L’entretien : « Il était une fois dans les Cévennes très, très profondes »

Lionnel Astier lors des rencontres de La Nuit des Camisards. photo Agglo d'Alès

Lionnel Astier a tourné dans plus de 80 téléfilms et séries. Notamment dans les séries de ses fils Alexandre (Kaamelott) et Simon (Héro Corp)… On l’a également vu au théâtre et au cinéma. Mais c’est en tant qu’auteur de La Nuit des Camisards que Dis-Leur ! l’a interviewé, à l’occasion de la présentation de ce spectacle dans le Gard…

Comment a commencé cette « aventure » de La Nuit des Camisards ?

En 2007 j’ai commencé l’écriture de La Nuit des Camisards et en 2008 nous avons créé ce projet, Gilbert (Rouvière, le metteur en scène NDLR) et moi. Nous sommes tous les deux Cévenols,  nous avons été élevés dans ce climat, dans cet univers. Les Camisards sont toujours présents, ici ou là. Nous avons d’abord créé La Nuit à Saint-Jean-du-Gard, avant de choisir l’itinérance. L’idée était de retrouver cette ambiance, de reproduire ces rendez-vous interdits, ces marches à la tombée du jour, ces assemblées clandestines en forêt… C’est une écriture particulière. Très différente de celle pour un plateau classique de théâtre. c’est une écriture particulière, pour un type de spectacle particulier.

Avez vous tout de suite senti qu’il y avait des concordances entre ces événements historiques et l’actualité, ou est-ce apparu au fil des représentations ?

C’est vrai que l’actualité a rapidement souligné ces concordances… Il est question de liberté de conscience, de liberté d’expression, de la violence religieuse et de la violence politique. Comme je vous le disais, c’est un contexte particulier. Ce n’est pas un son et lumière, pas juste une illustration des événements, mais un vrai sujet de théâtre. On parles des Camisards, de l’exil, et forcément il y a un écho aujourd’hui, par rapport à la situation des migrants, on est dans une actualité brûlante. Mais c’est un élément formidable de pouvoir parler ainsi de ses racines, avec un recul et avec l’expérience du temps qui a passé. C’est universel, ça élève le sujet au rang de fable.. Sous le voile de la fiction il y a des faits, des gens…

D’où l’importance que vous donnez, avant le spectacle, aux rencontres avec le public, au dialogue qui s’instaure avec lui ?

Rencontre dans le Gard, sur fond de Cévennes… Photo Agglo d’Alès

En effet, ce n’est pas un simple spectacle, il est important de pouvoir faciliter det échange avec le public. Bien sur, nous avions envie de transmettre des ambiances, des sentiments, des interrogations… On a commencé dans les Cévennes et nous sommes passés dans plusieurs lieux de mémoire, comme le Musée du désert et ailleurs… il y a une émotion particulière dans ces lieux. C’est un spectacle à la fois très « ancré » et universel… Je dirai que c’est un western, une fiction dans un contexte historique. Et cela n’a rien de péjoratif, bien au contraire. Dans le western, il y a une histoire privée dans un contexte connu, Geronimo qui parle à Cochise, les pionniers etc cela plante un contexte et ensuite on raconte son histoire avec cette toile de fond. On ne peut pas se contenter de mettre ça devant le public. C’est pour ça qu’il y a une librairie itinérante, des conférenciers, des historiens qui sont là. Mais cela reste un divertissement.

Vous êtes Cévenol, né à Alès, comme le metteur en scène Gilbert Rouvière. Vous avez dû faire un gros travail pour respecter la réalité historique ?

Pour l’écriture j’ai beaucoup étudié le sujet, je me suis plongé dans les livres, j’ai travaillé avec des historiens pour choisir la période. Et en fin de compte, je raconte 24h de ce moment où les Cévenols ont basculé dans la guerre… Un  moment clé des événements. Les Camisards, ces protestants cévenols ont un passé, un présent et un avenir. Ce sujet m’a happé en le travaillant. j’avais quelques notions mais elles se sont approfondies, affinées. Je me rends compte qu’il y a des ressentis, des expressions vieilles de 350 ans qui sont comme un copié-collé des mots de migrants d’aujourd’hui. C’est un récit ancré dans l’Histoire, mais c’est aussi un objet culturel, festif, citoyen… La Nuit s’adresse aussi bien aux spécialistes qu’aux profanes, chacun aura sa propre lecture.

Tout en conservant la liberté du créateur, puisque vous précisez qu’il ne s’agit pas seulement d’une illustration, d’un simple son et lumières…

Bien sur, le côté humain, intime est très important. Le théâtre va dans les émotions. Aristote distingue l’historien du poète en ce que l’un raconte les événements qui sont arrivés, l’autre les événements qui pourraient arriver. Je me suis glissé dans les interstices. Je prête aux personnages des paroles que j’imagine, je m’immerge en eux… Et puis c’est « il était une fois dans les Cévennes très, très, profondes… » J’ai d’abord écrit tout le texte, puis indépendamment, Gilbert l’a mis en scène. Notre collaboration plus directe  et venue ensuite, lorsqu’il a fallu mettre les comédiens « dans le bain ».

