Chronique : The Limiñanas et la route des vacances, par Olivier Martinelli

The Limiñanas Marie et Lionel, le duo Limiñanas. Photo Eric Catarina

Le duo de Perpignan, nominé au Prix des Indés en 2016, est en tournée. Au Havre le 7 avril, à Rennes le 8, à Saint-Etienne le 4 mai, Ris-Orangis le 5 et à Strasbourg le 6 mai… Marie et Lionel ont marqué l’oreille et la plume de l’écrivain sétois Olivier Martinelli.

La voiture filait vers la Costa Blanca. Je conduisais, concentré sur la route. La musique des Limiñanas fusait des baffles. Des flammèches électriques emplissaient l’habitacle. Ma fille observait les paysages pelés à travers la vitre en chantonnant. Mon fils était penché sur sa tablette, imperméable à tout. Sylvie somnolait à ma droite. Les yeux fixés sur l’asphalte, je revoyais d’autres départs, d’autres routes inciser les mêmes paysages.

Je me revoyais à six ans, assis à l’arrière de la 504 paternelle, encadré par mon frère et ma grand-mère. Mes parents, à l’avant, avaient opté pour une cassette des Machucambos. Dans le coffre, avec les valises, la glacière, le parasol, le ballon, les masques et les tubas, il y avait une malle aussi avec le tourne-disque et les 78 tours de la famille : Los Paraguayos, Paul Anka, les Platters.
Nous passions la frontière et les épaules du paternel s’affaissaient. Les veines de son cou cessaient de saillir sous la peau. Toute tension le quittait. Depuis qu’on lui avait confisqué son pays, il en avait trouvé un autre, un pays de substitution. Et il était là, à une journée de voiture sous un soleil de plomb. Nous passions la frontière. Et mon père était chez lui. Dans le rétroviseur, enfin, son visage dessinait un sourire.

J’ignorais si, aujourd’hui, mon visage dessinait le même sourire que le sien. Nous suivions un camion qui transportait des porcs. Une odeur infecte s’est jetée sur le pare-brise. Elle s’est engouffrée dans les circuits d’aération. Les enfants se sont bouchés le nez. Je me suis déporté, j’ai accéléré et la voiture est sortie du sillage pestilentiel. Pour rythmer notre virée en Espagne, il n’y avait rien de mieux que les Limiñanas.

The Limiñanas
Le duo de Perpignan à Bourges. Photo Eric Catarina

Les frappes métronomiques de Marie Limiñana sur sa batterie obligeaient à poursuivre le voyage malgré le dos douloureux, la soif, l’envie de se dégourdir les jambes. La voix de Lionel Limiñana cisaillait notre ennui. Il disait peu. Mais chacune de ses phrases parlait de moi, de ma vie, de mon enfance. C’était comme un hameçon planté dans ma joue, un fil invisible qui faisait remonter à la surface l’enfant que j’avais été. Je revivais mes vacances à Santa Pola dans l’Espagne de Franco.

Je revoyais mon père avec ses allures de Charles Denner, ma mère avec ses yeux de ciel méditerranéen et sa coupe à la garçonne qui la faisait vaguement ressembler à Annie Girardot. Je revoyais les larmes de ma grand-mère, sur cette plage d’Espagne. Oui, je revoyais ses larmes le jour où elle était tombée dans les bras d’une amie perdue de vue depuis 62.

 

La voix de Lionel Limiñana évoquait les Machucambos. Elle m’avait projeté à cette époque et en ces lieux qui avaient fabriqué l’homme que j’étais devenu. Dans les cascades électriques qui zébraient l’air, je retrouvais cette douleur, cette rage qui m’avaient envahi, ce jour-là, le jour où ma grand-mère, sur cette plage d’Espagne, réalisait tout ce qu’on lui avait enlevé, tout ce qu’elle avait perdu.

Mon fils a relevé la tête. Il a demandé :
– Papa, c’est quoi, les Machucambos ?

La voiture filait vers la Costa Blanca. La musique des Limiñanas emplissait l’habitacle. Comme mon père avant moi, je souriais en défiant ce ciel de nacre.

Olivier Martinelli

Olivier Martinelli est notamment l’auteur de « Fanzine » (éd. Poussière, 2006), « La nuit ne dure pas » (Treiziène Note, 2011), « Une Légende » (e-fraction, 2014), « Quelqu’un à tuer » (La Manufacture de Livres, 2015)…

Sur ce groupe, lire aussi sur Dis-Leur : https://dis-leur.fr/chronique-liminanas-nont-de-revanche-a-prendre/