Dossier/Patrimoine : Les sports traditionnels peuvent rafler la mise

Abrivado de Lunel (Hérault) lors de la fête votive de 2019. Photo : Gérard Frances

Du monde de la bouvine aux joutes en passant par le tambourin ou la rame, les sports culturels sont en phase avec le besoin de retrouver ses racines et celui d’une « local attitude ». Certains sports sont en ébullition depuis qu’ils ont, à l’instar de la bouvine, « pris conscience qu’ils pouvaient tout perdre »…

La réaction claque comme un coup de fouet. « Le choc a été brutal. Manadiers et aficionados des jeux taurins l’ont compris, pendant la crise sanitaire, qu’ils pouvaient tout perdre du jour au lendemain. La mobilisation a été exemplaire, forte. Manadiers et autres professions liées aux courses taurines se sont fortement mobilisés. Ils se sont avoués fragiles. C’était la première fois et ils ont osé le dire. Avant, c’était tabou. Ça ne l’est plus. Et ça change tout. »

Le dossier Unesco prend tout son sens avec la crise

C’est Marie Piles qui parle d’une seule traite comme une respiration qui vient après une trop longue apnée. Elle est chargée d’une mission : mener à bien le projet de reconnaissance des jeux taurins au patrimoine immatériel à l’Unesco à travers une association de préfiguration. Ce serait une consécration d’une culture et une sanctuarisation d’un sport mais qui demande encore beaucoup efforts. « Il y a eu pas mal de polémiques depuis le début du processus il y a quelques années », reconnait-elle. Notamment un blocage du Japon en 2019 au niveau international qui confondait tauromachie – avec mise à mort des taureaux, contraire aux droits des animaux – et jeux taurins et courses camarguaises. Ses magnifiques plaines, étangs et sa Camargue comme écrins.

Une course camarguaise. Photo : DR.

Mais le ministère de la Culture par lequel cette demande va transiter comprendra vite la solidité de cette tradition immarcescible. « Ce dossier reprend tout son sens avec la crise du covid-19 « , reprend Marie Piles. Qui mobilise le secteur comme jamais. « Beaucoup de manadiers restructurent leur exploitation, par exemple, en incluant une dimension touristique où ils évoquent la valeur de ce patrimoine unique. » Un manadier renchérit : « Nous accueillons volontiers du public faisons davantage attention à nos responsabilités pour transmettre nos traditions aux générations futures. »

Notre mobilisation et la façon d’appréhender notre culture est un exemple à suivre pour d’autres disciplines… »

Florent Lupi, président de l’association Unesco et de la fédération des manadiers

On parle d’un territoire grand comme la Camargue élargie, de 3 000 abrivados et spectacles de rue par an, 800 courses annuelles, 820 000 spectateurs et 40 M€ de flux financiers sur le territoire au centre duquel les incontournables élevages et ses 135 manadiers. Un secteur qui pourrait présenter son dossier à l’Unesco conjointement avec le pays landais avec qui il partage de profondes similarités. « Ce sera pour cette année ou en 2021 ; le ministère de la Culture ne soutenant q’un seul dossier sur ce thème auprès de l’Unesco. Même si tout le travail d’inventaire de ce patrimoine a été freiné par la crise sanitaire ». C’est aussi pour ajouter à cet élan que la Région Occitanie a accordé un plan de soutien de plus de 1 M€ et d’autres mesures vitales (lire ci-dessous).

Ph. Gérard Frances

L’exemple des jeux taurins peut-il servir aux autres sports traditionnels à avancer ? « Je l’espère, souffle Marie Piles. Il y a des points communs : ils sont tous fragiles mais indispensables ! » Florent Lupi, président de l’association Unesco et de la fédération des manadiers, lui va plus loin : « Oui, finit-il par avouer, notre mobilisation et la façon d’appréhender notre culture est un exemple à suivre pour d’autres disciplines. »

Un tourisme encore plus responsable

Toutes les branches, manadiers, fédération des courses camarguaises, acteurs économiques et touristiques locaux travaillent de plus en plus de concert. « Cette crise, reprend Florent Lupi, nous a ouvert les yeux sur la mutation économique de la société. Sur le fait qu’il est indispensable que les gens autour de l’élevage des taureaux, qui est au coeur de notre économie et de notre culture, se réapproprient leur élevage. » Avec une volonté de placer sur rails un tourisme encore plus responsable. « Mes grands-parents accueillaient des groupes de 100 ou 200 personnes. Avant le covid nous en étions entre 20 et 50 personnes. Il faut continuer avec ce un tourisme vertueux. » Vertueux est le mot le plus partagé dans l’écosystème de la bouvine. L’une des leçons du covid.

