Psycho-généalogie : « 80 % des thérapeutes sont non formés »

Pour la première fois, cette année, il y aura une formation (UV) de psychogénéalogie à l’université de Nîmes. Pour mettre en mots et non pas en maux les secrets de famille. Psycho-généalogiste, Simone Cordier donnera une conférence gratuite ce vendredi 7 février à 18 heures sur le site Vauban, à Nîmes. Pour présenter cette approche thérapeutique et surtout « ses enjeux, les risques et les dérives ». Contre les charlatans, donc : car cette thérapie, très en vogue, est revendiquée par « 80 % de gens non formés et non formés à l’accompagnement… » Avec tous les risques que cela comporte.

Pourquoi un tel engouement pour la psychogénéalogie ?

Depuis que les familles émigrent en masse dans les grandes villes, la mémoire familiale, le récit des vivants sur les morts et celui des vivants sur les vivants passe beaucoup moins bien du fait que les gens sont éloignés. Et ce n’est pas le type de récit qui se fait par téléphone ou via les réseaux sociaux. Il ne s’agit pas forcément des conséquences des familles recomposées mais plus simplement de l’éloignement. Prenez mon cas : je suis née à Alès ; j’ai vécu à Montpellier ; je suis partie à Lille, Lyon, Paris… Une grande partie de ma famille, cousins, cousines, je ne les vois plus et je ne les verrais sans doute plus. Dans les repas de famille, on se raconte des histoires. Mais il y en a moins parce que les gens sont loin…

Connaître ses origines est l’une des questions qui nous travaille tous avec « pourquoi le mal existe ? » et Qu’est-ce qu’on devient après la mort ? »

Simone Cordier
Simone Cordier, psychogénéalogiste. DR.

Quand la religion était très présente dans les familles, les gens ne se posaient pas la question de savoir d’où ils venaient, qu’elle était leur origine et où ils allaient. La réponse était toute faite : dieu. Avant de naître, tu étais au ciel. Quand tu mourras, tu y retourneras. Les grands-parents allaient à l’église. Il y avait une réponse qui n’est plus là pour une bonne partie des gens. Connaître ses origines est l’une des questions qui nous travaille tous avec « pourquoi le mal existe ? » et Qu’est-ce qu’on devient après la mort ? ».

Aller chercher ses origines, c’est aussi une façon de calmer ses angoisses existentielles. Je sens aussi une angoisse millénariste d’une soit-disant fin du monde annoncée. Dernière raison, elle est narcissique : Il y a l’idée que l’on pourrait être parfait. Des diamants bruts dont on enlèverait toutes les scories liées à l’histoire de nos ancêtres et une fois que l’on s’en serait débarrassés, on serait de purs joyaux. Il y a aussi le besoin de transmettre : la mémoire familiale fait partie de la santé mentale, psychique des individus. Un besoin de continuité. Et peut-être qu’on l’a perdu un peu. Il y a peut-être d’autres raisons que je ne vois pas et que d’autres verront.

Certains sont venus me voir en me disant : « Je viens vous voir parce que mon ostéopathe me dit que j’ai ma grand-mère coincée dans les hanches ! » Ce décodage biologique anarchique est terrible… »

Quels sont les enjeux ?

Bien que le Sénat ait interdit les recherches ADN, il y a déjà 150 000 Français qui sont en infraction. Et dans 30 ans, tout le monde aura ses réponses ADN. La notion de névrose et de névrose post-traumatique est reconnue depuis 1990 et la Guerre du Golfe. L’idée c’est qu’il y ait une transmission des acquis, pour le meilleur et le pire. Que des traumatismes vécus dans une génération pourraient avoir des conséquences sur les apprentissages, la mémoire, sur des somatisations… Sur sa vie en général. L’enjeu, c’est la notion du libre-arbitre. Certains sont venus me voir en me disant : « Je viens vous voir parce que mon ostéopathe me dit que j’ai ma grand-mère coincée dans les hanches ! » Ce décodage biologique anarchique est terrible…

C’est-à-dire ?

Sigmund Freud. DR.

C’est-à-dire : en quoi on est libre ou en quoi on est déterminé ou sur-déterminés. Pouvoir recontextualiser son histoire va peut-être permettre de donner du sens, à transformer quelque chose. Le gros risque, pour le thérapeute, c’est de sur-déterminer les personnes : on est déterminé par la génétique, on apprend maintenant qu’il y a un déterminisme épigénétique (1). Le gros risque c’est que des psycho-généalogistes, dont 80 % ne sont pas formés à l’accompagnement thérapeutique aient mal intégré des concepts de la psycho-généologie qui ne sont que des outils et qui en font des lois.

