Ival, Ivac : ces acronymes barbares sont des indicateurs d’évaluation élaborés par l’Education nationale, souvent détournés pour en faire des palmarès. Pour Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes, premier syndicat du secondaire, ils sont “réducteurs et diffusent l’idée selon laquelle l’école fonctionnerait comme un marché ; que les établissements seraient en concurrence… Et cela n’a pas servi à faire progresser le système éducatif.” Julien Grenet, directeur de recherche au CNRS et prof à Paris School of Economics, se dit “favorable à ces évaluations”, mais elles ne sont qu’une partie de l’équation.
Mesurer l’école, c’est déjà la juger. Il existe une foultitude d’indicateurs dans l’Education nationale. Il en est un plus incisif que les autres : l’indicateur de valeur ajoutée pour les lycées et les collèges. Un palmarès déguisé ? Non. Plutôt le moyen de détecter le petit – ou le grand – “plus” d’un établissement.
Si un établissement présente un taux élevé pour cet indicateur, c’est peut-être dû au fait qu’il a reçu de bons élèves, dotés de bonnes méthodes de travail, qui ont pu obtenir le baccalauréat ou le brevet sans effort particulier de sa part. Ou alors qu’il a su développer chez des élèves, peut-être moins bien dotés au départ, les connaissances et les capacités qui ont permis leur succès.
Les Ivac, pour les collèges, et les Ival, pour les lycées, de 2025 que vous retrouverez ICI à partir du 3 avril, permettent de poser un diagnostic qui va au-delà de celui qui peut être fait partie des seuls taux de réussite “bruts” à l’examen, baccalauréat et diplôme national du brevet. La valeur ajoutée mesure ainsi la différence entre les résultats obtenus et les résultats qui étaient « attendus », concept nébuleux, compte tenu des caractéristiques scolaires et socio-démographiques des élèves.
“Comment les établissements arrivent à faire progresser et réussir leurs élèves”

Secrétaire générale du premier syndicat du secondaire, Sophie Vénétitay décrypte : “Le ministère se défend que ce soit un palmarès”, ce qui ne gêne pas certains médias à la recherche du buzz de le traduire de cette façon. “Cela sert, en théorie, à savoir comment les établissements arrivent à faire progresser et réussir leurs élèves. Notamment en prenant en compte les caractéristiques sociales. Et, s’il a plutôt des élèves venant d’un milieu défavorisé, s’il arrive à bien les faire réussir. Le ministère traduit cela en disant : “Il a une forte valeur ajoutée parce ce que ce n’était pas gagné au départ – le système éducatif reproduit les inégalités – et le fait de faire réussir des élèves qui partaient de loin, cela se traduit par une forte valeur ajoutée. Pour des établissements favorisés qui font réussir leurs élèves, la statistique dit qu’il n’a pas forcément de valeur ajoutée”, parce qu’il n’a pas fallu beaucoup se mobiliser pour les faire réussir.
Concurrence entre établissements
Ces Ival (depuis 1993) et ces Ivac (depuis 2023) sont-ils le complément logique de Parcoursup ? En tout cas, lycées et collèges rivalisent de portes ouvertes pour accueillir de nouveaux et, espèrent-ils, de bons élèves dans leurs murs. Certes, ces Ival et Ivac ne sont pas des palmarès officiels mais certains établissements bien classés s’en servent sans vraiment le dire, tout en le disant, pour attirer davantage d’élèves… “Certains, en effet en tirent profit, Mais l’indicateur est contestable”, confie encore Sophie Vénétitay. Prof de sciences économiques et sociales à Yvry (Essonne) qui concentre un nombre conséquent d’élèves en difficulté, elle sait de quoi elle parle.
La secrétaire nationale du Snes dit encore : “On sait que tous les établissements n’ont pas les mêmes moyens pour faire progresser les élèves en difficulté. A un moment, c’est bien joli que tel établissement ait une forte valeur ajoutée parce qu’il a fait progresser ses élèves, mais ça dépend de tellement de choses qui ne sont pas prises en compte ou pas visibles ; cela dépend aussi de la stabilité de l’équipe de profs, elle-même impactée par les conditions de travail… Cet indicateur accrédite cette idée de concurrence entre établissements. Certains établissements essaient de se “vendre” un peu, plutôt sur la base d’offre de formations, que sur l’Ivac ou l’Ival.”
