Municipales : « Les listes citoyennes peuvent siphonner les partis classiques… »

Le collectif #noussommes de Montpellier lors de leur dernière "agora" en juin 2019. Photos : David Richard.

A sept mois des municipales des 14 et 21 mars 2020, les listes dites citoyennes se déclarent un peu partout dans la région. Notamment #Noussommes, à Montpellier qui veut « créer un arc méditerranéen de listes municipalistes », avec l’Archipel citoyen à Toulouse, Nou-s à Perpignan et peut-être une autre liste à Montauban, etc. Le sociologue perpignanais Dominique Sistach décrypte ce phénomène. Slimane Rhany, de #noussommes, explique les « urgences ».

D’où proviennent ces listes citoyennes/municipalistes ?

Ces listes citoyennes comme #noussommes,  l’Archipel citoyen à Toulouse ou Nou-s Perpignan sont un phénomène récurrent, même s’il n’a pas le même objet à la veille des prochaines municipales de mars 2020. C’est surtout cela qui le distingue. Au début des années 1970, comme sur le Larzac, c’était des pratiques lancées par les mouvements libertaires, et altermondialistes à partir des années 1980. On y voyait là une façon citoyenne d’accéder à la politique, très largement connotée libertaire, anarchiste, etc. Ce qui va devenir dans les années 2000, le zadisme (ZAT), par exemple, qui prend dans ce cas des formes d’action directe et non seulement citoyenne. Ce sont des mouvements identifiés à gauche voire à l’extrême gauche. Ancrés dans la ruralité au départ ; et géographiquement plutôt à l’ouest de la France. En Bretagne, par exemple, dans les petits villages de moins de 500 habitants il y en a énormément.

En général, ce sont des listes qui découlent d’une lutte ou d’une action publique sur un dossier contre la mairie ou l’autorité politique en place. Un projet contesté. »

Quelle est leur ambition ?

C’est accéder au gouvernement local. Mais aucune liste n’a accédé au second tour d’une municipale en France, sauf un cas unique en Ille-et-Villaine aux avant-dernières municipales et qui a été battue au second tour. Il y a des listes citoyennes dites de « participation » qui savent très bien qu’elles ne seront pas au second tour, pas dans les « points » pour prendre l’analogisme avec la boxe. C’est le témoignage d’une présence. En général, ce sont des listes qui découlent d’une lutte ou d’une action publique sur un dossier contre la mairie ou l’autorité politique en place. Un projet contesté.

Beaucoup se sont-elles constituées sur une base écolo ?

Dominique Sistach. Photo : DR.

Oui. Carrément. Le passage à l’action citoyenne, après une lutte, on se dit qu’en face, tous comptes faits, on peut contrecarrer la mairie. Ces listes pèsent. A Perpignan, la liste citoyenne représentée par des gens très implantés ici, connus dans différents milieux, culturels, associatifs, etc. Ils sont tous soudés contre la lutte contre le réaménagement du centre-ville par la mairie. Jean-Bernard Mathon lutte depuis plusieurs années depuis que la ville a revu l’octroi de subventions pour ce projet dans un quartier en difficulté. Retraité, il a travaillé à la protection architecturale. C’est un spécialiste et conteste à la ville de Perpignan sa réhabilitation du quartier Saint-Jacques en disant : Attention ! Vous détruisez un site classé ; vous rejetez des pauvres à l’extérieur… Il les accuse de pis que pendre.

Il y aussi le fait que l’occasion fait le larron, aussi. Car la gauche à Perpignan est éclatée ; le PS ne fait pas 10 % ; les communistes sont un peu dans la marginalité… En gros, ces listes se disent : regroupons tout ceci avec la lutte sociale que l’on va mener avec des écolos, etc.

C’est aussi le sens de l’engagement de ces listes citoyennes qui se disent : il faut qu’on intervienne sinon on va à la catastrophe. »

Elles ont aussi fait le bilan du mandat ?

Cette liste repose aussi sur un diagnostic d’échec. Un peu comme toutes les villes de l’ex-Languedoc-Roussillon. De la même intensité qu’à Béziers. L’échec est violent à Perpignan d’où le risque que Louis Aliot (RN) s’enracine dans une espèce de symétrie qui ferait que les deux villes « Sud » de l’ex Languedoc-Roussillon auront basculé. C’est aussi le sens de l’engagement de ces listes citoyennes qui se disent : il faut qu’on intervienne sinon on va à la catastrophe. Le discours des représentants de la liste citoyenne à Perpignan, c’est de dire : Ni Pujol, le maire actuel, ni Aliot. Ni l’un ni l’autre. Leur bilan est assez dur. Dans l’enfer des quartiers financés par l’Anru (Agence nationale de rénovation urbaine), chaque grande ville était susceptible d’avoir des aides spécifiques pour une de leurs cités.

