Monuments de l’Art roman : Ces trésors méconnus des Pyrénées-Orientales et de Catalogne

Chevet de l'église de Conat ©Michel Desmier, UPVD, Poctefa ROMTUR

Dans le cadre du rendez-vous annuel Visa Pour l’Image, le grand festival du photojournalisme, à Perpignan, il y a aussi place pour le “off”, le festival Objectif Image Pays Catalan, qui compte 147 expos de photographes amateurs. L’une d’elles est tirée des coulisses du projet Romtur de l’université de Perpignan, sur l’art roman, mettant en lumière 55 édifices millénaires. Entre conservation du patrimoine, mise en valeur et slow tourisme.

Il faut avoir un oeil aiguisé et un coeur qui ne soit pas de pierre ! Un millénaire que le clocher de l’église de Corneilla-de-Conflent rythme la vie des habitants ; À Llo, la photo s’intéresse là aux chapiteaux révélant des détails que le visiteur ne perçoit presque jamais ; en Haut Conflent, l’église de Planès intrigue, elle, depuis des générations… “Depuis le ciel, le chevet de l’église de Conat se dévoile comme un dessin de pierre. L’organisation des volumes, la parfaite taille des blocs et la mise en œuvre des absides illustrent tout le savoir-faire des maîtres d’œuvre romans.”

L’une des cloches médiévales de Coustouges ©Michel Desmier, UPVD, Poctefa ROMTUR

Et on continue… Nichée au cœur des Aspres, l’église préromane et romane Saint-Marc-de-Caixas est d’une beauté rare, en dehors des sentiers battus… Ou encore les cloches médiévales de Coustouges, voix singulières du monument, font partie du paysage sonore du village. “Les chercheurs s’intéressent autant à ces objets qu’aux murs qui les portent : chaque détail contribue à retracer les usages, les restaurations et la mémoire des communautés qui ont fait vivre ces édifices.”

Expo cachée comme ces monuments qu’elle révèle

Ils sont là, certes. Mais effacés, presque oubliés. Chapelles de pierre, arcs mangés par le temps, portes closes qui ont vu passer les siècles sans tambour ni trompette. L’art roman rural ne s’impose pas, il se laisse découvrir.

Justement, une expo (sur les 147 que compte le festival), Entre Pierres et Pixels, n’est pas tout à fait comme les autres. Un peu cachée comme ces monuments qu’elle ambitionne de mieux révéler. Elle nous éclaire sur le sensible art roman. C’est l’Université Perpignan Via Domitia (UPVD) qui la porte dans le cadre du festival Objectif Image Pays Catalan associé au Festival International du photo-journalisme, Visa Pour l’Image. Qui vient de perdre son fondateur, Jean-François Leroy.

Chercheurs des universités de Perpignan et de Lleida

Façade et clocher de Corneilla XIIe et XIe ©Michel Desmier, UPVD, Poctefa ROMTUR

Visible jusqu’au 12 septembre, à la librairie Cajélice, rue du Dr-Pous à Perpignan, cette série de photos ont été prises par des chercheurs et étudiants d’une partie de ces 55 monuments de l’art roman qui parsèment la Catalogne. Ces églises – à majorité – sont situées de part et d’autre de la frontière franco-espagnole. Des P.-O. à la région de Barcelone en passant par le Val d’Aran. C’est aussi une façon de montrer tout ce travail de recherche lui aussi en grande partie méconnu et d’entrevoir le regard que portent les chercheurs sur ce patrimoine.

L’expo est l’une des expressions d’un programme plus large de recherche européen et transfrontalier dit Romtur-Poctefa. En Espagne, l’Église est encore propriétaire de nombreux édifices ; en France, ce sont les communes qui le sont, principalement. Les décisions leur concernant sont régies par la Drac, Direction régionale des affaires culturelles, service déconcentré de l’Etat. Romtur, c’est un projet (2024-2027), que mènent des chercheurs de l’université de Perpignan avec leurs homologues espagnols de Lleida qui en ont eu l’initiative. Le projet a nécessité un budget de 1,6 M€ sur trois ans financés à 65 % par l’UE.

Nous développons tout un circuit avec des QR codes. L’idée, c’est de créer un musée numérique avec ces audiovisuels présentant chacun de ces monuments”

Virginie Soulier, enseignante chercheuse
Clocher XIe de Corneilla de Conflent ©Michel Desmier, UPVD, Poctefa ROMTUR

“À l’université de Perpignan, nous sommes lauréats de plusieurs projets de recherche européens. Là, il s’agit de Romtur”, pose Virginie Soulier. Enseignante chercheuse en muséologie à l’université de Perpignan et vice-présidente de la culture. Oeuvrant au sein du centre de recherche sur les sociétés et environnements méditerranéens (Cresem), elle poursuit : “Depuis 2013, nous participons à ce que l’on appelait le Visa Off dans le cadre du festival international Visa Pour l’Image de photo journalisme. Cela s’appelle désormais Objectif Image Pays Catalan dont le but est de mettre en lumière des photographes amateurs. Nous, nous mettons à l’honneur des projets de recherche et des photos prises dans ce cadre-là par des chercheurs et étudiants.”