“Avec tout ce que l’on fait, on est cloués au pilori…”

Les indicateurs sont un sujet de conversation entre profs dont certains le vivent mal. “Dans le lycée où j’exerce, poursuit Sophie Vénétitay, on n’est pas très bien classés ; les collègues en parlent au lendemain de la publication des palmarès ; ils disent : “Avec tout ce que l’on fait, on a l’impression que l’on est cloués au pilori”…. En plus de la concurrence, il y a un côté stigmatisation.” Et d’ajouter : “Ces classements que certains pourraient utiliser ne reflètent pas toute la réalité d’un établissement. Il ne faut pas s’y fier ; ils sont réducteurs.” Mais, alors, comment choisir pour ses enfants… ? “Prendre son établissement de secteur, sans choisir. Nous défendons un service public de l’éducation, de qualité avec les moyens suffisants. Avec une carte de formations complète.”
“Un outil de communication idéologique”
Quel bilan tire ce syndicat majoritaire des ces indicateurs ? “C’est un outil de communication idéologique. Cela diffuse l’idée selon laquelle l’école fonctionnerait comme un marché ; que les établissements sont en concurrence et que les familles devraient effectuer des choix. Ce n’est pas ça le service public de l’éducation. On dénonce ces indicateurs pour ce qu’ils sont et de la façon dont ils sont utilisés. Ils diffusent une certaine idée de l’école qui n’est pas celle du service public.” Elle ajoute : “Ces indicateurs sont nés avec l’idée qu’il fallait mesurer l’efficacité des établissements. C’est un concept antinomique avec l’Éducation nationale. Cela a aussi servi d’outil de pilotage dans l’Education nationale pour dire aux directeurs d’établissements concernés que leurs résultats ne sont pas très bons et qu’il faut changer des choses.”
Est-ce une source de conflit dans les établissements ? “Certains chefs d’établissements peuvent l’utiliser pour mettre la pression sur certains profs. Mais c’est une minorité ; personne ne vit très bien d’être dans un établissement mal classé. En revanche, cela peut être parfois un outil de management des recteurs ou des directeurs académiques…” Et de conclure : “Nous en tirons un bilan négatif. Cela n’a pas servi à faire progresser le système éducatif ; cela a servi à faire des classements ; des commentaires… Parfois miner la confiance dans les collèges et lycées. Il faudrait en finir avec ça.” Comme Parcoursup sur lequel ce syndicat est là aussi très “critique”.
“Des éléments d’information pour familles et jeunes”

Cela avait commencé par une présentation à la presse, via YouTube, avec Magda Tomasini, directrice de la Depp au ministère (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, le service statistique public de l’éducation) qui fit un très long exposé. Où il était officiellement question de “réflexion” ; “d’information” et “d’éléments d’auto-évaluation” (1). C’est une bonne chose pour elle puisque ces indicateurs vont au-delà des “indices de réussite bruts. Ils ont été calculés pour les relativiser avec les caractéristiques des établissements. Ce n’est pas un palmarès”… “La Deep souhaite rendre compte d’un diagnostic”, dit-elle encore. Qui est “mis à disposition des établissements comme outils de pilotage de leur politique et proposer des éléments de réflexion aux équipes pédagogiques” et “des éléments d’information pour les familles et les jeunes”.
C’est crucial pour mesurer les inégalités qui sont très fortes. De mieux cerner les différences entre établissements au niveau de leur efficacité pédagogique”
Directeur de recherche au CNRS, professeur à Paris School of Economics et directeur-adjoint de l’Institut des politiques publiques, Julien Grenet, voit le verre à moitié plein. Il se dit “favorable à ces Ivac et Ival. On a besoin d’indicateurs, dit-il, pour mieux comprendre le système éducatif. Ses forces, ses faiblesses. Cela isole ce qui dans la réussite des élèves vient plutôt de l’établissement lui-même ou de la famille et du milieu social de l’élève. C’est crucial pour mesurer les inégalités qui sont très fortes. De mieux cerner les différences entre établissements au niveau de leur efficacité pédagogique.” Et puis, ces indicateurs ont été améliorés parce qu’entre autres, “ils ne prenaient pas en compte la réussite antérieure des élèves au lycée. On ne peut jamais être vraiment sûrs que cela mesure vraiment l’efficacité d’un établissement mais c’est mieux qu’un indicateur brut de réussite au bac”.
