Patrimoine : « Les métiers d’excellence, l’âme de notre France, en danger ! »

Les ateliers Tuffery en Lozère. DR.

La pandémie de covid-19 révèle encore davantage la fragilité extrême du secteur des métiers d’art. Député de l’Hérault, Philippe Huppé a écrit une tribune déjà signée par 100 députés et deux sénatrices, dont vingt d’Occitanie. Avec des pistes pour sortir de la crise.

« Les métiers d’excellence, qu’exercent les professionnels des métiers d’art, les Entreprises du Patrimoine Vivant, les Maîtres d’Art ou encore les Meilleurs Ouvriers de France incarnent la France dans le monde » : ainsi commence la tribune de Philippe Huppé, député Larem de l’Hérault et président de Villes et métiers d’art. Députée du Gard (Larem), Françoise Dumas, signataire, exprime un soutien sans failles de l’initiative. « Cette tribune est le fruit d’un long travail. Ces métiers d’art, il faut les accompagner. Ils représentent un savoir – et nous en avons beaucoup dans la région – et le patrimoine de tout un pays. »

La tribune poursuit : « Le secteur de la Mode, des arts de la table, de la gastronomie, de la cristallerie, de l’ameublement ou encore de la restauration, entre autres, constituent cet art de vivre français tant apprécié par le monde entier. Leur dénomination même est un appel à la flânerie et à la poésie : plumassier, cirier, fresquiste, lapidaire, marqueteur de pailles, passementier, stucateur, tourneur, argenteur, batteur d’or, glypticien, guillocheur, santonnier, gaufreur sur cuir, dinandier, féron, taillandier, dominotier, écailliste, veloutier… Que de métiers, que de rêves ! »

Il faut que les pouvoirs publics comprennent qu’il y a un problème avec les entreprises unipersonnelles. Quinze ateliers qui ferment sur un territoire c’est l’équivalent d’une PME »

Olivier Mallemouche, souffleur sur verre

Comme Dis-Leur vous l’avez expliqué, notamment au travers d’Olivier Mallemouche, souffleur de verre, installé à Bretenoux-sur-Lot, dans l’ex-Midi-Pyrénées, qui lance un cri d’alarme : « Je ne suis pas salarié de ma SARL. J’ai 56 ans. Se dire qu’à quelques années de la retraite, après 38 ans de travail, deux mois de coronavirus peuvent tout foutre par terre, c’est… » Il ne termine pas sa phrase. Il se reprend : « Il faut que les pouvoirs publics comprennent qu’il y a un problème avec les entreprises unipersonnelles. Quinze ateliers qui ferment sur un territoire c’est l’équivalent d’une PME. »

Olivier Mallemouche, souffleur de verre, installé à Bretenoux-sur-Lot, dans l’ex-Midi-PyrénéesPhoto : DR.

Le texte lancé par Philippe Huppé note : « Et pourtant, l’épidémie du covid-19 n’épargne pas le monde des métiers d’excellence qui subit les conséquences du choc économique. Et nombreux sont les ateliers, les entreprises et les manufactures, les artisans et les artistes dont l’existence même se voit remettre en cause. Avec courage et un sens aigu de ses responsabilités le Mobilier National s’est engagé dans le soutien économique aux métiers d’art. Le Président de la République l’avait déjà souligné, « ce virus n’aime pas l’art de vivre à la française ».

Les Français, eux, aiment ces métiers d’art qui plongent au sein de la mémoire collective nationale, qui se nourrissent de nos savoir-faire territoriaux et qui, en retour, enrichissent les habitants des villes et des campagnes »

« Toutefois, les Français eux, aiment ces métiers d’art qui plongent au sein de la mémoire collective nationale, qui se nourrissent de nos savoir-faire territoriaux et qui, en retour, enrichissent les habitants des villes et des campagnes. Ils sont les emblèmes de nos communes et de nos régions : la dentelle de Caudry, la porcelaine de Limoges, la parfumerie de Grasse, les cristalleries du Grand Est, la coutellerie de Thiers, la poterie de Dieulefit ou d’Anduze mais encore la marqueterie de Revel, en sont de merveilleux exemples. »

Fragilités structurelles des métiers d’art

Député de Lozère, Pierre Morel à l’Huissier renchérit : « Cette crise du covid révèle des fragilités structurelles des métiers d’art. C’est un patrimoine qu’il faut sauver. C’est un véhicule qu’il faut préserver. On ne mesure pas encore toutes les incidences de cette crise. En Lozère, ces métiers d’art représentent une vraie tradition ; il y a tout le travail de la pierre, notamment sur les voûtes ; le calcaire ; les murs en pierres sèches… Le travail du bois… Tout ce qui est coutellerie. En corne. En bois de noisetier, en buis… Ce sont de belles pièces à l’unité, à chaque fois. »

Le député ajoute : « J’admire le travail de quelqu’un comme Sophie Faure sur le Causse Méjean »qui, à titre d’exemple, réalise dans sa forge des couteaux à lame damassée en nickel et bois de cerf sculpté. « J’admire aussi, poursuit Pierre Morel à l’Huissier, le travail sur les vitraux ; on peut admirer ces églises peintes – une spécificité de Lozère. Tout cela fait richesse patrimoniale. » Avec une mention spéciale : « Le Moulin de la Borie à Hures-la-Parade est une pure merveille. Moi qui ai une maison dans les Gorges de la Jonte, jamais je n’imaginais qu’il y avait eu un moulin. Des passionnés ont retrouvé des écrits d’antan et la famille qui possédait ce vestige l’ont donné en bail amphythéothique pour 60 ans. » Ce moulin a été restauré dans les règles de l’art, avec des aides publique, y compris européennes. Mieux : il fait vivre 22 personnes grâce à sa propre filière et la mise sur le marché de sa « Méjeanette », son pain produit sur place avec une farine du moulin et des céréales locales. 