Et les élus se félicitent de l’investissement dans ces quartiers mais ils oublient que c’est dû à un échec et que l’État vient effacer cette dette sociale. »

Lille, Montpellier en ont bien eu un quartier aidé ; Perpignan, elle, c’était trois quartiers dédiés… Et les élus se félicitent de l’investissement dans ces quartiers mais ils oublient que c’est dû à un échec que l’État vient effacer cette dette sociale. Le discours sur la ville qui est en ruine à Béziers et Perpignan est incroyable. Les gens l’ont compris. Dans les années 1990, quand Jean-Paul Alduy est arrivé à la mairie, on pensait que Perpignan était en mauvais état mais qu’elle était redressable. C’était illusoire, même s’il a tenté des choses sur l’image de Perpignan, la catalane, etc. Les années Pujol, c’est la prise de conscience de cette réalité. Ces listes citoyennes sont des marqueurs d’une période. C’est différent à Montpellier (lire ci-dessous).

Comment réagit la ville de Perpignan ?

Ils ont essayé de les calmer. Mais la mairie s’est arc-boutée, commettant une erreur, en les négligeant en plein coeur de l’affaire des Gilets jaunes en plus. Mauvaise perception de la réalité. Ils auraient dû engager un dialogue. C’est vite allé à la rupture. Ceci se situe dans un contexte où les municipales, à Perpignan, c’est plus qu’incertain : on en est à débattre de qui va se présenter ! A droite, on devrait avoir trois ou quatre candidats ; à gauche tout autant… C’est une élection à la polonaise, type années 1980. Si on parle de ces listes citoyennes, c’est parce que les partis traditionnels sont remis en cause ; il y a une crise de légitimité incroyable : les deux grands partis de gouvernement des 40 dernières années se sont effondrés.

Il faut s’en méfier, de ces listes citoyennes : car, même si elles n’ont aucune chance de gagner, si elles font ne serait-ce que 4 % au 1er tour, cela suffira pour aller siphonner et handicaper considérablement les partis traditionnels… »

Y a-t-il un lien entre listes citoyennes et Gilets jaunes ?

Perpignan. Photo : DR.

Bien sûr. Il y aura des listes citoyennes, émanation directe ou indirecte des Gilets jaunes. Mais il y a surtout une ambiance générale qui préside à tout ça. Cela fait maintenant neuf ou dix mois qu’il y a une atmosphère contre les partis politiques, contre un gouvernement classique. Cela se rapproche des actions citoyennes qui existent ici ou là depuis 30 ans. Avec une coloration différente : les actions citoyennes sont à gauche alors que les Gilets jaunes brassent de l’extrême-droite à l’extrême-gauche. Les professionnels de la politique, en local, ne s’en rendent pas compte, ça frise la faute professionnelle. Il faut s’en méfier, de ces listes citoyennes : car même si elles n’ont aucune chance de gagner, si elles font ne serait-ce que 4 % au 1er tour, cela suffira pour aller siphonner et handicaper considérablement les partis traditionnels, tirant sur le PS : on aura même des cas de villes perdues par les socialistes à cause de ces listes.

Et #noussommes, à Montpellier ?

Il y a un interstice idéologique mais d’une autre nature pour #noussommes. C’est un mélange de gens de gauche, d’associatifs, etc. et aussi un noyau de bobos qui ont tout un discours sur l’écologie. C’est tout à fait la sociologie du centre-ville de Montpellier, à gauche. Là ce n’est pas du tout, je pense, pour marquer leur présence politique. Plutôt pour peser sur certains dossier : la mobilité, l’emploi, les transports, la qualité de l’air.

Fini donc les listes un peu atypico-rigolotes…?

L’époque est plus grave. Les gens sont soucieux et ont des soucis. Ceux qui s’engagent ils s’engagent vraiment. L’affaire des Gilets jaunes montre des choses importantes de notre société. Cette force qu’il y a eu dans ce mouvement a duré, duré, duré… Beaucoup pensaient qu’ils ne tiendraient jamais. Ça me fait pensé à ce que l’on disait à l’époque de la Commune de Paris : ils ne feront pas, ils ne tiendront pas. Mais ils l’ont fait : il en a émergé de partout sur le territoire, sans véritable organisation, à part via les réseaux sociaux. Sans armature. C’est un sondage à ciel ouvert. Une information rare. On voit rarement des gens qui ne sont pas représentés, qui ne parlent jamais qui tout d’un coup sortent du bois et disent : on existe. Et on galère. C’est un tremblement de terre.

