« Un groupe d’intérêts ne doit pas être considéré au-dessus des lois »

Les raisons d’interpeller les candidats à la présidentielle ne manquent pas. Mais la démarche façon lobby est-elle réellement utile ? L’analyse d’Olivier Rouquan, politologue, chercheur associé au Cersa (Centre d’études et de recherche de sciences administratives et politiques).

Olivier Rouquan, politologue. Photo DR.

Pourquoi certains secteurs ou professions envoient-ils une plate-forme de revendications aux candidats à la présidentielle ? Ces derniers n’ont-ils pas déjà un programme… ?

Bien sûr. Mais, premièrement, la démocratie d’opinion s’est de plus en plus institutionnalisée. Chaque groupe d’intérêts ou lobby a une raison de profiter de la présidentielle. C’est un moment où l’intérêt du citoyen pour la chose politique est le plus grand. Deuxièmement, nous sommes dans une logique de gagner chaque année un peu plus de transparence. Les propositions de telle ou telle profession est une démarche de plus en plus acceptée par la société, bien plus qu’avant. Enfin, c’est vrai, aussi, que c’est parfois une opération de communication interne pour une profession, un secteur, etc. Il leur faut mobiliser leurs propres troupes. Et c’est une belle occasion d’utiliser l’espace médiatique qui leur est davantage ouvert.

Depuis quand existe cette pratique consistant à réclamer des mesures aux candidats au dernier moment ?

On note une montée en puissance de cette stratégie d’en appeler directement à l’opinion par les groupes d’intérêts depuis une bonne quinzaine d’années et se renforce au fil des élections. Elle se renforce via le milieu associatif. Et se répand de plus en plus massivement à travers les réseaux sociaux.

Certains lobbies obtiennent-ils gain de cause ?

Je me souviens d’une campagne il y a quelques années d’Amnesty International qui voulait réglementer les ventes d’armes et en avoir la traçabilité. Et également de contrôler davantage petits et moyens calibres qui font beaucoup de dégâts en Afrique. La mobilisation a commencé dans les couloirs de l’ONU. Cette campagne a trouvé un écho pendant la présidentielle française : les responsables d’Amnesty France avaient été reçus à l’Elysée et au ministère de la Défense. Ils ont continué de déployer leur influence à l’Assemblée nationale ou auprès de députés eux-mêmes. La réussite repose beaucoup sur la connaissance fine de la mécanique décisionnelle et sur l’expertise des dossiers. Dans le tabac, les médicaments, etc., on observe qu’ils ont avec eux des experts très professionnels. Il existe aussi un volet associatif. Les USA ont montré la voie. Et ça commence à apparaître en France, notamment dans le domaine de l’écologie.

Dans le maelström des affaires, y a-t-il encore possibilité de faire entendre sa voix ?

Oui, indéniablement. Prenez le thème de la ruralité, cher au candidat Jean Lassale. Le délabrement et le délaissement des pays ruraux, chacun des candidats sera obligé d’en parler.

Ecrire aux candidats, c’est donc une bonne stratégie ?

Tout dépend des moyens consacrés. Et puis, on n’en parle pas beaucoup mais certains groupes d’intérêts adressent leurs revendications en même temps aux candidats aux législatives. Cela peut mettre une certaine pression dans certaines circonscriptions où certains (futurs) députés cherchent à être (ré)élus. Ou mieux qui sont ministrables. Cette démarche peut aussi se retourner contre eux : le citoyen lambda peut se froisser que l’intérêt de certains soit privilégié au détriment de l’intérêt général. La démarche de lobbying est davantage assumée et acceptée mais, en même temps, il faut que ceux qui s’y adonnent respectent le principe de la République. Il leur faut une stratégie fine. Qu’il n’y ait pas de marchandage. Encore davantage depuis l’affaire Fillon : le lobby ne doit pas être considéré au-dessus des lois ; l’idée selon laquelle on puisse faire pression sur un candidat le temps d’une élection pour des services en retour est de nature à braquer le citoyen. Encore plus aujourd’hui qu’hier.

Propos recueillis par  Olivier SCHLAMA