Ce spécialiste ajoute : “Les palmarès que l’on voit dans la presse sont trompeurs : ils s’appuient uniquement sur les résultats bruts au brevet et au bac sans reconnaître qu’une très grande partie de ces résultats sont déterminés simplement par les élèves qui sont dans l’établissement. Ce qui biaise. Il ne faut pas les lire comme une mesure de l’efficacité d’un établissement.”
“Mesurer l’ampleur de la ségrégation sociale”

Pour autant, les inégalités se reproduisent toujours à l’infini, avec ou sans indicateurs de ce type : les “meilleurs” sont toujours en haut des “classements”… Quand on compare Louis Le Grand à Paris ou un lycée dans la Creuse, on le constate. “Les indicateurs n’ont pas vocation à corriger les inégalités, répond Julien Grenet. C’est aux politiques de le faire. En revanche, c’est un thermomètre qui peut éclairer les politiques. Quand le ministère a publié les Indices de position sociale (IPS) des collèges et des écoles, cela a permis de mesurer l’ampleur de la ségrégation sociale dont on n’avait pas autant conscience.” Mais, là encore, malgré tout, les classements se suivent et se ressemblent année après année. “Ce n’est pas surprenant. Les classements Pisa, en faisant les comparaisons internationales, ça ne bouge pas beaucoup d’une année sur l’autre. Mais pour la recherche c’est indispensable.”
“Si les parents suivent ces indicateurs, ils iront plutôt vers des collèges et lycées diversifiés”
Ces indicateurs ne renforcent-ils pas la ségrégation ? “Les indicateurs de valeur ajoutée renforcent moins la ségrégation qu’un indicateur de réussite brut du bac ou du brevet, pose Julien Grenet. Si l’on ajoute en effet l’indicateur de position sociale de l’établissement, ceux qui sont en haut, c’est-à-dire essentiellement le privé, ils sont tous très socialement favorisés. Et c’est avant tout cela qui explique leurs très bons résultats. Leurs élèves réussiraient très bien où qu’ils soient scolarisés. Les indicateurs de valeur ajoutée essaient justement de corriger pour comprendre la composition sociale de l’établissement et donc se retrouvent au plus haut des établissements favorisés mais aussi défavorisés. Si les parents suivent ces indicateurs, ils iront plutôt vers des collèges et lycées diversifiés. C’est l’un des enjeux de cet indicateur de valeur ajoutée. Mais dans la perception des parents, cet indicateur-là pèse moins dans leur décision que les résultats bruts au bac ou au brevet.”
J’invite à énormément de prudence sur la lecture naïve des palmarès du bac et du brevet qui me paraissent trompeurs. Et des parents peuvent faire de mauvais choix“

Que répondrait-il aux familles de son entourage qui cherchent un “bon” établissement pour leurs enfants ? “Il faut avoir une batterie d’indicateurs, propose Julien Grenet. Les parents qui se diraient : “Regarde, cet établissement affiche 100 % de réussite au bac”, je les invite à réfléchir. Est-ce que ça veut dire que si son enfant y va, il va réussir pour sûr ? Non. Mais ceux qui sont sélectionnés sur leurs notes, bien sûr, ce sont les très bons, ils vont réussir. C’est important de regarder la composition sociale : cela indiquera si l’établissement a de bons résultats parce qu’il n’a que des élèves de milieux favorisés, par exemple. Et puis, est-ce souhaitable que votre enfant soit entouré d’élèves de milieux divers…? Par ailleurs, cet établissement a-t-il tendance à faire mieux que les autres, vu les résultats “attendus” ? Tel collège qui semble avoir des résultats moyens, si l’on regarde par rapport à “l’attendu”, il fait mieux ; il aura donc tendance à faire mieux réussir. J’invite à énormément de prudence sur la lecture naïve des palmarès du bac et du brevet qui me paraissent trompeurs. Et des parents peuvent faire de mauvais choix.”
“Les familles qui connaissent bien le système auront toujours accès à l’information”
En cela, il rejoint l’analyse de la syndicaliste Sophie Vénétitay. Que répond-il à la question philosophique selon laquelle l’éducation n’est pas un marché et que la concurrence entre établissements n’est pas forcément une bonne chose ? (lire supra). “En pratique, avance Julien Grenet, l’éducation est décrite par les sociologues comme un quasi-marché scolaire. Au collège, on n’est pas censés, théoriquement, pouvoir choisir son établissement. C’est une fiction : on peut déménager pour être près d’un collège ; on peut choisir un établissement privé et il peut y avoir une dérogation dans le public. Ma crainte, c’est qu’en ne donnant aucune indication – cela fut le cas longtemps – sur le collège, au prétexte qu’il n’y a rien à donner puisqu’on n’a pas le choix, cela nuit aux familles défavorisées, les plus éloignées de l’école ; les familles qui connaissent bien le système auront toujours accès à l’information.”
