoriales coordonnent certaines d’entre elles, voire financent certains dispositifs comme l’achat de pièges ou la destruction de nids. À titre d’exemple, l’an dernier, le service départemental d’incendie et de secours (Sdis) de l’Aisne a bénéficié d’un soutien financier de l’État, dans le cadre du fonds vert, pour acquérir douze perches télescopiques et former ses agents, pour un coût total d’un peu plus de 65 000 euros.
Est-ce que ça marche, ces pièges ? On maîtrise ce qu’on attrape : c’est ce qu’il y aura de moins pour créer de nouveaux nids…”
Thierry Baëza, maire de Mèze
Plus près de chez nous, à Mèze, au nord de l’étang de Thau, la commune met à disposition gratuitement des pièges. Et actuellement c’est le moment de poser les pièges, juste avant que ne se déclarent les futures reines. “À Mèze, nous avons déjà distribué quelque 150 des 200 pièges que nous possédons et qui se veulent sélectifs, indique-t-on en mairie. Ce sont des pièges quasi-artisanaux, des bouteilles en plastique avec des trous censés ne laisser passer que les frelons asiatiques. Cela s’inscrit dans une dynamique locale intéressante de sensibilisation et de lutte. En contrepartie, les habitants qui ont reçu ce piège s’engagent à nous informer de l’existence de ces nids. Ce qu’ils font volontiers.”

La commune de Mèze aide aussi financièrement, y compris les particuliers, ceux qui veulent éradiquer un nid de frelons asiatiques. “Si ce nid est une parcelle mairie, on le détruit tout de suite. Si c’est chez un particulier, on prend la moitié des frais de destruction du nid à notre charge. En général, le coût total se situe autour de 150 €. Dans la limite de 100 € pour la mairie si le coût est de 200 € ou plus, ce qui peut être le cas en fonction de l’accessibilité du nid”, confie Frédéric Prouvost, chargé de mission.
Il dit : “L’idée, c’est aussi de suivre ce piégeage : on leur demande de photographier ce que le piège a attrapé, tous les huit à dix jours. Hier, par exemple, un habitant avait pris cinq guêpes. On lui a dit soit de changer le piège de place soit il n’y a pas de frelon et alors il faut enlever ce piège. Notre pratique n’est pas bien vue du Muséum d’histoire naturelle (lire ci-après). Mais un nid de frelons peut manger jusqu’à 15 kilos d’insectes alors que nous avec notre piège, on n’en prend que quelques grammes et on piège des reines fondatrices. Et à chaque reine piégées, c’est un nid en moins.”
Piéger les reines, “c’est ce qu’il y aura de moins pour éviter de créer de nouveaux nids”

Maire de Mèze et apiculteur amateur Thierry Baëza, propriétaire de trois ruches, souffle : “Est-ce que ça marche, ces pièges ? On maîtrise ce qu’on attrape : c’est ce qu’il y aura de moins pour créer de nouveaux nids. Comme apiculteur, je m’y suis intéressé et je me suis renseigné. Je me suis aperçu que ce genre de piège marchait bien. Il faut les installer en mars, au moment où il y a les “fondatrices”, une future reine frelon qui s’apprête à faire un nid.” Thierry Baëza démine : “Il y a toujours ce combat pour dire que ce genre de piège capture aussi tous les auxiliaires, d’autres insectes utiles et pollinisateurs.”
“Comme si on te faisait entrer dans une cage avec un lion”
Les scientifiques leur préfèrent, eux, des systèmes plus sélectifs comme des muselières, sorte de grille avec des trous adaptés. Il n’y croit pas. “S’il y a déjà un frelon dans la ruche, c’est comme si on te faisait entrer dans une cage avec un lion, dit-il… Tu n’auras pas le temps d’arriver au trou pour t’échapper… Par ailleurs, les auxiliaires attaquent aussi tout, sauterelles et autres insectes. Le frelon asiatique mange tout.” Le Muséum d’histoire naturelle ne préconise pas de piège, notamment parce que ce n’est pas assez sélectif et que “les abeilles meurent davantage du stress” que parce qu’elles sont croquées. Le maire de Mèze pose la question : “Que proposent les scientifiques alors pour éradiquer le frelon asiatique ? Le problème, c’est que rien de concret ne nous est proposé pour cette lutte…”
Mise en réseau de référents “frelons asiatiques”
Ce plan national qui vient en tout cas d’être lancé cherche aussi à aider techniquement et financièrement collectivités et associations pour mieux lutter contre le frelon asiatique. Est ainsi prévu la mise en réseau de référents “frelon asiatique” aux niveaux national et local. Pour améliorer circulation et partage de l’information. Toujours dans le même but, une page sera dédiée à cet insecte sur le site des préfectures concernées de quoi faire le lien avec le guichet d’aide ouvert pour les collectivités et les associations. Cette page servira aussi à recenser via un formulaire la présence de nids de frelons, rendu obligatoire par la loi de 2025. “Cette déclaration permettra d’orienter le particulier vers les solutions à sa disposition, précise le ministère. Le référent oeuvrera aux liens entre les collectivités et les déclarations.” L’ensemble du dispositif sera coordonné au niveau départemental.
L’impact majeur du frelon c’est le stress qu’il engendre et l’arrêt de l’activité de la ruche plus que la prédation des abeilles”
Quentin Rome, du Muséum d’histoire naturelle
Entomologiste, Quentin Rome, chargé de mission au Muséum d’histoire naturelle dit : “Ce plan n’est pas encore définitif ; il reste deux réunions de concertation à mener avec tous les acteurs concernés. Ce n’est qu’un projet. Le ministère l’a publié mais il n’est pas encore abouti. C’est un peu précoce. C’est précipité. Il a été fait dans l’urgence ; c’est plus politique qu’autre chose.” Face à des initiatives isolées, que préconise Quentin Rome ?
Un guichet unique pour obtenir des aides et avoir un référent qui sache de quoi il parle, est-ce une bonne initiative ? “Il y avait un plan des organisation syndicales d’apiculteurs qui fonctionnait… Pour moi, de toute façon, ce sujet doit être traité localement. Il existe déjà des Fredon.” La Fredon France, Fédération régionale de défense contre les organismes nuisibles, est un réseau d’organismes présents dans chaque région et dont la mission est celle de “médecins des écosystèmes”. A propos du frelon asiatique, la Fredon agit pour surveiller, mettre en place des plans et conseiller apiculteurs et particuliers, notamment sur les bonnes pratiques.
“Il faut éviter au maximum le piégeage à cause des autres insectes utiles que l’on capture aussi”

