Télévision : « Un si grand soleil », soap régionaliste, en fait trop et pas assez

C’est la grande offensive pour France 2… Face à l’inépuisable succès de « Plus belle la Vie » sur France 3 et à la plus récente réussite de « Demain nous appartient » sur TF1, France 2 lance « Un si grand soleil » avec un horaire peaufiné aux petits oignons et un casting ambitieux… Reste à savoir si ce sera (enfin) « par ici le bon soap ! »

Un soap, c’est ce type de feuilleton quotidien à rallonge, diffusé à une heure de grande audience – créneau particulièrement lucratif – durant lequel les annonceurs, certains de la fidélité du public, peuvent inonder les téléspectateurs de pubs pour des produits de beauté (soap, en anglais, signifie savon) ou de soins du corps. Le nouveau feuilleton de France 2, « Un si grand soleil », dont le premier épisode a été diffusé hier, à 20 h 40, s’inscrit, a priori, parfaitement dans cette catégorie.

Le boom des feuilletons régionalistes

Concurrent direct de Plus belle la vie qui se passe à Marseille (France 3, depuis 2004) et de Demain nous appartient, filmé à Sète (TF1, depuis juillet 2017), Un si grand soleil, tourné à Montpellier et sa région, innove toutefois, en se donnant des airs de série policière, de « polar régionaliste. »  Une veine déjà exploitée sous forme de one-shots par France 3 avec sa série de téléfilms « Meurtre à… » avec ses invités d’un soir : Claire Chazal, Michel Cymes, Stéphane Bern, etc
A l’écran, Mélanie Maudran, le premier rôle de la nouvelle série de France 2. photo D.-R.

Mais la musique angoissante, censée souligner le suspense, ne sauve pas les dialogues fades, débités sur un ton artificiel. Artificiels aussi, les personnages : ainsi, Claire, l’héroïne, une belle blonde presque quadragénaire, incarnée par Mélanie Maudran, revenant dans sa ville natale avec Théo (Gary Guénaire), son fils ado, après un vol en avion depuis la RDC (République Démocratique du Congo) en guerre, où cette infirmière n’a (sic)  « vécu que dans des villages de brousse, pendant dix-sept ans, sans avoir besoin de téléphone », arrive à Montpellier, fraîche comme une rose et élégante à souhait.

Presque immédiatement mise en garde à vue, pour meurtre, et ce, pendant 72 heures, elle reste parfaitement maquillée et coiffée. Son chemisier blanc, bien repassé, ne prend pas une froissure. Soupçonnée d’avoir tué son ancien meilleur ami de jeunesse, elle ne convainc vraiment pas. Pas plus que le flic (incarné par Moïse Santamaria) qui lui assène, sur un ton qui se veut très « bad boy » : Un accident ? ! Chez nous, on appelle ça un homicide ».

Carte postale pour allécher les touristes ?

Quant aux plans multiples de la région, ils évoquent, sans appel possible, un clip vraiment très élogieux réalisé par un office du tourisme soucieux d’attirer les vacanciers : au cours des trois premiers épisodes, diffusés en avant-première, vendredi dernier, à la mairie de Montpellier, on est passé à un rythme effréné de l’arrière-pays montpelliérain (avec sa garrigue, ses oliviers et son Pic Saint-Loup) à la plage de la Grande-Motte (qui n’a jamais été aussi proche de L’Ecusson, le centre-ville historique de Montpellier).
On sent d’emblée que le feuilleton est co-financé par la région Occitanie, la ville de Montpellier et sa métropole. Alors quoi ? Les scénaristes veulent-ils faire l’éloge de l’Occitanie et donner envie aux téléspectateurs de venir passer leurs vacances à Montpellier, ou bien souhaitent-ils nous faire haleter d’impatience devant la télé ?
Lundi 27 août, premier épisode… Photo D.-R.

