Catalogne : Gérard Onesta, « Rajoy est discrédité, mais je crois qu’il s’en fout ! »

Des dizaines de milliers de Barcelonais dans les rues pour protester contre les arrestations de hauts responsables du gouvernement catalan. Photo : DR.

Tandis que le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, garde la porte fermée à toute forme de dialogue, affirmant qu’il « n’y a pas eu de référendum d’autodétermination aujourd’hui (dimanche NDLR) en Catalogne » des milliers de Catalans réclament désormais l’indépendance, qui pourrait être prononcée dès le 4 octobre par le président de la Catalogne Carles Puigdemont qui réclame une médiation internationale. Pour le vote de dimanche, qui aurait réuni plus de deux millions de votants (près de 90% en faveur du oui), une équipe de trente-trois observateurs internationaux était sur-place. Parmi eux, un seul Français : l’écologiste Gérard Onesta, président du bureau de l’Assemblée régionale d’Occitanie Pyrénées-Méditerranée. Il témoigne pour Dis-Leur ! de ces moments « très durs au niveau émotionnel »…

Pouvez vous préciser quelle était votre mission, en tant qu’observateur international, à l’occasion du référendum de dimanche en Catalogne ?

Gérard Onesta, observateur international pour le référendum catalan. Photo D.-R.

Il faut préciser qu’une telle intervention se fait à la demande de l’administration organisatrice, qui convie des observateurs, une vingtaine en Catalogne (juristes, techniciens, parlementaires), de diverses tendances et nationalités afin qu’ils puissent constater la validité du scrutin. C’est une démarche qui est très encadrée et qui doit respecter le code émis par les Nations unies en 2005, en particulier pas d’intervention directe des observateurs et des observations factuelles, preuves à l’appui. Tout ne commence pas le jour du vote. J’ai bloqué une semaine entière. nous sommes arrivés quelques jours avant et nous avons pu rencontrer en toute liberté les protagonistes de tous les camps. Pas seulement à Barcelone, nous avons sillonné la Catalogne, les villes, les montagnes, le bord de mer, avant de comparer notre vision de la situation en totale liberté.

Nous avons pu vérifier si, techniquement, le scrutin remplissait les conditions de validité. Y avait-il des urnes ? Oui. Des bulletins de vote ? Oui. La question, objet du référendum, était-elle clairement posée ? Oui. Etait-elle traduite dans les trois langues officielles de la région (espagnol, catalan et occitan) ? Oui. La connaissance des bureaux de vote a-t-elle été assurée aux électeurs ? Oui. Le droit de ne voter qu’une seule fois a-t-il été respecté ? Là encore, la réponse est oui. Nous avons souligné l’absence d’isoloirs, mais il s’agit là d’une condition traditionnelle dans toute l’Espagne qui diffère des habitudes dans d’autres pays, comme la France ou l’Allemagne.

Concrètement, comment avez-vous vécu le jour du vote et les conditions de ce scrutin très tendu ?

Une autre de nos missions, en tant qu’observateurs, consiste à constater s’il y a eu des empêchements à la bonne tenue du scrutin. Et là nous nous sommes trouvés face à une situation invraisemblable. Oui, il y a eu empêchement lorsque des hackers favorables à la ligne de Madrid ont réussi à bloquer les votes électroniques pendant une heure et demie ! Le deuxième empêchement et là, je n’ai pas les mots assez forts pour décrire l’intervention des forces de police. Ces hommes casqués, cagoulés, armés, tout vêtus de noir qui sont intervenus avec une violence qui faisait froid dans le dos. Dans certaines écoles, ils ont tout détruit, défoncé les portes à la masse ou à la hache. Et face à ce déchaînement, les Catalans ont levé les bras et se sont mis à chanter. J’ai été très impressionné par le pacifisme des organisateurs du référendum et des citoyens catalans. Pour l’ambiance, c’était le Chili en 1974 ou Tien an Men en 1989… Et pourtant on était bien à Barcelone, en Europe en 2017 ! L’empêchement par les autorités de Madrid a été massif, brutal. j’ai été très surpris lorsque nous nous sommes retrouvés le soir entre observateurs. L’unanimité a été immédiate. Je ne pensais pas être un jour en aussi parfait accord avec une élue israélienne de droite, un conservateur britannique ou un nationaliste flamand. Et pourtant, au-delà des partis, des opinions, nous sommes tous revenus traumatisés par ces scènes d’une extrême violence.

Pensez-vous que de tels agissements aient définitivement discrédité le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy (Parti populaire, PP, droite) auprès de la population et de la communauté internationale ?

