Sociologue à Montpellier, décrypte le phénomène en plein essor d’une société traversée par le sentiment d’insécurité et pointe les possibles dérives de groupes constitués dont les Voisins vigilants sont une version “soft“. La sécurité restant une “préoccupation” des Français. Il donne une conférence à l’université Paul-Valéry, mardi.
En France, le vigilantisme est vraiment né à Calais, en 2018. Avec des groupes antimigrants et une mairesse qui appelait même à répertorier les squats. Le vigilantisme, selon Matthijs Gardenier, sociologue à Montpellier (1), c’est, plus largement, « la forme la plus hard de la société de vigilance ». Et elle est en plein essor. Ce sont des « gens qui s’organisent de manière volontaire avec un objectif politique pour prendre les choses en mains, en allant jusqu’à interpeller des contrevenants, les tabasser. Faire justice soi-même et penser pouvoir le faire », explique celui qui donnera une conférence sur ce thème mardi à l’université Paul-Valéry, à Montpellier (1), et dont le dernier livre, Vigilantisme et idéologie de la sécurité, des Voisins vigilants aux groupes anti-migrants est publié chez Liber.
Pour contrôler la délinquance, un groupe social

Matthijs Gardenier développe : “Des politistes américains ont trouvé une définition intéressante : « Il y a le vigilantisme de contrôle de la délinquance parce que l’Etat ne ferait pas son job ; on va s’occuper des délinquants qui n’ont pas été arrêtés. En France, il y a eu, par exemple, un phénomène identique avec la Ligue antipédophiles : des groupes de jeunes piégeaient de soi-disant prédateurs sur les réseaux, les tabassaient, les torturaient et après postaient des vidéos sur des groupes Telegram et qui s’en félicitaient… Un procès va avoir lieu au printemps à Strasbourg. Le deuxième type de vigilantisme, c’est le contrôle de groupe social. Là, à la base il y a par exemple un crime. Là, les « vigilants » considèrent que ce ne sont pas des individus qui sont responsables mais un groupe social dans son ensemble, une minorité, par exemple. L’exemple le plus connu, c’est le Klu Klux Clan qui se crée, aux USA, après la guerre de Sécession. »
À l’époque, l’esclavage est aboli. La constitution américaine donne le droit de vote aux Noirs et aux descendants d’esclaves. “Ce pose, alors, beaucoup de questions aux anciens propriétaires d’esclaves qui sont très nombreux, réclament des droits sociaux, s’allient même des Blancs pauvres. Certains vont alors créer des milices pour terroriser la population noire. » Cela a donné bien plus tard des patrouilles antimigrants à la frontière mexicaine qui ont pesé sur la politique intérieure US, comme la création de l’Ice, la police meurtrière antimigrants de Trump. Et ses tragédies comme à Minnéapolis avec des personnes assassinées.
Lien entre vigilantisme et extrême-droite

Plus près de chez nous, il y a des influenceurs racistes qui ont été trainés avec succès devant la justice. Mais y a-t-il des groupes constitués antimigrants dans notre région baignée par la Méditerranée, devenue cimetière de migrants ? « Il y a eu des groupes Identitaires qui avaient voulu bloquer des cols des Pyrénées il y a quelques années, en 2020, 2021. Ils ont été dissous depuis, rappelle Matthijs Gardenier. Il y a des discours politiques qui vont dans ce sens mais je ne connais pas de groupes constitués. »
Une “préoccupation” des Français
Peut-on faire le lien direct entre vigilantisme et extrême-droite ? “C’est une question complexe. C’est un bon client pour le vigilantisme. Ils ont des affinités électives : cela va bien avec l’idéologie d’extrême-droite. Sur les questions d’immigration, c’est effectivement l’extrême-droite. Mais cette question peut dépasser l’extrême-droite. Par exemple, si on reprend le thème de la pédophilie, il y a des gens qui vont traquer de supposés pédophiles qui sont d’extrême-droite et des profils de gens issus de quartiers populaires et qui vont s’y retrouver en postant des vidéos dans les mêmes espaces. » Il précise à quelques semaines des municipales : « C’est une préoccupation des Français ; un sentiment de peur et de menace existe au sein de la société. C’est aussi à mettre en rapport avec l’avenir. C’est l’idée que l’avenir n’annonce pas de progrès. Mais des choses négatives. Et ça c’est transversal dans le spectre politique..”
“Avec ou sans les Voisins vigilants, ça ne change pas grand chose”