Tout le monde sait désormais qui sont les Gilets jaunes et pas seulement en France. Dans le monde entier ! Quand des types, à l’autre bout du monde mènent une révolte qu’est-ce qu’ils font ? Ils mettent des gilets jaunes. Les Français ne le comprennent même pas. C’est un phénomène mondial. Et ce n’est pas du tout fini en France. C’est toujours dans la tête des gens. C’est enregistré. Ça fait partie du paysage politique et social de la France. Désormais, on n’attaque pas une élection. Ce sont quand même des gens qui votaient peu. Ils peuvent entrer dans l’élection à tout moment. Je serai tenté de dire que pour les candidats aux municipales, c’est une menace.

Pourquoi ?

Ce sont des petits corps électoraux, les municipales. Pour une ville comme Perpignan, 150 000 habitants, c’est 40 000 personnes qui font l’élection. Si 20 000 types entrent dans la bataille, et qu’ils votent tous pour le même, les autres candidats seront systématiquement battus. L’enjeu pour les populistes est décisif. Marine Le Pen l’a bien compris : elle a d’abord été séductrice envers eux ; puis, en recul, en retrait. Elle y est allée avec beaucoup de délicatesse qui est rare pour un leader d’extrême-droite. Tout d’un coup, son électorat potentiel est en face d’elle. On lui a bien montré que même le Rassemblement national fait partie du système. On a même entendu dans la bouche de gilets jaunes électeurs frontistes : « Marine, n’est pas comme nous; elle est une professionnelle de la politique… »

Recueilli par Olivier SCHLAMA

  • Le municipalisme vise à se réapproprier collectivement les institutions, « par le bas », par les habitants. C’est une façon de fonctionner « horizontale ». Comme l’a fait le collectif Barcelone en Commun qui a remporté les municipales à Barcelone.

A Montpellier, « parti d’une colère », #Noussommes veut créer « un arc méditerranéen de listes municipalistes »

Pour Slimane Rhany, ex-candidat aux Européennes, le mouvement est le seul capable d’une dynamique répondant à « une urgence écologique, démocratique et sociale ».

Tout est en débat, sauf le doute. Il n’y a pas sa place. « On veut et on va gagner », claque Sébastien Martarèche du collectif #noussommes de Montpellier. « Notre mouvement est parti d’une colère, d’une urgence écologique, démocratique et sociale. On a tous en tête le dernier rapport du Giec, ces experts sur le climat », dit-il. Le mouvement s’appuie « sur de multiples expériences professionnelles et citoyennes cumulées, ajoute-t-il. Les membres de #noussommes se réclament d’un parrainage, celui du mouvement international Alternatiba qui lutte pour le climat.

La dernière agora de #noussommes en juin dernier à Montpellier. Photo : David Richard.

Il y a dans ce collectif des membres de partis traditionnels, comme Slimane Rhany qui réfute qu’on le qualifie « d’éminence grise » du mouvement. Cet ancien commercial, médiateur dans une association montpelliéraine est encarté à la France insoumise depuis deux ans. Il n’y voit pas de contradiction : « Les partis traditionnels mais ils sont inopérants au niveau local. Or, le rapport du Giec le dit bien : 70 % des mesures qui peuvent lutter contre le réchauffement climatique sont à mettre en oeuvre au niveau local. » Lui veut créer « une vraie dynamique ». Et tourner la page Frêche. « Les Roumégas, Vignal, Delfosse et Saurel étaient tous des adjoints de Frêche. On ne leur en veut pas. Ils reproduisent juste le schéma d’une époque révolue. »

On ne sera pas un quota de places dans une liste traditionnelle mais une liste municipaliste. Ce qui veut dire que les colistiers représenteront la réalité. On veut faire avancer les choses par le bas ».

Slimane Rhany
Slimane Rhany. Ph. DR.

Aujourd’hui, les gens aspirent à « davantage de démocratie à ce que l’on réponde à l’urgence sociale et écologique. On ne sera pas une liste citoyenne. On ne sera pas un quota de places dans une liste traditionnelle mais une liste municipaliste. Ce qui veut dire que les colistiers représenteront la réalité. On veut faire avancer les choses par le bas ». Il ajoute : « Nous travaillons à la constitution d’un arc occitano-catalan, un arc méditerranéen, soutenu par Barcelone en commun. Le 14 septembre nous serons à Toulouse pour la 1er réunion publique de la future liste de l’Archipel citoyen. Nous serons présents si une liste émerge à Montauban, etc. »

« Dans ce mouvement, il y a des camarades qui ont leur carte à EELV. Il a une vraie fraîcheur. On peut faire des choses ensemble. On a certes nos lourdeurs chez nous mais globalement on est sur la même longueur d’ondes ; on peut faire des choses ensemble… », répète Manu Reynaud, porte-parole d’EELV à Montpellier qui comprend bien que #noussommes est d’abord un épouvantail pour la gauche. D’ailleurs, Sébastien Martarèche embraye : « Si EELV et d’autres à gauche veulent nous soutenir… »

O.SC.

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