Et de préciser : “L’idée que nous avons eue, c’est de se mettre à la place de quelqu’un qui rencontre l’un de ces édifices, un randonneur par exemple. Ces monuments, souvent des églises romanes, sont régulièrement situés sur des circuits de randonnée. En montagne ou en plaine. Elles sont fermées et on a accès à aucune information. C’est pourquoi nous développons tout un circuit avec des QR codes. L’idée, c’est de créer un musée numérique avec ces audiovisuels présentant chacun de ces monuments. Nous sommes en train de le réaliser. Ça c’est le projet Romtur. Et il y aura plusieurs thématiques pour les itinéraires.”

“On pourra se renseigner via des QR codes à flasher avec le portable, par exemple à proximité d’un monument”

église Saint-Marc de Caixas dans sa mer de verdure ©Luca Doutres, UPVD, Poctefa ROMTUR

Ce n’est pas tout, comme le détaille Virginie Soulier : “En 2027, grâce à un site internet dédié, on pourra se renseigner via des QR codes à flasher avec le portable, par exemple quand on se trouvera à proximité d’un monument, comme on le ferait dans un musée traditionnel. Avec cette expo, on a voulu montrer un peu les coulisses de ce projet de recherche.” Elle résume : “C’est de la médiation patrimoniale. Nous avons une équipe de chercheurs, d’historiens et d’historiens de l’art qui ont fait l’inventaire, qui documentent les édifices et ensuite vient leur valorisation.”

Un projet de recherche qui sert aussi le slow tourisme. En s’appropriant sa propre culture pour les Catalans ou mieux la connaître pour ceux qui viennent visiter ce département. “Oui. Ces édifices, beaucoup en ont croisés ou entendu parler. Mais ils n’en savent pas grand-chose. C’est une nouvelle appropriation. C’est ce qui permet de valoriser des monuments dans le cadre d’un tourisme de plein air. En respectant les lieux.”

Certains édifices dépendaient les uns des autres ou qui dépendaient de structures plus grandes encore. C’est un réseau qui, au Moyen-Âge ne faisait qu’un”

Caroline de Barrau, spécialiste de l’art roman à l’UPDV
Signums d’un parchemin médiéval de la collégiale d’Espira de l’Agly ©Romain Saguer, UPVD, Poctefa ROMTUR

Ces monuments cachés, presque secrets que personne ou presque ne remarque sont emplis du charme de l’éternité. “A l’époque médiévale, explique Caroline de Bces édifices, dont beaucoup d’églises, de part et d’autres de la frontière actuelle, ne faisaient qu’un, explique Caroline de Barrau, spécialiste de l’art Roman, à l’UPVD. C’était la catalogne romane. Il n’y a aucune singularité, seulement des liens très forts. Par des questions de style et par des liens historiques. Certains édifices dépendaient les uns des autres ou qui dépendaient de structures plus grandes encore. C’est un réseau qui, au Moyen-Âge ne faisait qu’un. C’est la raison pour laquelle ces 55 monuments ont été choisis. Ils sont tous en zone rurale. Et généralement méconnus par rapport à d’autres sites plus visibles.”

La technique des voûtes remplaceront les charpentes, moins solides. C’est cette bascule qui se fait alors et l’art roman en est le plus bel exemple”

L’art Roman est vivant ! Quand les poules viennent picorer dans la voiture à Planès ©Caroline de Barrau, UPVD, Poctefa ROMTUR

Mais, finalement, qu’est-ce que l’art roman ? C’est, déjà, une notion récente définie par des spécialistes contemporains. Caroline de Barrau répond :“Elle a en tout cas été déclarée valable par des historiens de l’art de la fin du XIXe siècle et surtout du XXe siècle. Cet art roman est positionné précédant l’art gothique. C’est l’art du Moyen-Âge central, du Xe au XIIe siècle et qui est très représenté historiquement en Catalogne. Quand il y a eu un développement du système abbatial, des monastères. Ceux-ci vont se développer et, aux alentours de l’an mille, il y a des conditions économiques et politiques qui font que ces monastères vont s’enrichir et se développer. Et se remanier, quand on utilisera la technique de construction des voûtes qui remplaceront les charpentes, moins solides. C’est cette bascule qui se fait alors et l’art roman en est le plus bel exemple. C’est valable pour la Catalogne et le reste de la France.”

Cette expo est un éclairage qui suit une chronologie, venant à la suite d’un premier programme de coopération transfrontalière sur la période carolingienne. Suite logique de ce projet sur l’art roman, il y en aura sans doute un sur le gothique.

Olivier SCHLAMA

  • (1) Il y a six partenaires à ce projet : L’Université de Perpignan, la CCI des PO, l’Office du tourisme Aspres Thuir, les universités de Barcelone et de Lleida, l’institut d’estudis catalan et Turalcat, un organisme privé de tourisme rural de la Catalogne.