Il y a un espoir pour que tendanciellement, les jeux aient une importance accrue, du fait de leur localisme et de leur facilité de mise en oeuvre. La sortie de crise pourrait donc encourager une re-traditionalisation des jeux sportifs, s’ils sont pratiqués de manière spontanée et non organisée. »

Laurent-Sébastien Fournier, enseignant-chercheur à Aix

De son côté, Laurent-Sébastien Fournier, sociologue, ethnologue, enseignant-chercheur à l’université d’Aix-Marseille, spécialiste des jeux et sports traditionnels, a exercé une veille sur ces sports traditionnels pendant la crise sanitaire. Sports locaux. Traditionnels : ils ont tout pour plaire. « Oui, je pense que ces sports s’en relèveront. Ils repartiront de l’avant. Autant que les fêtes traditionnelles et d’autres types de jeux, les danses, etc. Dans la reprise de ces activités, les jeux traditionnels pourraient être préférés aux sports modernes, souvent critiqués pour leurs dérives mercantilistes et élitistes. L’une des spécificités des jeux traditionnels c’est qu’ils sont locaux. Or, la crise sanitaire nous a tous obligés à nous repositionner au niveau local. Il y a donc un espoir pour que tendanciellement, les jeux aient une importance accrue, du fait de leur localisme et de leur facilité de mise en oeuvre. La sortie de crise pourrait donc encourager une re-traditionalisation des jeux sportifs, s’ils sont pratiqués de manière spontanée et non organisée. »

Et de développer : « Si on repense à la peste de 1720, il y a certes des différences notables : à l’époque il n’y avait aucune bureaucratie, les gens reprenaient dès qu’ils le pouvaient. Aujourd’hui, les associations ont toutes des statuts, des autorisations préfectorales à respecter. Elles sont coincées. Elles attendent le feu vert. » Y a-t-il des sports traditionnels qui avaient déjà des idées d’évolution et qui ont envie de les mettre en pratique, de faire évoluer des règles, pour être moins institutionnalisés ?

Il y a ceux qui veulent aller vers des modèles plus régulés, cherchant à être reconnus par le ministère des Sports parce qu’ils peuvent en espérer des subventions et d’autres qui ne veulent pas »

Laurent Fournier. DR.

« C’est un milieu complexe et parfois très conflictuel, répond Laurent-Sébastien Fournier. Chacun a son idée sur la pratique de son sport. J’avais beaucoup enquêté en Bretagne autour des jeux de palets. Autour d’une même pratique, il y a des façons de faire différentes : il y a ceux qui veulent aller vers des modèles plus régulés, cherchant à être reconnus par le ministère des Sports parce qu’ils peuvent en espérer des subventions et d’autres qui ne veulent pas. Il y a les raseteurs professionnels et les jouteurs et rameurs amateurs dont ce n’est pas le métier. Il y a comme ça un petit village dans le Var un jeu de paume où ils bloquent la route pour pratiquer de façon sauvage… C’est coutumier. Sauvage. »

Il y a aussi le cas de la soule, l’ancêtre du rubgy, avec certaines associations qui « refusent toute forme de tutelle, anti-sport, pratiquant dans la campagne en partageant juste les frais pour rencontrer d’autres équipes… Il y a les associatifs et tous les individus qui pratiquent spontanément. La tendance de pratique spontanée se poursuit. »

La crise a relancé la réflexion sur les questions d’inclusion, de handicap, la féminisation et rajeunissement des pratiques »

Pour Laurent-Sébastien Fournier, « pour certains de ces sports, on ne connait pas encore l’impact de cette crise car ils sont saisonniers et se pratiquent l’été, prenant place dans les festivités locales. Du coup, certains sports sont passés à travers puisqu’il n’y avait aucune manifestation entre mars et juin. Il y a eu une enquête importante sur les publics lancée par l’Association européenne des jeux et sports traditionnels. Notamment sur des questions d’inclusion, de handicap, de féminisation des pratiques, sur le rajeunissement des pratiques. » Des évolutions possibles à l’avenir. Le confinement a permis d’accélérer la réflexion. « Beaucoup de jeux traditionnels se sont transformés en sports. On ne peut pas raisonner simplement en croyant que ce sont des témoins archéologiques d’une autre époque. Ces pratiques dites traditionnelles ont évolué avec leur temps et c’est pour cela qu’elles ont survécu, d’ailleurs. »

Les joutes à Gruissan. Ph. DR.

Le confinement a donc souvent été mis à profit. Faisant progresser une cause. C’est le cas en Italie, explique encore le spécialiste, où tous les yeux des aficionados de sports traditionnels se sont braqués sur le festival de jeux traditionnels de Verone, le Tocati, un grand festival de jeux traditionnels, « en train d’aboutir dans sa démarche de valorisation à l’Unesco. Les joutes ont aussi un projet de reconnaissance au niveau de l’inventaire national du patrimoine culturel et immatériel. C’est un de ces jeux très associés à la fête. Le grand moment c’est la Saint-Louis. Même s’il est possible qu’il y ait un tournoi amical d’ici là. C’est très compliqué : si la fédération de joutes et les clubs organisent quelque chose, il va y avoir immanquablement du monde qui vont se masser le long des canaux… C’est ça le problème : à l’époque où c’était les pêcheurs qui joutaient, ils pouvaient improviser. Aujourd’hui, les joutes ne sont plus dans l’improvisation. » Vie économique, tourisme, etc., toute la vie locale se cale sur le calendrier des tournois.

