« On est revenus comme avant les congés payés de 1936… »

Jean-Claude Delgènes du cabinet Technologia
Jean-Claude Delgènes du cabinet Technologia

Pour le fondateur du cabinet spécialisé Technologia, qui accompagne 400 sociétés par an pour améliorer la qualité de vie au travail, il est urgent de prendre à bras le corps ce problème de société qui « chasse l’humain dans l’entreprise ». Celui qui est le premier à utiliser un logiciel d’aide à la décision, prône l’installation de « bienveillants sociaux » dans les organisations.

Jean-Claude Delgènes remonte le temps pour mieux ausculter les symptômes. Et décrypter le « mal travail » qui crée tant de souffrance. Pour lui, la souffrance au travail connaît une accélération en 1989, «année de l’écroulement du Mur de Berlin. Avant cette date, il y avait un équilibre entre les deux blocs, l’Est et l’Ouest. Quand le Mur est tombé, il y a eu un déferlement de l’ultra-libéralisme. »

Dès lors, c’est la seule « logique financière de rentabilité maximale à court terme qui s’est imposée ». Le créateur du cabinet Technologia – 400 accompagnements d’entreprises par an – a même créé une expression pour cela : « l’anorexia corporate », ce qui signifie que l’organisation « mange » les effectifs. C’est une véritable chasse à l’homme qui s’opère dans les organisations. Dans le privé comme dans le public. « En 2013, nous avions fait une vaste étude qui montrait que plus de trois millions d’actifs étaient victime d’épuisement professionnel avancé. »

« Le système favorise le cadre toxique fonctionnant avec des coups de menton »

« Chacun, à son niveau, décrypte le spécialiste, doit, dans cette logique, être un centre de profit qui peut aller jusqu’à l’exténuation. » La déshumanisation. « On exige le maximum des gens dans l’urgence, comme dans le film Corporate.

Et pourquoi croise-t-on autant de cadres toxiques ? « Le système les favorise : c’est le résultat d’une sélection qui ne favorise pas le cadre prônant l’écoute, la construction de son équipe, qui partage… mais celui qui fonctionne avec des oukases. Avec des coups de mentons. Avec ce genre de personnage, le salarié est écartelé entre sa vision éthique de son métier et ce qu’on lui demande. »

Technologie toute-puissante et non bienveillante

Cette logique financière se conjugue avec une seconde tendance. « La technologie a envahi notre monde depuis 1971 et la création du premier ordinateur. 1971, c’était hier ! C’est allé très vite ! Et cela va crescendo. » Aujourd’hui, avec toutes les applications jusqu’à l’internet des objets, la technologie est devenue toute puissante. « On l’a rendue toute puissante. D’une part, on détruit davantage d’emplois que l’on en crée car ça cannibalise d’autres activités. D’autre part, utilisée comme elle l’est, elle asservit l’individu. Elle n’est jamais utilisée de façon bienveillante.

En 2003, selon l’Insee, un tiers des cadres travaillaient régulièrement au-delà de leur journée, de 20h à minuit. Dix ans plus tard, ils étaient la moitié. Et cette tendance s’est dégradée depuis. » Il a cette formule forte : « On est revenu comme avant la création des congés payés, en 1936. » Quelles solutions prône-t-il ?

Les salariés qui auront un cancer et qui auront trop travaillé en ayant souffert d’un stress chronique pourront se retourner contre leur employeur.

« Il faut réguler la société. Réapprendre à équilibrer travail, vie sociale et vie privée. Car lorsque l’on bosse plus de 50h par semaine, cela accroît les risques cardio-vasculaires, d’AVC d’un tiers. Selon une étude du Lancet, un magazine spécialisé anglais, il y a un lien très étroit entre stress et cancers. La société favorise une avancée pour les salariés en souffrance : « Bientôt, pointe Jean-Claude Delgènes, les salariés qui auront un cancer et qui auront trop travaillé en ayant souffert d’un stress chronique pourront se retourner contre leur employeur qui a une obligation de moyens dits renforcés. La loi ne va pas changer mais ses modalités. Ça ne se fera certes pas avant une décennie mais les entrepreneurs ont intérêt à s’y pencher dès aujourd’hui car le problème de la souffrance au travail est trop massif. »

Les entreprises ont intérêt à ce que ça aille mieux

Jean-Claude Delgènes le redit : il n’y a pas de recette miracle pour toutes les entreprises. Il faut bâtir un fonctionnement à partir de ce que l’on rencontre. Et il y a urgence. »

Il est plutôt optimiste : « Les équipes dirigeantes n’y sont pas toutes prêtes » mais les entreprises ont intérêt à changer de logiciel vu l’explosion des arrêts maladie, l’absentéisme, etc. Les sociétés de prévoyance tirent d’ailleurs le signal d’alarme. Et cyniquement, la dégradation de la qualité de vie au travail leur coûte trop cher alors que « 1 euros investi dans la prévention, c’est 12 euros à récolter en terme de performance ! »

D’ailleurs, Technologia, son cabinet de conseil, est le premier à avoir mis au point le logiciel Iris d’aide à la décision pour les ressources humaines (lire par ailleurs).

Jean-Claude Delgènes espère aussi mettre en place des « bienveillants sociaux », des salariés qui ont une certaine empathie et qui pourraient être des sentinelles servant à écouter la détresse et à orienter le salarié en souffrance. » Mais pas question de remplacer le psy. C’est un concept expérimenté à Québec et qui donne de « bons résultats ». Selon lui, les CHSCT (comités d’hygiène et sécurité), eux, sont « submergés de travail ». Il propose également de redonner « leur place et leur majesté » aux DRH. Il fonde beaucoup d’espoir sur cette obligation renforcée liée à la santé du salarié demandée aux entreprises. Au lieu de juger « au doigt mouillé une situation de harcèlement par exemple, demain, les juges seront plus exigeants sur les moyens déployés par les entreprises pour la prévention des risques psychosociaux. »

Pour lui, enfin, le revenu universel peut être l’une des solutions mais tout dépend de la façon dont il est mis en place. Nationalement, internationalement…

Olivier SCHLAMA

> Retrouvez l’intégralité du dossier > « Souffrance au travail : il y a encore du boulot ! »