Dans cette société de la peur, tout le monde connaît une version light, les « Voisins vigilants » constitués dans des quartiers pavillonnaires à l’entrée desquels trône un panneau jaune vif avec un oeil grand ouvert. « C’est une version beaucoup plus soft du vigilantisme », dit-il. Quels résultats donnent ces Voisins vigilants ? « Quand on est dans son quartier, que l’on voit un rôdeur, pas besoin de s’organiser dans un groupe pour appeler la police… La plupart des travaux concluent à leur faible impact sur la question sécuritaire. Les gens sont vigilants mais il y a peu de cambriolages. Et même là où il y a une vague de cambriolages, les voleurs passent vite à autre chose. Avec ou sans les Voisins vigilants, ça ne change pas grand chose.”
Ce concept se décline aussi dans des versions plus radicales comme la chasse aux migrants donc avec une communication spectaculaire, notamment sur les réseaux sociaux qui ont une “affinité élective” certaine avec l’extrême-droite. Les tenants du vigilantisme viennent « épauler » les forces de l’ordre voire carrément s’y substituer. De faire police voire justice soi-même.
“Des citoyens qui disent : on va faire acte de sécurité”
Matthijs Gardenier reprend : “Dans le vigilantisme, qui est la participation de citoyens à la sécurité, il y a plusieurs phénomènes à distinguer. Le premier, c’est qu’aujourd’hui, en France, la population est appelée à participer de plus en plus à des tâches de sécurité par l’Etat, entre autres. Avant, c’était l’affaire de l’Etat, de la police, aujourd’hui, toute la population va être mobilisée suivant des modalités différentes. Des travailleurs dans des banques, des fonctionnaires, des travailleurs sociaux peuvent être enrôler dans des tâches de surveillance. De même, la population est amenée à être vigilante, à surveiller : ce sont les Voisins vigilants. Il y a aussi des formes de privatisation de la sécurité, la sécurité privée ; avec des boîtes qui avant avaient des pouvoirs très limités en France et qui se retrouvent à en avoir beaucoup plus, avec des délégations de service public, comme les « polices de HLM », dont Dis-Leur vous a parlé ICI. Et, enfin, des formes plus dures, qui est vraiment le vigilantisme : les citoyens qui, au-delà, de participer à des actions encadrées, ne le sont plus et disent : on va faire acte de sécurité, de police, de justice. C’est un phénomène en expansion. Et je ne suis pas sûr que ce soit si accepté que cela : car cela ouvre beaucoup de débats.”
La violence baisse mais la tolérance, elle, baisse encore plus et plus vite. On a un sentiment subjectif d’insécurité qui explose”
Ce désir ne vient-il pas du fait que l’insécurité est partout ? Elle est sociale, elle est dans le monde du travail avec la précarité installée partout, elle est politique… Finalement, la sécurité des biens et des personnes n’est-elle pas le seul pan sur lequel les citoyens croient pouvoir agir ?