« Les décisions tombent d’en haut… »

« Du coup, les décisions viennent d’en haut, de la mairie qui doit décider ou non d’organiser la Saint-Louis. On les appelle des jeux sportifs traditionnels mais ce sont des jeux patrimoniaux, de maintenance de tradition ancienne mais ils sont rarement organisés comme on le faisait dans le passé, gratuits, ludiques, etc. Le tambourin est dans cette logique : une fédération, des calendriers, des spectateurs… Désormais, beaucoup de ces sports suivent une logique moderne d’organisation avec une fédération qui en réfère au ministère des Sports… Le problème c’est que depuis un demi-siècle il y a eu une institutionnalisation de toutes les organisations de ces jeux. Pétanque, quilles, courses camarguaises, il y a des licences… « 

La course camarguaise et la digitalisation

Ph. Gérard Frances

Et la course camarguaise peut-elle finalement tirer profit de cette crise ? A resurgi « la question de la digitalisation ou du suivi en ligne de ces sports est controversée ; les acteurs sont craintifs. Il y a un certain manichéisme qui consiste à dire que la virtualisation du sport serait la modernité alors que d’autres défendent la tradition et le fait que la digitalisation nous rend sédentaire et nous cloue devant un écran. Il y a eu un débat sur ça. Pour certains, des applications ou des jeux vidéos sur ces sports traditionnels c’est un bon moyen d’élargir le public et l’audience. Il ne s’agit pas de voir des courses en ligne ou des paris sportifs. Tout l’enjeu se situe autour de la sociabilité directe : d’assister physiquement aux sports. »

La pétanque dans une logique d’organisation

Laurent Fournier décrypte encore : « Dans le système traditionnel, on pouvait improviser. Mais, depuis 20 ans ou 30 ans ces jeux et sports traditionnels sont passés dans une logique de « sportisation » : au lieu d’être spontanément pratiqués, ils sont hyper-organisés. Il y a 30 ans ou 40 ans, ces pratiques étaient complément spontanées. On aurait pu imaginer que ces sports reprennent immédiatement au déconfinement ; ce ne sera pas forcément le cas. Il y a un problème de management, d’organisation. Si des associations ratent le coche des subventions ou si on ne leur a pas fait confiance, elles se retrouvent en difficulté. Pour la pétanque, quand les rassemblements ont de nouveau été permis en juin, on a vu rejouer les pratiquants mais dans le cadre informel d’un club ou en privé. La fédération de pétanque et de jeu provençal est, elle, dans une logique d’organisation et il lui faut du temps pour s’organiser. »

Olivier SCHLAMA

Le plan d’aide de la Région pour les traditions taurines

« En complément des mesures déjà prévues par le plan régional d’urgence sanitaire, économique et solidaire, la Région met en place un fonds de solidarité Plan Camargue octroyant une aide forfaitaire mensuelle de 2 500 € par manade et de 1 000 € pour les élevages de chevaux Camargue, un complément du volet 1 du fonds de solidarité économique déjà présenté. » Par ailleurs, la présidente Carole Delga a également ouvert des discussions avec Renaud Muselier, président de la Région SUD-PACA afin qu’il contribue à cette mesure. Enfin, Carole Delga s’adressera également au ministre de l’agriculture, Didier Guillaume, afin de solliciter un accompagnement particulier de l’Etat pour les acteurs camarguais.

Photo : Gérard Frances.

6 M€ d’aides régionales

Plus largement, La Région Occitanie a immédiatement proposé des solutions en mettant en place un plan d’urgence pour soutenir le tissu associatif et sportif nécessaire à la cohésion des citoyens, et à la vie des territoires. Ce plan d’urgence Solutions Associations Occitanie est composé de deux volets. Le versement simplifié des subventions votées ou qui seront votées avant le 30 juin, pour des actions mises en œuvre en 2020. Cette simplification des démarches pour percevoir le paiement de plus de 6 M€ d’aides régionales doit permettre d’aider rapidement et efficacement nos 80 ligues et comités, 250 organisateurs de manifestations sportives, 300 clubs Performance et Ambassadeurs, et plus de 1 000 clubs Sport pour tous . Et aussi : l’ouverture d’un fonds exceptionnel de soutien doté de 5 M€ destiné à financer une partie des pertes de recettes pour les évènements.

Ligues et associations de sports traditionnels concernés

Le report ou l’annulation d’événements et des championnats crée un vrai risque sur les ressources propres des clubs, des organisateurs d’événements sportifs, et sur leur économie globale. La Région Occitanie entend ainsi par ce fonds exceptionnel réaffirmer son soutien aux clubs et aux associations afin de leur permette d’honorer les contrats en cours avec leurs différents prestataires, et les rémunérations de leurs salariés.  » Et d’ajouter : « Les ligues et associations de sports traditionnels peuvent bénéficier de ces aides. La Région poursuivra son soutien à ces pratiques qui font partie de l’identité régionale et qui participent au rayonnement et à la vitalité de ses territoires, et pourra accompagner les acteurs dans leurs futurs projets de développement et de promotion des pratiques. »

O.SC.

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