Selon l’Inserm, cette drogue banalisée déferle dans la société. On est passé d’un adulte sur cinquante en 2020 à un sur dix en 2023. Cette hausse est multifactorielle : facilité d’accès ; multiplicité des réseaux ; faible contrôle dans nos ports par manque de moyens et de volonté politique. Et des prix en baisse. Elle est utilisée de plus en plus dans des milieux professionnels. Pour les spécialistes, “la seule chose qui ne marche pas c’est la répression pure ».
Une explosion du narcotrafic, une déflagration dans la société. La consommation de cocaïne est très sensiblement en hausse en France et dans le monde. Si le cannabis reste la substance la plus consommée dans le monde, la cocaïne effectue une percée avec une estimation à 22 millions de personnes qui consommaient en 2021, ce qui s’explique notamment par la baisse des prix et l’augmentation de la pureté de la cocaïne. “Cette augmentation est particulièrement notable en Europe, devenue un marché comparable au continent américain », s’alarment une équipe de scientifiques qui ont produit un travail colossal sous la houlette de l’Inserm, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale.
Cocaïne, la drogue la plus rentable
Les conclusions de cette expertise collective sont alarmantes. Le rapport, commandé par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) et le ministère de la Santé, se fonde sur l’analyse de la littérature scientifique internationale (plus de 2 600 références examinées) par un groupe pluridisciplinaire d’experts couvrant les domaines de l’épidémiologie, de la sociologie, de l’économie, de l’addictologie, de la prévention, de la réduction des risques et des dommages, et des trafics.
C’est la drogue la plus rentable dans l’Hexagone (3,1 milliards de chiffre d’affaires estimé en 2023) selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives. A rapporter aux 6,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires de l’ensemble des drogues dont 2,1 milliards d’euros pour le cannabis. Les pricx ont chuté : de 180 € le gramme dans les années 1990 à 60 €. Du coup, la cocaïne n’est plus réservée à une élite.
Les jeunes adultes sont les plus touchés
La France occupe ainsi la sixième place en Europe avec l’Espagne en matière d’usage dans la population des 15 ans-34 ans. En France, la consommation de cocaïne a fortement augmenté en population générale, passant de 1,8 % en 2000 à 9,4 % en 2023 pour l’expérimentation au moins une fois au cours de la vie. Les jeunes adultes (25 ans-34 ans) sont les plus touchés, avec 5,4 % d’usagers récents. La polyconsommation est fréquente, avec 61 % des usagers consommant également de l’alcool ou des opioïdes. Cela engendre « une crise sanitaire, sociale sécuritaire et des coûts importants sous la forme des forces de l’ordre mobilisées ; une rupture du lien social.”
Hébergement, restauration, milieux artistiques…
Toujours selon cette vaste étude, les motivations de consommation sont multiples : recherche de performance, gestion du stress, ou usage récréatif, notamment en milieu festif où 42 % des festivaliers consomment de la cocaïne. Chez les jeunes, l’expérimentation de la cocaïne a diminué ces dernières années, passant de 2,8 % en 2017 à 1,4 % en 2022 à 17 ans selon l’enquête nationale Escapad. « Ce sont souvent des jeunes non scolarisés, des apprentis là où se jouent les facteurs sociaux défavorables même si la consommation de cette population a baissé depuis 2010», a expliqué Clotilde Champeyrache, du Conservatoire national des arts et métiers, lors d’un point presse. Les milieux professionnels les plus touchés ? « Il y a une prévalence marquée dans les professions dans l’hébergement, la restauration, les milieux artistiques, notamment », a-t-elle complété. Les travaux publics, aussi, et dans plusieurs métiers difficiles. Et aussi chez les “femmes cadres et travaillant dans des professions intellectuelles”.
Les demandes de prise en soins pour des problèmes liés à la cocaïne ont doublé
Cette consommation reste inégalement répartie selon le statut scolaire, avec 4,4 % des jeunes non scolarisés ayant déjà expérimenté la cocaïne, contre seulement 0,9 % en lycée général. Les garçons restent plus concernés que les filles, bien que l’écart se réduise. À l’échelle internationale, la France se situe au-dessus de la moyenne européenne, avec 2,7 % des 15 ans-16 ans ayant déjà consommé de la cocaïne, contre 1,9 % en moyenne dans l’Union européenne.
