Emploi : Des hauts fonctionnaires à la rescousse de jeunes chômeurs

Guillaume Saour, directeur de cabinet du préfet de l'Hérault et Médérick, jeune sans emploi. Les yeux dans les yeux... Photo : Olivier SCHLAMA

Un speed coaching s’est spontanément enclenché dans l’ex-salle de bal de la préfecture… Dans l’Hérault, des hauts fonctionnaires venaient, ce lundi 3 juillet, de décider de parrainer bénévolement des jeunes pour qu’ils décrochent leur premier emploi. Vingt binômes ont commencé à apprendre à se connaître tout en bossant. Les parrains ont commencé à ouvrir leur carnet d’adresses, à débuter un soutien… Les deux univers se sont mis au travail sur-le-champ. L’accompagnement doit durer jusqu’à six mois à raison de deux à trois heures par semaine. Cette variante, qui complète le dispositif national de parrainage de jeunes sans emplois, en espère autant de bons résultats à la clef. Reportage.

Cela fait bien longtemps qu’un orchestre n’a pas pris place dans le balcon du salon Gris de la préfecture de l’Hérault où s’organisait jadis des bals courrus. Ce lundi, pourtant, on pouvait l’imaginer diffusant une petite musique neuve et joyeuse, dans ce lieu aux boiseries centenaires, venant aux oreilles d’une vingtaine de jeunes Héraultais tout intimidés et souvent issus de quartiers défavorisés où le chômage culmine parfois au-delà des 25% chez les moins de 25 ans. Certains étaient même impressionnés, voire pétrifiés, de se retrouver ainsi mis à l’honneur sous les ors de la République. Il y avait là tout autant de hauts fonctionnaires, des services déconcentrés de l’Etat, notamment. Sous-préfet, directeur de l’emploi, etc.

Façon speed coaching, version boulot d’un speed dating

Tee-shirts d’un côté, costume-cravate de l’autre. Chacun des deux univers prit place côte-à-côte pour faire connaissance : le binôme ainsi constitué est appelé à oeuvrer ensemble pour trouver du travail au plus jeune dont les démarches n’aboutissent jamais. Servi dans de beaux services en porcelaine, le petit-déjeuner dut attendre que la jeunesse s’accommode de ce faste qui ne se voulait pourtant pas tonitruant. Café froid, mais cerveau en ébullition, les binômes se sont mis immédiatement au travail, comme dans un speed coaching, version boulot du speed dating, propre aux chercheurs d’âmes soeurs.

Signature des parrainage et immédiatement au travail ! Un vrai speed coaching. Photo : Olivier SCHLAMA

Ils s’appellent Alexis, Raima, Méderick, Sarah, Nesrine… Ils ont moins de 26 ans. Leur parcours scolaire est le plus souvent sans faute. Mais faute de réseau professionnel ou victime de discriminations, ces jeunes n’accèdent pas à l’emploi. Inscrits dans les missions locales de Montpellier, Béziers, Sète ou Lodève, ces jeunes chômeurs, dont les candidatures sont inaudibles aux oreilles des recruteurs, ont en ce jour les yeux qui roulent de bonheur d’être présentés à des « huiles » dont il ne pouvaient même pas imaginer une heure avant avoir leur « 06… » Il fallait les voir planter leur regard avec délice dans celui, habituellement inaccessible, de leur parrain.

Parrainage de hauts fonctionnaires, c’est le nom du dispositif atypique où les deux parties doivent apprendre à se connaître. A se convaincre. Ces haut fonctionnaires, si décriés, prennent donc en charge des jeunes sans emploi, bénévolement, pour les aider à trouver du travail. Conseils avisés, accès à leur réseau de décideurs économiques, définition de la méthode, de l’objectif

Le coaching, c’est peut être de 30% à 60% de la réponse

Regard aiguisé, s’appuyant sur toute sa science qu’il n’impose pas, Guillaume Saour, directeur de cabinet du préfet, devine, par exemple,  instantanément les difficultés de son « filleul », Médérick… « Si tu ne le fais pas exprès, c’est moins bien… » lui dit à demi-mot, dans un sourire, le haut fonctionnaire à propos d’un échec d’un recrutement. D’une voix posée, Médérick explique : « Je sors d’une formation comme technicien télécom ; c’est un métier porteur, surtout dans la fibre optique, mais après deux mois de stage, rien…Partout, on te répond que si tu as un ou deux ans d’expérience, c’est pas la peine… » Guillaume Saour détecte des pistes d’amélioration de la visibilité de son filleul-candidat : « Il faut bien connaître le système d’accès à l’emploi (l’alternance est-elle une solution?), faire profiter ces jeunes de notre carnet d’adresses et, enfin, faire du coaching. » Ce qui n’est pas rien : savoir répondre, avoir une attitude positive, etc., peut agir pleinement sur la réponse d’un recruteur. « En fonction des jeunes, le coaching peut représenter de 30% à 60% de la réponse à apporter », théorise-t-il.

