Tabacologie : “Pour arrêter de fumer, le suivi avec le patient est primordial”

Fumer cigarette et e-cigarette, « vapo-fumage » n’est pas une bonne idée... Ph Unsplash

Fort de plus de 50 000 consultations dans sa carrière, Philippe Guichenez, tabacologue à l’hôpital de Béziers, publie un livre basé sur des témoignages de patients. Freins, motivation, méthodes… Il décrypte les mécanismes de la dépendance et comment s’en défaire. Avec un noeud central : la relation avec le thérapeute.

Le déclic ? “Je soignais un patient, en dépression et qui avait arrêté de fumer. Au bout d’un an, il m’a dit : “écrivez un bouquin sur la tabacologie.” L’injonction bienveillante ne part pas en fumée : le très expérimenté Philippe Guichenez, 68 ans, bardé de diplômes de médecine (oncologue, pneumologue, cardiologue), qui se définit comme “profondément humaniste”, s’exécute. D’où cet opus : Libre !, J’arrête de fumer avec un tabacologue (1). Un livre-miroir où les légions de fumeurs à la brûlante culpabilité se reconnaîtront. Et pour cause : le toubib s’est inspiré de dix cas qu’il a sevrés, dont sept femmes. On pénètre ainsi dans les circonvolutions de la conscience humaine, avec ses envies, ses freins, ses réticences, ses échecs (un mot qui n’a rien de définitif : “Ce ne sont que des succès différés”, formule-t-il).

Un suivi personnalisé permet de multiplier par quatre les chances de succès d’arrêter qui ne sont que de 10 % quand on tente sa chance tout seul”

Philippe Guichenez, tabacologue à l’hôpital de Béziers. DR

Cancers, pathologies respiratoires et cardiovasculaires : le tabagisme en France, c’est encore “68 000 décès évitables en 2023 {75 000 décès en 2015, Ndlr}, avec une baisse encourageante mais un fardeau toujours trop important”, note Santé publique France dans une étude sortie le 16 février dans laquelle le tabac reste “la première cause de mortalité évitable en France”. Sachant qu’un fumeur sur deux souhaite arrêter la clope. Face à cela, la tabacologie, “une jeune spécialité”, se fait fort, grâce à “un suivi personnalisé, de multiplier par quatre les chances de succès d’arrêter en un an qui ne sont que de 10 % quand on tente sa chance tout seul », affirme le tabacologue biterrois. Et remboursé par la Sécu.

“Les femmes consultent davantage que les hommes”

Philippe Guichenez a reproduit dans son livre dix cas qu’il a traités ; des trajectoires-types, sous une forme romancée, dont sept sont des femmes, majoritaires dans le livre parce qu’elles “consultent davantage que les hommes et (que) l’arrêt du tabac leur est plus difficile”. Pourquoi ? Fort d’une expérience de quelque 50 000 consultations qui font de lui un expert en la matière, Philippe Guichenez avance : “Les femmes ont davantage de dépression, de troubles anxieux et des phénomènes hormonaux qui rendent les choses plus difficiles ; la prise de poids est un écueil supplémentaire. Et les substituts nicotiniques fonctionnent moins bien pour elles. Sur mes 50 000 consultations, j’ai vu davantage de femmes que d’hommes. La tabacologie est une jeune spécialité qui a 30 ans. Je fais partie des tout premiers diplômés, il y a 28 ans.”

Pour les précaires, le tabac fait partie de leur vie

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Ce n’est pas la nicotine qui empoisonne mais la combustion de la cigarette. À peine vingt-quatre heures après l’arrêt du tabac, le corps se sent déjà mieux ; mieux oxygéné qu’il est parce que moins entravé par le monoxyde de carbone ; la peau reprend des couleurs, de la souplesse et cicatrise mieux en quelques semaines ; les cheveux et les dents retrouvent de leur lustre. De quoi donner du courage aux candidats à l’arrêt de la cigarette, notamment “parmi les précaires”, les gens pauvres surnommés aussi dans le jargon les hard core smokers. “Ce sont, précise Philippe Guichenez, souvent des gens qui souffrent également de dépression et qui ont beaucoup de difficulté à l’arrêt du tabac. Pour beaucoup de ces précaires, le tabac fait partie de leur budget.” De leur vie. Ce n’est pas parce que qu’on est pauvre que l’on ne fume pas. C’est même l’inverse.