Les demandes de prise en soins pour des problèmes liés à la cocaïne ont doublé entre 2015 et 2019 avec des délais d’attente de 3 à 6 mois. En 2021, 11 % des patients suivis dans les Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) consommaient de la cocaïne, souvent en polyconsommation. La durée moyenne entre la première consommation et la première consultation est actuellement de 13 ans pour les usagers présentant des troubles de l’usage. “Parmi les nombreux facteurs de risques identifiés, peu de données sur l’hérédité mais un effet avéré de troubles psychiatriques, favorisant le trouble de l’usage », analuyse Emilie Jouanjus. C’est une notion différente du seul usage : consommer de la cocaïne ne signifie pas forcément que la personne considère que cela est une addiction ou engendre des difficultés de vie. Cela se révèle en moyenne au bout de 13 ans, donc.
La cocaïne transite par les ports, peu contrôlés
Quel est l’approvisionnement et la distribution de la cocaïne en France ? Clotilde Champeyrache, du Cnam a développé : « La voie maritime étant le principal vecteur d’approvisionnement en cocaïne, la France avec sa façade océanique constitue une cible de choix pour l’approvisionnement portuaire. Le pays est également approvisionné par les pays limitrophes, ainsi que par une filière aérienne spécifique liée au territoire guyanais, zone de transit aujourd’hui responsable d’environ 20 % des entrées de cocaïne en France hexagonale. Les usages actuels se caractérisent par une disponibilité accrue ainsi qu’une diversification des modes de consommation, 64 % par sniff, 25 % par inhalation et 9 % par injection.”
Emergence de nouveaux pays “producteurs”
Clotilde Champeyrache a expliqué également que “l’offre est en pleine expansion. La production de cocaïne a fortement augmenté, les trafics aussi avec 3 708 tonnes produites en 2023 soit deux fois plus qu’il y a dix ans. Les surfaces de cocaiers sont aussi en expansion comme les rendements ; nous constatons l’émergence de nouveaux pays producteurs. Aux côtés de la Colombie, il y a le Pérou, le Guatemala, l’Equateur. A 80 %, cette drogue arrive en France par voies maritimes. La conteneurisation des produits offre des possibilités aux narcotrafics. Seulement 1 % des marchandises sont contrôlées…” Elle note “un manque de moyens et de volonté politique (…) Sans oublier une dimension : la corruption…”
Il n’y a pas de situation de monopole du trafic : plusieurs réseaux coexistent, avec parfois une imbrication de certains d’entre eux, ce qui est un vrai problème pour traiter la menace”
Il y a aussi une voie privilégiée, aérienne, via la Guyane française. “Ce qui est aussi préoccupant, c’est la découverte de labos clandestins de transformation de la coca directement sur notre territoire, au plus près du consommateur. Et contrairement à ce qui peut se dire, il n’y a pas de situation de monopole du trafic : plusieurs réseaux coexistent, avec parfois une imbrication de certains d’entre eux, ce qui est un vrai problème pour traiter la menace. Les saisies sont en hausse. A Athènes, Oslo, l’île à demi-française de Saint-Martin, aux Antilles. Mais aussi en Espagne. Parce que le trafic s’y est déplacé à la suite de démantèlements de réseaux en Belgique et dans le Nord de l’Europe.”
Et même des « livraisons à domicile »…
La même spécialiste ajoute que sur le terrain, “aux points de deal traditionnels s’ajoutent de nouvelles modalités de distribution : des doses de petites quantités à des prix très bas, des points de vente mobiles, des centrales d’appel, des ventes en ligne via des applications et messageries téléphoniques, des livraisons à domicile ou sur le lieu de travail. L’offre numérique favorise la diffusion de la consommation à de nouvelles catégories de personnes en matière de classes sociales et de localisation. Elle encourage le retour à l’usage grâce à des stratégies marketing visant à fidéliser les personnes qui consomment avec des offres promotionnelles et personnalisées. La livraison à domicile permet aussi d’irriguer l’ensemble du territoire et donc d’étendre la consommation de cocaïne aux petits centres urbains et à la ruralité, tout en banalisant l’acte d’achat pour la personne qui consomme”.
La diffusion et l’accroissement de la consommation de cocaïne engendrent une “augmentation des dommages liés à son utilisation, avec un coût financier et sociétal direct et indirect. À titre d’exemple, 10 % du budget d’addictologie des hôpitaux marseillais sont consacrés à la cocaïne ». Avec « des implications sur la santé parfois irréversibles ».