Pierre Sampiétro, adjoint au responsable de la Direccte dans l’Hérault est le parrain de Laura. Photo : O.SC.

En tout cas, Abder Abouitman, directeur de la mission locale jeunes de Montpellier, n’avait pas, lui, hésité à dire, lors de la présentation du dispositif, aux côtés du préfet Pierre Plouëssel, à l’adresse de ces hauts fonctionnaires-parrains, sous forme de « blague » : « Vous allez enfin rencontrer un vrai jeune ! » Et d’ajouter : « Parrains, vous serez le miroir de ces jeunes, vous leur apporterez une vision de professionnels ; vous pourrez leur ouvrir votre réseau. Votre regard et votre numéros de portable sont importants ! Alors, là, vous verrez éclore des talents cachés. » « Nos fonctionnaires apporteront leur expérience, leur envie de transmettre, espère le préfet misant sur la capacité à la sincérité ».

Aurélie, 24 ans, ne doute pas de la sincérité de Jean-Luc Le Mercier, l’un des hauts responsables de la chambre régionale des comptes. Il y a sans doute peu de fonctionnaires qui ait autant d’entregent que lui. Elle a fait des études de marketing. « J’espère qu’il pourra m’aider, dit timidement la jeune femme qui n’est pas issue d’un quartier difficile. Elle dit : « Il n’y a pas que les enfants des quartiers qui souffrent mais aussi des jeunes avec de jolis diplômes. Même des doctorants galèrent après leurs études : manque d’expérience, de réseau », qu’avec comme seule arme qu’une formation théorique pour affronter la dureté du marche du travail…

« Il manque un projet professionnel »

Son parrain, costume bleu nuit impeccable, à l’oeil : « Il faut déjà travailler ce qui peut être une lacune dans la présentation générale, le ton de la voix doit être assuré ; il faudrait qu’elle soit moins timide, moins réservée. Après, il faudra voir s’il y a vraiment un vivier pour l’emploi qu’elle vise. » Aurélie complète, en substance : « Pour les profs et les écoles, leurs matières sont les meilleures… Mais elles ne sont pas forcément recherchées sur le marché du travail... » « Souvent, la réalité, c’est la start-up à 1300 euros par mois. Mais, l’important, note le haut fonctionnaire, c’est de ne pas rester ankysté : il faut trouver son premier job. »

Pierre Sampiétro, responsable adjoint de la Direccte (ministère du Travail) dans l’Hérault, n’a pas besoin d’ajuster ses lunettes : il a tout de suite vu que le CV de Laura, 21 ans, qui a fait de bonnes études de gestion, est bien rempli, bien présenté mais « il manque  son projet professionnel ». Pour autant, il se dit confiant : « Les profils de manageurs sont recherchés dans les PME/PMI. » Et pus il y a Yassin, 20 ans, bac ES en poche, le parrain du préfet soi-même. Il aimerait bosser dans « l’aide à la personne, aider les autres… »

Jean-Luc Le Mercier de la chambre régionale des comptes et Aurélie, 24 ans. Photo : O.SC.

Le parrainage de jeunes chômeurs par des hauts fonctionnaires complète un dispositif plus large et plus ancien de parrainages de jeunes sans emplois de moins de 30 ans. Le parrainage vers l’emploi dans l’ex-Languedoc-Roussillon ce sont des associations d’insertion, des clubs d’entreprises, associations de retraités, piloté par la Direccte. En 2010, ce sont près de 630 parrains mobilisés auprès de 930 filleuls et « 65 % d’accès à l’emploi et à la formation qualifiante, c’est à dire qui débouche sur un emploi », précise Abder Abouitman, directeur de la mission locale jeunes de Montpellier.

Rien que dans l’Hérault, « en 2016, 14 structures de parrainage ont mobilisé 400 parrains de tous secteurs d’activité pour accompagner 503 jeunes ou bénéficiaires des minimas sociaux, dont un tiers résidaient dans des quartiers populaires. » Le bilan fait apparaître de « bons résultats de sortie » : « 44% trouvent un emploi, 13,5% vont en formation et 2,7% créent leur activité. L’objectif 2017 est de parrainer 569 jeunes dont la moitié dans les quartiers prioritaires ». En espérant les mêmes bons résultats pour le parrainage via un haut fonctionnaire.

OLIVIER SCHLAMA