Il est totalement discrédité, mais je crois qu’il s’en fout ! Rajoy assume tout ce qu’il a fait dans un calcul particulièrement cynique. car il sait qu’il n’a strictement rien à gagner électoralement en Catalogne, où il n’a obtenu que 8 % lors des dernières élections. Comme c’est souvent le cas pour ce genre de politique, face à la difficulté, il entame une sorte de fuite en avant et cristallise tout sur une crise. Et ça peut marcher, j’ai lu tous les journaux et la presse espagnole est comme sur une autre planète. Lorsque les camions ont quitté les casernes de la Guardia Civil, qui est une sorte de milice créée par le franquisme pour se rendre à Barcelone, les gends applaudissaient. ce sont des choses qui résonnent très fort dans les mémoires catalanes depuis la Guerre Civile. J’ai beaucoup aimé le mot de Charline Vanhoenhacker à la radio ce matin (mardi, NDLR) : « La Guardia Civil y est allée franco ! »

L’estelada, drapeau des indépendantistes catalans

Par ailleurs, lorsqu’il affirme agir dans la plus parfaite légalité, Rajoy travestit la réalité. Il pourrait en effet évoquer l’article 155 de la Constitution espagnole, en vertu duquel le gouvernement peut « prendre les mesures nécessaires pour contraindre (la communauté autonome) à respecter ces obligations ou pour protéger l’intérêt général » (c’est à dire prendre le contrôle des institutions d’une région, NDLR) mais il ne l’a pas encore faitAvec la confiscation des urnes et l’intervention de la police nationale, le chef du gouvernement viole lui même sa propre constitution qui « reconnaît et garantit le droit à l’autonomie des nationalités et des régions » de la Nation espagnole. Il viole par ailleurs la Charte des Nations unies qui reconnait le droit des peuples à disposer d’eux-même, dont l’Espagne est signataire.

Dans ce contexte, de quel droit irait-on contre la volonté d’autodétermnation d’un peuple, dans la mesure où les choses se déroulent dans le respect de la Charte des droits fondamentaux définis par l’union européenne ? Ce scrutin a pu se dérouler, malgré une pression extrême de la part de Madrid, il y a eu plus de deux millions de votants (2 262 424 bulletins dépouillés, à 90% pour le oui, 7,2% pour le non et 2,2% de votes blancs et nuls) soit 42 % de participation. Sans la confiscation d’un certain nombre d’urnes, on aurait sans doute dépassé les 3 millions… C’est plus que le vote pour les européennes dans plusieurs pays de l’UE. Il n’a, à titre d’exemple, été que de 10 % en Pologne. Ce sont quand même des chiffres très significatifs…

Fort de ce résultat, pensez-vous que le président indépendantiste catalan Carles Puigdemont va déclarer le début du processus dès ce 4 octobre ?

D’après mes informations, il faut d’abord attendre le dépouillement des derniers votes par correspondance, qui ne changeront sans doute pas grand chose au résultat. Et il devrait tenter une ultime médiation avec Madrid. Les Catalans souhaitent un référendum bien organisé, dans un climat serein. un vrai vote démocratique. pour l’instant les résultats ont été annoncés, mais il n’y a pas eu de proclamation. et ils disposent de 48 heures pour prendre une décision. Je pense donc que l’on en saura plus en fin de semaine, ou au début de la semaine prochaine…

Justement, Carles Puigdemont a souhaité une médiation internationale pour résoudre la crise avec Madrid. Et il voudrait que l’Union européenne supervise cette médiation. L’UE n’est-elle pas bien silencieuse dans ce débat ?

Le Parlement européen va (enfin) avoir un débat sur la situation catalane, vendredi. Mais j’ai le sentiment que Madrid n’a pas de grand soucis à se faire car l’Europe c’est en fait trois entités : le Parlement, le Conseil (sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, NDLR) et la Commission dont les déclarations du président, Jean-Claude Juncker ne sont pas rassurantes. il n’a pas condamné les violences des forces de Madrid et réaffirme sa confiance en la personne de Mariano Rajoy, qu’il définit comme le seul à pouvoir apporter l’apaisement. par ailleurs il affirme, sans qu’aucun texte ne vienne accréditer ses paroles, que le nouvel État devrait refaire une demande d’adhésion à l’UE, ce qui bien sur serait impossible puisqu’une telle décision doit être prise à l’unanimité et que Madrid opposerait son veto.