Pas de traitement mais des pistes “intéressantes“
Emilie Jouanjus, du service de pharmacologie médicale du CHU de Toulouse, a tranché : « Il n’y a pas de médicament qui ait une autorisation de mise sur le marché pour accompagner le sevrage et le contrôle de la consommation de cocaïne.”
Le rapport synthétise les dernières informations sur le sujet : “Plusieurs pistes thérapeutiques sont en cours d’étude contre les troubles de l’usage et/ou pour réduire ou arrêter la consommation : la kétamine (elle a un effet prometteur mais nous attendons les résultats d’études robustes), le méthylphénidate (spécifiquement pour les personnes TDAH qui sont plus susceptibles de développer des troubles de l’usage), les psychédéliques (en particulier la psilocybine), ou le bupropion (un anti-dépresseur) font partie des pistes médicamenteuses explorées. D’autres approches sont également considérées comme la stimulation cérébrale ou le vaccin “anti-cocaïne”, à l’étude depuis plus de 30 ans et qui joue l’Arlésienne.”
Expérience Tapaj, Travail à la journée sur des chantiers
En France, elle a été étudiée à travers l’expérience Tapaj, Travail alternatif payé à la journée (il existe 60 sites de ce type en France), notamment sur des chantiers par exemple, qui a montré à la fois une efficacité significative dans l’amélioration de l’accès aux soins de personnes qui utilisent des drogues vivant en situation de précarité et une diminution de 30 % de la délinquance. De telles approches peuvent être couplées aux programmes de type “chez soi d’abord” (Housing First) qui, “en proposant des hébergements adaptés aux sans abri et qui consomment de la cocaïne, permettraient de réduire les hospitalisations de moitié”, précise Emilie Jouanjus.
La répression pure ne marche pas. Cela va conduire le consommateur à se cacher, à ne pas demander d’aide et il accédera moins aux soins”
Enfin, pour Yasser Khazaal, du service de médecine des addictions au centre hospitalier universitaire vaudois, en Suisse, a dit d’une voix douce et claire : « La répression pure ne marche pas. Cela va conduire le consommateur à se cacher, à ne pas demander d’aide et il accédera moins aux soins. Mais des choses marchent » : certes, il n’y a pas – encore – de médicaments miracle mais “la prise en charge globale, médico-sociale a son importance. Il faut que les gens puissent y accéder.” Il leur faut vaincre leur “culpabilité” et “tant de barrières”. “Il leur est difficile de demander ce que l’on veut et de faire ce que l’on a dit”, a-t-il décrit. “Il leur faut des lieux où ils consomment en sécurité comme à Strasbourg où l’on a noté une baisse de 40 % des injections en public” {grâce aux salles de shoot, Ndlr}. Il parle de “changer le regard”. Et d’offrir un logement “sans conditions” aux personnes droguées. “Ça marche bien. On enregistre moitié moins d’hospitalisations et moins de recherche d’argent grâce au travail à la journée.”
Prévention, sensibilisation…
Evidemment, tous ces spécialistes ont insisté sur l’importance de “campagne de prévention ciblées. Mais comment toucher chaque cible, les milieux festifs, professionnels, en précarité ? Et de défendre une approche multidisciplinaire ». Et une sensibilisation « auprès de ceux qui ne consomment pas. Il faut former les médecins, les travailleurs sociaux et ne pas avoir une approche stigmatisante. » Les spécialistes militent pour des distributions de matériels, comme les pipes à crack ; informer les riverains. Et multiplier les expériences de pair-aidance entre personnes. Comme c’est le cas pour l’autisme, comme Dis-Leur vous l’a expliqué ICI.
Olivier SCHLAMA
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La cocaïne ou chlorhydrate de cocaïne, alcaloïde extrait de la feuille de coca, est un produit psychoactif de la classe des stimulants du système nerveux central, se présentant sous forme de poudre blanche, forme sous laquelle elle est principalement consommée par voie nasale (en « sniff »). L’ajout d’une base (ammoniac ou bicarbonate de soude) à sa forme poudre permet de la cristalliser sous forme de petits cailloux et de la rendre fumable avec une pipe : on parle alors de cocaïne basée, aussi appelée « crack » et/ou « free base ». Elle se consomme également par injection dans une forme ou dans l’autre : selon les données 2022 du réseau français d’addictovigilance, la cocaïne est la première substance psychoactive injectée en France, principalement sous forme poudre.