Matthijs Gardenier décrypte : “Si on prend les indicateurs de délinquance depuis les années 1970, la violence dans la société est plutôt en baisse. En se basant principalement sur les homicides car les activités moins graves comme les cambriolages mesurent davantage l’activité de la police et le fait que les gens déposent plainte. Le taux d’homicide, lui, dans une société comme la France, est l’indicateur le plus fiable. Et il est en baisse. Ce qui n’est pas en baisse, c’est le sentiment d’insécurité, c’est-à-dire, que même s’il y a moins de violences graves, on a un sentiment beaucoup plus prégnant. Des sociologues ou des historiens comme Robert Muchembled disent que, certes, la violence baisse mais que la tolérance, elle, baisse encore plus et plus vite. On a un sentiment subjectif d’insécurité qui explose. Autre explication, comme le définit le sociologue Robert Castel, jusqu’aux années 1970, quand on était salarié, on avait un statut. On accédait à la propriété facilement ; on pouvait retrouver aisément un emploi ; pareil au niveau de la santé et de l’alimentation. Il ne s’agit pas seulement d’un retrait de l’Etat providence qui joue certes. On revient à une insécurité sociale généralisée, sur beaucoup d’aspects de sa vie. »
Agir contre l’insécurité à défaut de ne pouvoir le faire contre l’insécurité sociale
Se joue alors une sorte de vase communicants : « Mark Fischer, lui aussi sociologue, parle de “réalisme capitalisme”. Comme disait Margareth Tatcher : « No Alternative » : impossible d’aller contre les lois du marché : si on laisse la retraite à 60 ans, cela détruit le budget de l’Etat ; si on augmente les charges sur les bas salaires, cela joue contre les entreprises ; si on taxe les plus riches, ils vont s’enfuir… Il n’y a, selon cette façon de voir les choses, plus de solution à l’insécurité sociale. Du coup, l’insécurité liée à la délinquance, vols, incivilités, la crainte d’une agression sans que personne n’intervienne (ce qui est faux : dans plus de 50 % des cas, c’est le cas), elle en devient d’autant plus intolérable qu’il y a toute une partie des gens qui pensent que c’est le seul endroit où l’on peut agir.”
“Résurrection du vigilantisme”

A l’échelle mondiale, définit encore le sociologue, “on parle de résurrection du vigilantisme. L’Etat moderne s’est construit au 18e, 19e et 20e siècles. On pensait, à cette époque-là, que police, justice, seraient suffisamment développés pour que le vigilantisme disparaîsse. En fait, on assiste, dans notre période de crise, à un retour de ce vigilantisme. Un chercheur allemand, Thomas Schimdt-Lux, dit que ce concept se fait suivant trois modalités : on trouve beaucoup de vigilantisme dans des pays du Sud. Il se fait à la place de l’Etat qui n’a pas assez de moyens, qui est trop loin ; les gens n’ont pas accès à la justice et vont s’autogérer ou il va y avoir des mécanisme de vigilantisme dès que l’Etat est défaillant.”
Matthijs Gardenier donne un exemple : “Dans les favélas au Brésil, quand quelqu’un va porter plainte, il n’a aucune chance d’obtenir quoi que ce soit. Dans ces quartiers, ce sont les gangs eux-mêmes – qui rackettent le commerce, organise le trafic de drogue – qui ont mis en place des systèmes de sécurité sociale minimale, avec distribution de nourritures, dispensaires et des organismes de régulation de conflits, avec des cours de justice où l’on peut porter plainte ! » Deuxième modalité qui est davantage présente en Europe, où les pays sont riches, “le vigilantisme va se dire « meilleur que l’Etat » avec notamment une proposition de changement de la politique de sécurité. Typiquement, c’est le vigilantisme antimigrant”.
“Des dérives qui peuvent être graves”

Quel sera son message lors de sa conférence mardi ? “Il faut être vigilant face au vigilantisme. C’est à la fois une marque que des personnes s’impliquent et ça comprend des risques de dérives qui peuvent être graves. Philosophiquement, souvent les « Vigilants » sont des justiciers autoproclamés qui ne rendent pas de compte à la société. Le problème, c’est que quand des gens de manière non controlée et non mandatée par qui que ce soit prennent le contrôle, font des choses discutables même si cela peut partir parfois de bonnes intentions, ils ne rendent de compte à personne. On peut comparer cela à Minnéapolis où l’lce ne rend compte à personne…”
Olivier SCHLAMA
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(1) Matthijs Gardenier est maître de conférences/ Senior Lecturer, Département de Sociologie – Leiris. Responsable scientifique de l’Observatoire des Discriminations de Montpellier & du projet de recherche DREES-Mire ” Monoparentalités & Intervention sociale » Université de Montpellier Paul Valéry.
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(2) Site Saint-Charles 2 – Auditorium, Université de Montpellier Paul-Valéry, rue du Professeur-Henri-Serre Tram ligne 1 – Place Albert 1er-Saint-Charles Entrée libre dans la limite des places disponibles.
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