Je tiens aussi à souligner les déclarations hallucinantes d’Emmanuel Macron lorsqu’il souligne auprès du président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy son « attachement à l’unité constitutionnelle de l’Espagne »… Peut-être aurait-il besoin d’être mieux informé, je lui conseille « Manu allume ta télé et regarde ce qui se passe ! » Mais au-delà de ça, il y a des Etats dans l’UE qui évoluent favorablement, comme les Etats baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie, NDLR) qui ont connu cette situation sous la botte soviétique, ou la Slovénie. Lorsque la Tchécoslovaquie a éclaté en deux, la République tchèque et la Slovaquie sont devenues de fait deux Etats membres de l’UE… Je ne sais pas ce qui va se décider vendredi. J’imagine que les violences vont être condamnées, mais je ne sais pas ce qu’il en sera d’une médiation de l’Europe, que j’appelle cependant de mes voeux.

La situation catalane pourrait-elle faire boule de neige en Europe ? On pense à l’Ecosse, la Flandre, l’Italie du nord, le Pays Basque… Et en Catalogne du nord, qui fait partie de la région Occitanie ?

Comme je l’ai dit précédemment, je ne vois pas de raison d’aller contre la volonté des peuples s’ils respectent la loi et les institutions. Mais il ne faut pas ouvrir la boîte à fantasmes et faire la part des choses. Je m’en réfère au Droit international, d’ailleurs ratifié par le Royaume d’Espagne dans l’article 10 de sa constitution. Un référendum n’est ni une faute, ni un crime. Mais les critères pour prétendre à l’indépendance sont très précis. Il faut une dimension historique, une culture différenciée, un territoire clairement défini et non-revendiqué par d’autres et pas de velléités d’annexions de territoires voisins. Il faut respecter le cadre des droits fondamentaux et qu’il n’y ait pas d’exclusion d’une partie de la communauté. Et un vote qui se déroule de façon transparente, pluraliste, sur le principe démocratique de : une personne, une voix… Il me semble que tout cela correspond bien au contexte catalan, qui, pour l’anecdote a l’un des plus vieux drapeaux nationaux d’Europe…

Pour la Catalogne nord, j’ai rencontré pas mal de gens et d’opinions très différenciées. Je pense que c’est une chance pour la région Occitanie Pyrénées-Méditerranée d’avoir une partie, le Roussillon, en prise directe, une porte ouverte avec la Catalogne sud. Et je remercie Carole Delga d’avoir voulu que le siège de l’Euro-région soit à Perpignan…

Quel est votre sentiment aujourd’hui et comment voyez-vous les jours à venir ?

Trois mots : soulagement, allégresse et inquiétude. Le soulagement et l’allégresse en raison de l’attitude des Catalans et de la pression qui s’est un peu calmée. Madrid a frappé très fort dimanche matin, dans des lieux symboliques, avec une manifeste volonté de terroriser la population et la dissuader d’aller voter. Mais ils ne pouvaient rien faire face à la détermination des centaines de milliers de gens d’aller voter. la police catalane a aussi été irréprochable, à mains nues face à des forces armées et très déterminées. Il y a d’ailleurs des juges qui veulent traduire tous ces policiers catalans en justice ! Puis il y a eu la liesse dans les rues et l’espoir. Mais l’inquiétude demeure quant à ce que sera l’attitude de Madrid si le processus d’autodétermination se poursuit. Les Catalans souhaitent une solution pacifique et négociée. Mais seront-ils entendus ?

Je voudrai terminer par une anecdote qui m’a profondément ému. Dans un bureau de vote que nous visitions avec les observateurs, une dame très âgée a enserré l’urne de ses bras et nous a suppliés de rester parce que sinon les forces de Madrid risquaient de venir la confisquer. Je parle un peu castillan, je lui ai parlé de l’indépendance. Elle m’a regardé… et m’a dit : « Je vote non, mais ils n’ont pas le droit de venir nous empêcher. Ma démocratie c’est de pouvoir voter non… » Je crois que c’est ce modèle de démocratie réelle que les Catalans pourraient offrir au monde.

Propos recueillis par Philippe MOURET

La Ligue des droits de l’Homme (LDH) s’inquiète de « l’escalade répressive du gouvernement espagnol » et souligne dans un communiqué que « les événements qui se produisent en Catalogne concernent toute l’Europe, et la France en particulier. Si la Ligue des droits de l’Homme n’a pas à prendre position pour ou contre l’indépendance de la Catalogne, elle entend rappeler des principes qui valent en tout état de cause (…) Un peuple doit être consulté quand il en manifeste, de manière aussi évidente, la volonté. Réprimer cette aspiration et cette volonté au nom de la loi relève alors d’une application illégitime de celle-ci. Les intimidations et violences infligées aux participant-e-s à cette tentative de consultation populaire traduisent une conception de la démocratie par le gouvernement espagnol qui en ignore les fondements… »