Les fumeurs sont-ils uniquement fumeurs ? Ou est-ce une problématique multi-factorielle qui associe alcool, café, etc. ? “Très fréquemment, dit celui qui est aussi addictologue, effectivement, on reçoit des patients qui boivent de l’alcool – ou du café- qui « appelle » la cigarette. Ou qui ont un problème d’alcool. Et il faut traiter les deux problèmes concomitamment. S’il y a consommation de cocaïne et tabac, il faut traiter la co-addiction.” 

Le déclic du choc émotionnel, ou moment opportun

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Qu’est-ce qui fait justement déclic au point de vouloir consulter un spécialiste ? La mort d’un proche ; la crainte d’une maladie grave ? Il cite le premier cas dans son livre, celui de Béatrice. Qui dit combien l’émotion a joué un rôle : “Pendant la première consultation avec le tabacologue, dit Béatrice, j’ai pleuré car j’étais très triste. En effet j’avais peur d’avoir une maladie liée au tabac et j’ai parlé de ma petite-fille de sept ans, et j’ai eu une forte émotion. Oui, c’est ma première petite-fille, Jeanne que je garde régulièrement, et un jour elle m’a dit, “Mabou, parce qu’elle m’appelle Mabou, c’est très mauvais, tu vas mourir de la cigarette”. Quand je repense à ça pendant la consultation, j’ai une grande tristesse et de la peur. Je ne pourrai plus du tout voyager, jouer avec elle, je ne pourrai plus la revoir, et ça me rend très triste. Ça a été le déclic, et depuis ce jour-là, je n’ai pas fumé une cigarette.” C’est un teachable moment, décrypte Philippe Guichenez, ou moment opportun comme peut l’être le fait d’apprendre que l’on a contracté une maladie.

Arrêter sans souffrir

Peut-on arrêter de fumer sans souffrir de cet arrêt ?En 2026, on peut arrêter de fumer en étant confortable à condition de mettre les bons outils en place. Exemple : quelqu’un qui fume 60 clopes par jour, avec des patchs bien échelonnés, il passe d’abord à 40 clopes, puis 20 ; et avec beaucoup de pastilles, on diminue encore la dépendance physique. Au 3e patch, sur un mois et demi, le sevrage est parfaitement confortable. En revanche, passer de 60 cigarettes à zéro avec un seul patch, là c’est très compliqué. Il existe d’autres médicaments comme le Champix qui fonctionne très bien.”

“Amener le patient à avoir du discours-changement”

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Quelles sont les solutions qui fonctionnent pour arrêter de fumer et motiver ceux qui veulent se débarrasser de cette satanée clope ? “C’est d’abord et avant tout le suivi.” C’est au coeur de la relation avec le tabacologue : “Un partenariat entre le thérapeute et le patient.” Chaque cas est unique. Chacun a des bénéfices secondaires à fumer. Ce qui fonctionne dans ce partenariat, détaille le spécialiste, “c’est ce que l’on appelle l’entretien motivationnel que deux thérapeutes ont mis au point, Rollnick, psychologue gallois, et Miller, psychologue américain (au départ pour traiter les conduites addictives, Ndlr). Cela consiste à amener le patient à avoir du discours-changement. Parce que le fumeur est ambivalent. Il veut arrêter mais veut aussi continuer parce qu’il a avec la cigarette son petit plaisir. Le thérapeute pose des questions ouvertes ; il fait des résumés ; répète ce que le patient a dit ; reformule. Il dispose d’outils comme les TCC. Avec un non jugement, de l’empathie.”