Lorsqu’on évoque les Camisards, on peut parfois penser aussi aux Cathares. Avez vous pensé à cette proximité ? La terre du Sud vous semble-t-elle propice à de tels conflits ?

Ce n’est pas une guerre pour le pouvoir, mais une guerre pour la foi, et pour le droit de croire. C’est un acte à la fois courageux et assez utopique : la désobéissance au monarque le plus puissant et le plus belliqueux de son temps. On me parle souvent de la comparaison avec les Cathares. Je n’y avais pas vraiment pensé. Mais c’est vrai que la terre du Sud est une terre de passion, une terre de feu au niveau des esprits. C’est vrai qu’il y a eu des persécutions à travers toute la France après la révocation de l’Edit de Nantes (par lequel le Roi Henri IV reconnaissait la liberté aux Protestants de pratiquer leur culte, NDLR), et que c’est en Cévennes que le feu a pris. Peut-être que c’est le pays, la terre qui poussent à ça. Et c’était plus une guerilla qu’une guerre. Plutôt efficace d’ailleurs, car grâce à leur connaissance du terrain les Camisards ont eu de belles victoires au début.

Comment ressentez vous l’horreur de la répression à l’égard des Camisards ?

Je ne prendrai pas trop parti sur l’aspect le plus violent, les Historiens sont mieux placés que moi pour cela. l’Edit de Nantes (1598) avait bien calmé les choses dans une France qui  sortait des Guerres de Religion. Il avait instauré une forme de tolérance en France et même en Europe. Louis XIII a continué à l’appliquer, sans plus. Et puis, Louis XIV, presque un siècle plus tard, remet tout en cause. Ses raisons pour moi, c’était sans doute d’affirmer la mission sacrée de l’unité nationale : un seul roi, une seule foi. Les horreurs, comme vous dites, les dragonnades, Louis XIV ne les a jamais reniées. Sur son lit de mort, il a regretté d’avoir trop aimé la guerre, mais il n’a pas eu un mot de regret pour ça…

Vous êtes aujourd’hui en pleine écriture de « Sortir de Babylone », c’est une suite à La Nuit ?

Lionnel Astier, le Roi Léodagan de Kaamelott a bien plusieurs cordes à son arc !

Sortir de Babylone, c’est l’exil qui commence avec la révocation et qui se poursuit pendant et après la guerre.. Le pays est censé être entièrement catholique, il était même interdit de quitter la France pour aller vivre sa foi ailleurs. Cela a provoqué des départs interdits, une clandestinité encore plus grande. Le danger était immense, sur-place mais aussi pour les départs, pour passer les frontières… Les camisards avaient l’habitude de sortir de chez eux, la nuit, pour aller prier en risquant leur vie, ou en risquant la prison ou les galères, qui étaient une autre forme de mort. Il fallait vraiment avoir une foi chevillée au corps. Sortir de Babylone, c’est le récit de quelques jours de voyage jusqu’à la frontière. Il y a quelque chose d’initiatique. Le voyage change les gens et celui-là plus que tout autre. Même s’il y a la contrainte, c’est aussi un refus, accepter de prendre des risques qui peuvent être mortels, donc c’est encore un choix, celui de partir pour une autre vie, même si beaucoup pensaient que tout n’était peut-être pas perdu. Qu’il pourrait peut-être y avoir un retour… Finalement, on disait souvent ; « si le Roi savait… », la communication n’était pas celle d’aujourd’hui, l’espoir demeurait que les intendants locaux seraient un jour rappelés à l’ordre. C’est une drôle d’ambiance.

Lorsqu’on se penche sur votre carrière, on en découvre toute la diversité. C’est assez rare qu’un comédien réussisse ainsi à aborder des choses aussi différentes, que ce soit à la télé, au cinéma, au théâtre…

Le théâtre, les films, pour moi c’est complémentaire. Désormais je fais assez peu de théâtre, enfin, moins. Ma carrière, je trouve que c’est un bon mélange de légèreté et de gravité. C’est important pour moi. Pouvoir s’exprimer dans des registres aussi variés. J’ai la chance qu’on m’appelle pour des choses très différentes, des comédies comme des drames. Il y a des acteurs prisonniers d’un rôle, d’une fonction. Mais il faut savoir prendre des risques, dire oui à des choses différentes. Lorsqu’un metteur en scène vous appelle et vous explique que vous n’avez jamais fait tel ou tel rôle, mais qu’il a envie de vous y voir, c’est plutôt valorisant.

Quels sont vos projets ?

En ce moment je suis dans l’écriture de Sortir de Babylone, en septembre je vais tourner des épisodes de la série Alex Hugo (sur France 2, dont Lionnel Astier partage la vedette avec Samuel Le Bihan) et je serai ensuite au théâtre à Paris…

Propos recueillis par Philippe MOURET

Lire aussi notre article sur La Nuit des Camisards (au Pont du Gard le dimanche 6, Portes le 7 août et Salindres le mardi 8.) , ici : http://dis-leur.fr/histoiretheatre-la-nuit-des-camisards-sinstalle-dans-le-gard/

Voir la rencontre de Lionnel Astier avec des lycéens d’Alès (Gard) : https://www.youtube.com/watch?v=a5WMxXWLdz8