Et bien, les deux, mon capitaine ! C’est en ce sens que le feuilleton semble brouillon : carte postale régionaliste excessive d’un côté, polar (a priori) mollasson, de l’autre. Attention, cependant ! Car une première expérience s’était prématurément interrompue voici quelques années (déjà sur France 2), avec Antigone 34, série policière également située dans Montpellier et ses alentours. Manquant de crédibilité et certes dans un créneau horaire plus ambitieux (le vendredi en première partie de soirée), la série avait été interrompue au bout de six épisodes… N’est pas Candice Renoir (à Sète, encore pour France 2) qui veut !

235 épisodes en préparation

Filmé à Montpellier et dans sa région (ainsi que dans un immense studio de 16 000 m2, à Vendargues) le feuilleton, dont le tournage a démarré le 10 avril 2018, compte déjà une première saison, réalisée principalement avec des objets achetés sur LeBonCoin.fr ou Emmaüs. Mais, preuve que les producteurs croient très fort à leur produit : 235 nouveaux épisodes de 22 minutes sont déjà commandés : si le public est au rendez-vous, Un si grand soleil promet d’être interminable.
Par ailleurs, le titre du feuilleton Un si grand soleil, joyeux et lumineux, annonce de la romance, de l’eau de la rose, de la comédie, en plus du drame et de l’intrigue policière. Tout un programme… très onéreux : chaque épisode coûte 145 000 € à France 2.

Un ballon d’essai principalement réussi

Reste qu’il le sera probablement, au rendez-vous, le public : lors de la diffusion des trois premiers épisodes, vendredi dernier, à Montpellier, les commentaires des gens ayant fait le déplacement, étaient principalement élogieux : « ça donne envie », « j’ai hâte de la voir la suite », « je me suis régalée », « c’est dommage, finalement, qu’on ait déjà vu les trois premiers épisodes : il va falloir attendre jeudi, pour connaître la suite »… Le ballon d’essai fut donc un franc succès, malgré quelques téléspectateurs, des jeunes, principalement, qui ont quitté la salle, après avoir beaucoup soupiré, en grommelant que ce n’était pas une « vraie série » ou que « c’était naze ».

Un fade reflet de Montpellier

A souligner aussi, la malheureuse homogénéité sociale et ethnique : dans les trois premiers épisodes, hormis l’avocate métissée de l’héroïne, et une mystérieuse main (très) basanée, aperçue alors qu’elle s’empare de la clef du cabanon dans lequel le meurtre aura lieu, tous les acteurs sont parfaitement blancs, lisses, proprets, hétérosexuels, non fumeurs, vivant dans de jolis appartements plutôt haut de gamme.
Et absolument personne n’a le moindre accent de nulle part : en fait, tous les acteurs ont exactement les mêmes inflexions, dans la voix. Bref, aucun personnage ne se démarque, dans ce fade reflet de Montpellier, qui est pourtant une ville plutôt métissée, cosmopolite, colorée, où tout le monde ne vit pas dans un bel et grand appartement du centre-ville, ou dans un flat moderne et luxueux à Port-Marianne, au vu du montant des loyers (souvent exorbitants) pratiqués dans cette ville qui attire une partie des plus de 50 000 nouveaux arrivants qui s’installent en Occitanie chaque année.
Contacté, fin 2017, le producteur Toma de Matteis nous avait pourtant assuré que la série serait (sic) « fidèle » à la réalité sociologique de la région et de la France d’aujourd’hui. Il faudra attendre les prochains épisodes pour voir si ces promesses-là seront tenues.
RoMa
Un si grand soleil : tous les jours du lundi au vendredi, à 20h40 sur France 2. Au casting figure également Valérie Kaprisky, Emma Colberti, Chrystelle Labaude, Fred Bianconi… Le producteur, Toma de Mattéis, et l’auteur principal, Olivier Szulzynger ont déjà travaillé sur Plus belle la Vie (France 3).