En faveur d’une “régulation” des écoles privées
L’école n’a-t-elle pas juste besoin de moyens supplémentaires pour ceux qui en ont besoin…? “Je rejoins l’idée que l’école a besoin de régulation et notamment les écoles privées qui, en France, sont massivement subventionnées par les pouvoirs publics à hauteur des trois-quarts de leur budget, surligne Julien Grenet. Et qui, en contrepartie, ne subit aucun contrôle du recrutement de ses élèves. Ce qui est une anomalie à l’échelle internationale.” Le chercheur plaide pour une “indispensable régulation” : “Il est anormal que le privé n’ait aucun compte à rendre et quand il y a deux élèves pour une seule place, la puissance publique n’a pas son mot à dire. On se retrouve dans des situations, comme dans les grandes villes, où le privé n’accueille quasiment aucun élève de milieux défavorisés.” Ce qui fausse d’ailleurs les résultats bruts.
“Pas contre une forme de concurrence mais qui soit loyale”

Julien Grenet insiste :“Je ne suis pas contre une forme de concurrence scolaire mais qui soit loyale. Que les établissements démontrent leurs capacités à faire progresser leurs élèves mais tous les élèves et pas seulement, comme le fait le privé, d’écrémer les catégories sociales favorisées qui vont de toutes les façon réussir et d’afficher ainsi des résultats sans démontrer leur supériorité pédagogique. Je veux démontrer le fait que ce tri scolaire et social, c’est s’acheter d’excellents résultats à bon compte. Cela ne démontre rien du tout. Et cela n’est pas d’un grand intérêt.” Il rappelle que “la révélation des classements Pisa, c’est que l’école française est l’une de celles où le déterminisme social est le plus fort. Parmi les pays de l’OCDE, nous sommes sur le podium où l’origine sociale explique le plus les résultats scolaires à 15 ans. On est les champions de l’inégalité scolaire.”
“On a enchainé des réformes sans intérêt” ou “sur la base de sondages” ; “pas de plan établi”…
Une fois que l’on a dit tout cela, que faire, concrètement ? “Il faut donc d’abord réguler le système dont on vient de parler, plaide-t-il. L’affectation des enseignants pose aussi un certain nombre de soucis, quand on concentre les enseignants les moins expérimentés dans les établissements difficiles. Évidemment, il y a des mesures pédagogiques : donner plus à ceux qui ont moins ; on le fait un peu par l’éducation prioritaire mais en réalité on pourrait avoir des actions plus intensives comme le tutorat en petits groupes à l’école élémentaire.”
Comment expliquer que nous fassions du sur-place depuis longtemps dans ce domaine ? Julien Grenet analyse : “On a multiplié beaucoup de réformes sans beaucoup s’appuyer sur les travaux de recherche qui sont allés voir ce qui se fait à l’étranger. On a ainsi enchaîné des réformes qui n’ont pas beaucoup d’intérêt pédagogique, comme les groupes de niveaux ; on aura perdu beaucoup de temps… Cette politique manque de cohérence. Et, par ailleurs, on se retrouve avec les classes les plus chargées d’Europe… On n’a pas de plan établi pour savoir ce que l’on doit faire. On pourrait profiter de la baisse démographique pour faire baisser les effectifs dans les classes…”
Davantage d’échanges directs entre parents et profs
Il conclut : “Les réformes se font quand il y a un choc. En Allemagne, il y a eu le choc Pisa avec des résultats très médiocres alors que leur système était considéré comme efficace ; ça a permis de lancer des réformes. En France, il y a eu des phases où l’on a expérimenté des choses.” L’inaction tient aussi à “l’instabilité gouvernementale”. Et quand elles le sont, c’est “sur la base de sondages comme le retour du redoublement… Mais, au niveau local, il devrait y avoir des possibilités. Comme à Paris. Mais au niveau national, on n’y est pas.” Il prône, enfin, la notation de l’élève ET l’évaluation des compétences. “Dans beaucoup de pays, ce qui se pratique beaucoup ce sont davantage d’échanges directs entre enseignants et parents. Avec un temps dédié. Pour un retour personnalisé. Peut-être que ça nous manque beaucoup.”
Olivier SCHLAMA