Avec des mot comme « fantômes »,  « crypte », etc. ont attiré tout un nuage néo-chamanique où des thérapeutes pensent vraiment que l’on va appeler les âmes des morts pour soigner les entités….Il vaut mieux parler de traces mnésiques, mémoire traumatique… »

Attention aux pseudos lois sur-déterminantes. Par exemple, le concept de répétition. Freud s’était rendu compte que quand quelque chose a été mal digéré, il y avait une tendance à répéter cette action encore et encore. Anne Lancelin Schützenberger (2) a découvert que lorsqu’il y avait des traumatismes, des secrets de familles – appelés par la suite des fantômes – on pouvait les repérer par ces répétitions sur plusieurs générations dans un arbre généalogique, sous forme de dates anniversaire, de naissance, de décès, de double anniversaire, etc. Quand le patient arrive avec une sensibilité sur des dates qu’il voit lui comme anniversaire, si le thérapeute lui fait faire son arbre généalogique en séance, un génogramme, et s’il lui dit : « Vous avez vu ? Il y a des répétitions ! » C’est à ce moment-là le thérapeute qui va enfermer le patient dans cette croyance. Ce ne sont que des observations. Il ne faut pas en faire une loi.

Avec des mot comme « fantômes »,  « crypte », etc. ont attiré tout un nuage néo-chamanique où des thérapeutes pensent vraiment que l’on va appeler les âmes des morts pour soigner les entités… Il vaut mieux parler de traces mnésiques, mémoire traumatique. Je ne sais pas s’il y a une vie après la mort. Mais je vais demander au patient. S’il me dit : « Je sens que les morts sont là et que mon grand-père ne va pas bien », par exemple. Je lui dit : Dans votre vision du monde, de quoi aurait-il besoin. Mais je ne lui dit pas « Oui je vais faire le chaman ou le medium… » Ça m’énerve car ce n’est pas respecter la vision du client.

Au nom de quoi faudrait-il payer ces fautes ??? Ce sont là des visions karmiques du monde »

C’est finalement le même écueil à éviter pour tous les thérapeutes qui se respectent ?

Tout à fait. Quand vous poussez la porte d’un thérapeute, en général vous ne lui demandez pas sa religion… Quand Nina Canault, journaliste et philosophe, écrit : « Comment paie-t-on les fautes de ses ancêtres ? » Au nom de quoi faudrait-il payer ces fautes ??? Ce sont là des visions karmiques du monde.

Comment fait-on pour choisir un bon psycho-généalogiste ?

On vérifie qu’il ait eu une formation sérieuse de base dans une école en accompagnement thérapeutique. On regarde les intitulés des formations. Moi, je suis psycho-analyste. J’ai fait l’école de Georges Romey qui dure six ans.. Est-ce qu’il est inscrit à la FF2P, qui est la grande association des pschothérapie avec annuaire sur la France ; il y en a une autre : SNC psy : pour y entrer il faut montrer patte blanche. Il faut prouver que l’on a des années de formation, de supervision, etc. C’est comme pour un médecin. Ça ne dit pas s’il est bon ou pas mais au moins il y a un minimum. Je suis directrice d’une école, généapsy, où la formation se fait en trois ans avec mémoire personnel, articles de recherche, de supervision, etc. Ce n’est pas la même chose que d’avoir fait un stage de trois jours sur l’arbre généalogique et de se dire « thérapeute ». Le problème, c’est que n’importe qui peut s’installer en mettant une plaque « thérapies » ou « psychanalyste »…

Et puis il y a toutes ces écoles de « constellations » dont il faut se méfier : on « constelle » avec les animaux ; on « constelle » les ancêtres… C’est grave… Le chamanisme peut-être intéressant. Mais quand je vais voir un chaman, je ne vais pas voir un thérapeute. C’est celui qui va aller communiquer avec les esprits. Et amener une réponse. Le thérapeute accompagne avec l’éthique de la neutralité, d’aider l’autre à se poser des questions sans apporter des réponses. (3)

On a beau savoir que c’est le hasard, une partie de notre cerveau qui ne peut pas ne pas imaginer qu’il y a un projet, qui ne croit pas au destin. Le risque de la psycho-généalogie s’est de s’engouffrer là dedans… »

Il y a aussi un enjeu de connaissance ?