Cultiver sa motivation

Comment se motiver ? On ne peut pas décréter la motivation mais la cultiver. Philippe Guichenez parle de “balance décisionnelle ». Le fumeur soupèse quels sont les avantages à continuer ; les inconvénients ; à arrêter ou pas ? Parmi les freins classiques il y a ceux, parmi les fumeurs, qui disent avoir peur de grossir ; de déprimer ; de ne pas y arriver, etc.  Il y a ceux qui culpabilisent. Le fumeur vit dans un (dé)séquilibre intérieur. La cigarette, qui est un anxiolytique, lui sert de béquille. “Parfois, des gens peuvent présenter des états dépressifs caractérisés au moment d’arrêter de fumer ou après le sevrage », dit-il.

Trouver un tabacologue pour lancer “sa course de fond

Ph. O.SC.

Reste un écueil : prendre rendez-vous avec un tabacologue. Très difficile. Dans le cas de Philippe Guichenez, c’est à cause d’une « une raison simple : j’ai 50 demandes en attente et comme je suis en fin de carrière, je travaille à 20 %. Et quand je travaille, je fais 25 consultations dans la journée. Ceci dit, on peut trouver des infirmières formées qui consultent. Il existe aussi des kiné-tabacologues ; médecins-tabacologues ; pharmaciens-tabacologues et même des sages-femmes tabacologues…” Pour autant, en ce qui le concerne, quand il y a des cas importants, Philippe Guicheney essaie de leur trouver une place : “J’ai vu une dame ce matin qui a fait trois AVC ; son pronostic vasculaire est catastrophique si elle n’arrête pas de fumer. J’ai donc décidé de la suivre.”

“L’arrêt du tabac n’est pas un sprint c’est une course de fond”, formule-t-il. La Sécurité sociale prend la démarche en charge. « En première intention, on peut se rendre chez son généraliste. « Si j’ai un trouble du moral, si je suis un très gros fumeur, j’essaie de prendre rendez-vous avec un tabacologue.”

Olivier SCHLAMA

  • (1) Le livre est disponible pour l’instant sur Amazon. On peut l’obtenir en envoyant un mail à associationlivretpartage@gmail.com

“Vapo-fumage” : pas recommandé

La cigarette électronique a-t-elle remplacé le tabac ? “En tout cas, le “vapo-fumage”, le mélange des deux, cela ne va pas. En revanche, ce n’est pas ce que l’on préfère, c’est-à-dire les substituts nicotiniques, les médicaments, les thérapies comportementales et cognitives ou l’entretien motivationnel qui sont validés par la littérature ou l’expérience clinique. Le vapotage doit être transitoire, si possible associé à des patchs le plus court possible. Beaucoup de gens fument la cigarette électronique.”

60 % des adeptes de l’e-cigarette – à 98 % d’anciens fumeurs – le sont depuis plus de deux ans

Vapoter. Unsplash

Au moins 6 % des adultes Français utilisent ces appareils à fumer. Alors que la taxe sur le vapotage a été retirée in extrémis sur le budget 2026, une vaste étude de l’Anses vient de conclure à de “possibles risques sanitaires » à “moyen et long termes du vapotage” tout en reconnaissant “l’intérêt pour un usage transitoire” pour l’arrêt du tabac. Or, près de 60 % des adeptes de l’e-cigarette – à 98 % d’anciens fumeurs – le sont depuis plus de deux ans. Sans parler du mauvais exemple pour les jeunes.

Les produits contenant de la nicotine ont un risque probable d’effets cardiovasculaires tels que l’augmentation de la pression artérielle, même si cela est réversible. Des études ont aussi montré des effets possibles sur les voies respiratoires (bronchopneumopathies chroniques obstructives ; inflammation des poumons et des travaux relèvent de possibles compatibilités avec les premières étapes de la cancérogénèse… La vape – interdite en Polynésie depuis août 2025 – contient certes moins d’aldéhydes que la cigarette mais il ne faut pas la banaliser.

O.SC.