À propos des pièges, Quentin Rome, est clair : “Le particulier n’a pas à poser des pièges contre le frelon asiatique. Il faut éviter au maximum le piégeage à cause des autres insectes utiles que l’on capture aussi ; on doit les limiter à la proximité des ruches qui ont déjà connu des pertes dues au frelon asiatique. On ne peut pas empêcher les apiculteurs de placer des pièges mais il faut absolument en limiter l’impact.” C’est dans ce cadre qu’il préconise davantage une “muselière” pour les ruches, sorte de grille qui éloigne le frelon. “On a démontré que l’impact majeur du frelon c’est le stress qu’il engendre et l’arrêt de l’activité de la ruche plus que la prédation des abeilles.”
“Mais 3 M€ sur la table, ça ne sert à rien : il faudrait au minimum un plan avec 110 M€ par an !”
De son côté, Christian Pons, président des apiculteurs de France, l’Unaf, Union nationale de l’apiculture française, dit : “Ce plan anti-frelons asiatiques est totalement incomplet. On a été les seuls à être convoqués par les ministères de la Transition écologique et de l’Agriculture qui n’ont tenu compte en rien de nos propositions pour limiter ce fléau. Le ministre de la Transition écologique voulait absolument dire que l’Etat mettait 3 M€ sur la table ; mais ça ne sert à rien ! Il faudrait au minimum 110 M€ par an. Oui, on va faire un peu de pub autour de ce plan, essayer de financer des études, mais à quoi bon ? Pour quantifier le nombre de nids de frelons dans tous les départements pour que le préfet dise ou ou non à une action… On le sait déjà : on est envahi partout.”
“En réalité, on va perdre du temps et l’année. Aucun des intervenants – nous étions une trentaine de structures nationales autour de la table – n’étaient d’accord mais le ministre l’a quand même annoncé.” Quentin Rome dit quand même que les pièges ne sont pas une solution surtout qu’ils capturent d’autres insectes pollinisateurs et utiles. “Si on piège les fondatrices au printemps, c’est utile. Ce qu’on lui a dit, c’est qu’un nid de frelons consomment en moyenne 11 kilos d’insectes par an, c’est énorme !” Le jeu en vaut la chandelle si d’aventure un piège prend en plus de frelons d’autres insectes, ajoute-t-il en substance.
Certains envisagent d’empoisonner les nids…

Quelle est la solution ? “Il faudra vivre avec, c’est sûr, répond Christian Pons. Il faut dans un premier temps, protéger les ruchers, indemniser les apiculteurs et qu’un plan national ait comme objectif de piéger partout au printemps et à d’autres moment aussi pour que la pression soit moins forte. Et que la recherche cherche vraiment !” D’autres apiculteurs craignent que si rien n’est fait, et certains le font, c’est que l’on empoisonne les nids de frelons. “Alors, oui, le frelon va empoisonner sa colonie mais les mésanges, les geais qui mangent les larves vont s’empoisonner aussi.” Christian Pons l’affirme : “Il faut trouver un vrai cheval de Troie. Et le piégeage fait partie d’un ensemble de solutions. Ce plan se réfère au décret d’application qui n’est pas définitif. C’est un premier décret que Macron a signé mais il ne parle pas de la loi prévue pour endiguer le frelon : les indemnisations et la protection des ruches, notamment.”
“On n’arrivera même pas à l’endiguer…”
Va-t-on pouvoir un jour, non pas éradiquer, mais endiguer la prolifération de cet insecte ? “On n’arrivera même pas à l’endiguer. Cette espèce est très adaptée à notre climat et a des capacités de reproduction très importantes. Il y a des solutions à l’étude mais il faudra de toutes façons vivre avec”, souffle Quentin Rome. Un peu comme le moustique-tigre. Y a-t-il justement à l’étude des solutions efficaces de lutte ? “Le problème c’est que les femelles frelon peuvent s’accoupler avec plusieurs mâles, entre deux et quatre en moyenne. Et l’environnement est souvent saturé de mâles : les colonies en produisent des quantités impressionnantes”, rappelle le spécialiste. En Asie, la bestiole a des prédateurs – des oiseaux notamment – mais sans grande efficacité. Et un seul redoutable prédateur : le frelon géant d’Asie. Et il ne vaut mieux pas qu’il échoue chez nous tant il s’y plairait. C’est comme chez les requins les plus gros mangent toujours les plus petits…
Olivier SCHLAMA