Quand j’entends cette phrase qui revient  « Il n’y a pas de hasard… », elle m’énerve car s’il n’y a pas de hasard, c’est qu’il y a un projet. Qu’est-ce que ça veut dire ? « Dieu ne joue pas au dés. » Oui, mais s’il y jouait, il perdrait, comme le disait le biologiste et philosophe Henri Laborit, notre intuition se casse la figure sur le hasard : les mêmes numéros d’un loto sont sortis plusieurs fois de suite dans un pays de l’Est. Il y a eu une inspection pour débusquer un trucage. En fait, on a beau savoir que c’est le hasard, une partie de notre cerveau qui ne peut pas ne pas imaginer qu’il y a un projet, qui ne croit pas au destin. Le risque de la psycho-généalogie s’est de s’engouffrer là dedans surtout si le thérapeute ne fait pas à chaque fois le recadrage pour dire : « Mais comme ça, il n’y a pas de hasard ? »

Comment se passent les séances ?

SAMSUNG CSC

C’est une psychanalyse transgénérationnelle. C’est une psychanalyse avec un aspect sur la transmission du défaut de mémoire, de la mémoire traumatique. Je propose une séance par mois ; parfois un peu plus. Ce sont des séances d’une heure et demie parce qu’il y a de la matière à apporter : du dessin, du récit, notamment. Il y a toujours une séance où la personne va faire son génogramme ; moi je fais travailler par terre pour qu’il y ait de la régression et que l’on retrouve une certaine spontanéité. Pour d’abord connaître ce qu’elles savent de leur mémoire familiale ici et maintenant.

Contexte, photos-langage, cartes associatives…

On va aussi regarder ensemble ce qui a pu se passer ; s’il y a eu beaucoup d’enfants morts, par exemple ; faire apparaître les traumas où on les connaît ; si on ne les connaît pas, on peut interroger : « Votre famille était à Oradour… » On va re-contextualiser pour amener la personne à redonner du corps à son histoire. Après on peut utiliser des photos-langage et des cartes associatives comme le Dixit, des jeux de plateau pour enfants. Il n’y a rien d’écrit dessus. Que des dessins simples. Quand une personne ne connaît pas son grand-père, je peux lui demander de choisir une carte pour le représenter. Si la personne n’est pas déjà en psychothérapie, on lui demande d’abord pourquoi elle vient ici plutôt que de suivre une psychanalyse classique.

Pourquoi vient-on chez un psycho-généalogiste ?

Il y a ceux qui ont fait un long travail thérapeutiques, une analyse par exemple et qui se rendent compte qu’il y a un reste. Ils ont l’intuition que quelque chose ne leur appartient pas. C’est la grande question commune : « Ça ne m’appartient pas », disent-ils. Il y a ceux qui n’ont jamais fait de thérapie et qui se posent justement cette question centrale. Enfin, il y a les personnes qui viennent parce que réflexologue, l’hostéo, le naturopathe leur a expliqué que leur mal au dos venait de loin… Qu’il faut faire quelque chose pour « cette grand-mère coincée dans la hanche » puisse tranquillement monter au ciel…

Propos recueillis par Olivier SCHLAMA

👉 Nos mémoires secrètes – Voyage en psychogénéalogie 👉 

(1) Épigénétique, est une discipline de la biologie qui étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible et adaptative l’expression des gènes sans en changer l’ADN.

(2) La psychogénéalogie est un terme inventé par Anne Ancelin Schützenberger, dans les années 1980, une psychothérapeute.

(3) Définition. S’appuyant sur un bilan transgénérationnel, la psychogénéalogie s’intéresse plus particulièrement aux défauts de transmissions familiales engendrés par des traumatismes enkystés dans une mémoire sans souvenirs (ou falsifiée), la psycho-généalogie étudie les répétitions de dates et de prénoms dans leur aspect de « syndrome anniversaire », d’évènements douloureux, et analyse les loyautés invisibles qui handicapent le sujet dans son présent. Simone Cordier abordera les nombreux concepts propres à cette approche : deuils gelés, répétitions, crypte et fantôme, effets des secrets de famille, loyautés, dettes et identifications mortifères, névrose de classe…

  • Nîmes. Le DU Approfondissement en Généalogie vient d’ouvrir ses portes en 2020. Tél. 04 66 70 74 72
    unifop@unimes.fr
  • Écoles. Il existe plusieurs écoles reconnues pour leur sérieux. Le Jardin d’Idées, une émanation du psychanalyste Didier Dumas ; Psycho Prat, la seule école privée formant à la psychologie clinicienne et reconnue par l’État ; Cassiopée, une grande usine à formations. La nôtre : Généapsy, ouverte depuis 2001.
  • Nîmes. Pour répondre à l’engouement pour la généalogie en tant que loisirs ainsi qu’à l’absence de formation universitaire pour un métier en plein essor, l’université de Nîmes a développé depuis 2010 une offre de formation riche dans cette discipline avec trois diplômes d’université : Généalogie et histoire des familles, Installation du généalogiste professionnel et Approfondissement en généalogie (ouvert en 2020).

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