Cette domination française dans le secteur du luxe à l’international mérite d’être préservée, défendue et encouragée »

Poursuivons la lecture de cette tribune parlementaire : « Cette capacité à révéler le meilleur de nos provinces au monde entier ; cette aptitude à offrir aux étrangers un savoir-faire d’excellence unique au monde, seule la France en est capable ! Cette domination française dans le secteur du luxe à l’international mérite d’être préservée, défendue et encouragée », ajoutent les signataires.

Et encore : « Les mesures économiques mises en place par l’État au cours de cette pandémie ont été salvatrices pour un grand nombre d’artisans d’art et d’Entreprises du Patrimoine Vivant. Le fonds de solidarité, les prêts garantis par l’État, les reports et annulations de charges ont permis à de nombreux artisans d’art de survivre durant ces derniers mois. Ces premiers temps passés, le secteur des métiers d’art court le risque de voir de très nombreux ateliers, manufactures ou encore galeries disparaître. S’en suivrait immanquablement une disparition de savoir-faire rares qui déboucherait sur un appauvrissement des artisans d’art dans leur globalité et de la France à l’international.

Seuil de mis en concurrence, préférence locale, label indication géographique, encourager le tourisme, développer le crédit d’impôt…

Mercredi 6 mai, le président de la République a annoncé un « grand programme de commandes publiques » pour soutenir la création en citant en tout premier lieu les métiers d’art. Les artisans d’art reconnaissent toute son utilité et nombreuses associations professionnelles encouragent une telle politique, comme la FREMAA, Révélateur ou encore Ville et Métiers d’Art.

La disparition de savoir-faire rares, risque mortel pour les métiers d’art, pourrait être évité grâce à de nouvelles dispositions intégrées dans le futur plan de relance de septembre prochain. À cette occasion, nous pourrions imaginer certains assouplissements. La dernière hausse du seuil de mise en concurrence est un bon signe, mais doit être amplifiée. Nous pourrions imaginer l’introduction dans les marchés publics de critères de préférence locale. Nous devrions aussi faciliter le développement du label « Indications Géographiques » pour des produits manufacturés et des ressources naturelles ce qui permettrait de développer l’activité économique de type circuit-court. Mais nous pourrions aussi encourager le tourisme de savoir-faire, stabiliser et développer le crédit d’impôt en faveur des métiers d’art et soutenir la création des tiers-lieu, endroits de création et d’innovation. Enfin, nous devrions profiter du 3e Plan d’Investissement d’Avenir pour lancer des projets innovants autour de la sauvegarde et la transmission des savoir-faire.

 

Si ces métiers d’art sont les parents pauvres de l’économie, ils sont aussi une richesse potentielle que l’on ne doit pas ignorer plus longtemps. Photo : Forge de Laguiole.

L’État seul ne pourra pas juguler la crise… « Mais le soutien à nos savoir-faire d’excellence ne dépendra pas de l’État seul, confirme la tribune. La commande publique des collectivités locales est un moyen efficace pour accompagner activement la relance et notamment en faisant appel aux artisans et aux entreprises de proximité. Il est temps pour les Français de bien peser tous les enjeux de la promotion des métiers d’excellence tant humainement, économiquement, ou encore en matière de développement territorial. Demain, ce sera aux Français et aux Européens de faire le choix d’une consommation durable, locale, verte et respectueuse du milieu dans lequel nous vivons. Demain, se construit aujourd’hui et exige de nous une introspection salutaire. Les métiers d’excellence, et tout particulièrement les métiers d’art, portent en eux notre futur, à nous de prendre le chemin d’une responsabilité sociale vivifiante pour nos sociétés démocratiques. »

« Ainsi, favoriser nos entreprises locales, c’est sauver notre art de vivre à la française. »

Olivier SCHLAMA

Sur les cent signataires de cet appel, vingt sont de la région : Philippe Huppé, député de l’Hérault, président de Ville et Métiers d’Art ; Jean François Eliaou, député de l’Hérault ; Jean-Bernard Sempastous, député des Hautes-Pyrénées ; Stéphane Mazars, député de l’Aveyron ; Sébastien Cazenove, député de Pyrénées-Orientales ; Patricia Miralles, députée de l’Hérault ; Romain Grau, député des Pyrénées-Orientales ; Olivier Gaillard, député du Gard ; Jean-François Portarrieu, député de Haute-Garonne ; Alain Péréa, député de l’Aude ; Olivier Damaisin, député du Lot-et-Garonne ; Françoise Dumas, députée du Gard ; Mireille Robert, députée de l’Aude ; Danièle Hérin, députée de l’Aude ; Jean Terlier, député du Tarn ; Pierre Morel-À-L’Huissier, député de Lozère ; Annie Chapelier, députée du Gard ; Corinne Vignon, députée de Haute-Garonne ; Jean-Luc Lagleize, député de Haute-Garonne et Arnaud Viala, député de l’Aveyron.

Les métiers d’art sont dans Dis-Leur !