Face à la fièvre de l’été : L’efficacité des pièges à moustiques en question…

Ugo Giovanelli : "D'un coup, un samedi du mois de mai, ils ont déferlé...!" Photo : Olivier SCHLAMA

Attention aux appareils promettant monts et merveilles, comme l’exprime Johanna Fite. La responsable de la mission d’expertise sur les vecteurs à l’Agence nationale de sécurité sanitaire a participé au premier et seul rapport d’expertise sur le sujet. Il reste beaucoup de questions en suspens. À ce jour, par exemple, aucune de ces machines utilisant du CO2 commercialisées en France ne dispose d’une autorisation de mise sur le marché. Après le 1er juillet, celles qui n’en ont toujours pas ne pourront plus être vendues…

“Bzzz”… Gérant de la pizzéria Isola Bella, à Sète, Ugo Giovanelli, 40 ans, n’est pas peu fier d’exhiber un filet de capture fourmillant de moustiques enfin piégés qui ne piqueront pas la peau fragile de ses clients attablés. “D’un coup, un samedi du mois de mai, ils ont déferlé…!” Sans crier gare. Sans signe avant coureur. Si ce n’est une température estivale qui leur permet d’éclore. Et de marquer notre peau au fer rouge. Ugo Giovanelli s’est immédiatement mis en quête d’une solution pour ses clients qui “écourtaient leur repas” pour échapper aux piqûres de ces insectes de plus en plus envahissants.

“J’estime que la gêne a, depuis, diminué de 80 %”

Un filtre de capture de moustiques… Ph Olivier SCHLAMA

Après quelques clics, son choix est fait : pour 168 €, il achète un petit piège de 25 cm sur 40 cm équipé, est-il promis, “d’un ventilateur inversé” et “contenant un sachet de phéromones à changer tous les mois pour un coût de 25 € à 30 €” pour attirer autant culex pipiens (moustique commun) que aedes albopictus (moustique tigre, capable de transmettre des virus comme la dengue, le zika ou le chikungunya, parfois mortels). Que des femelles, les seules à piquer, assure-t-il. “J’estime que la gêne a, depuis, diminué de 80 %”, sourit, satisfait, Ugo qui met aussi des spray anti-moustiques à disposition de sa clientèle.

Aucune des sociétés qui commercialisent ces pièges en France auprès des particuliers n’a apporté la preuve scientifique qu’ils sont efficaces…”

Johanna Fite, de l’Anses

Mettre enfin le moustique en cage. La promesse semble à la hauteur du phénomène : l’Hexagone est envahi de moustiques, surtout dans le Sud. Or, en face, les moyens de lutte semblent dérisoires ; peu de produits sont autorisés ; aucune technique n’est au point pour lutter dans cette guerre qui n’a rien de larvée… Pour autant, “aucune des sociétés qui commercialisent ces pièges en France auprès des particuliers n’a apporté la preuve scientifique qu’ils sont efficaces, certifie Johanna Fite, de l’Agence nationale de sécurité sanitaire et de l’alimentation. On n’en sait rien. C’est un outil qui peut être intéressant mais dans une démarche de lutte intégrée. Que ces marques déposent un dossier d’homologation et on verra bien”. C’est, justement, après des campagnes de communication très agressives que cette scientifique a rendu un tout premier avis et un rapport d’expertise ICI qui était très attendu sur le sujet.

“Les allégations comme “zéro nuisance” ou “maison sans moustique” sont “abusives”,

Johanna Fite, de l’Anses. Ph DR.

En substance, Johanna Fite appelle à la prudence avant d’acheter ces appareils qui promettent monts et merveilles. Même la soi-disant validation de l’un de ces pièges par une scientifique de la Tour du Valat, institut de recherche pour la conservation des zones humides, situé en Camargue, est sujette à caution : “L’étude en question a été faite en Afrique et sur des espèces de moustiques que nous n’avons pas en métropole. Cela n’apportait aucun argument pour prouver que c’est efficace chez nous…”, tranche Johanna Fite. “Les allégations comme “zéro nuisance” ou “maison sans moustique” sont “abusives”, dit-elle.

“Le ressenti des gens est intéressant, notamment sur la baisse de la nuisance mais ce n’est pas forcément objectif…”

Le moustique a une distance d’envol de 150 mètres maximum, c’est-à-dire suffisamment pour “chasser” dans un pâté de maisons. Du coup, “il faudrait beaucoup de machines pour que cette solution soit efficace dans un quartier. Certes, convient-elle, le ressenti des gens est intéressant, notamment sur la baisse de la nuisance mais ce n’est pas forcément objectif.” Même quand on voit un sachet totalement rempli de moustiques piégés ? “Oui ; il faudrait voir au bout de combien de temps ce sachet est-il rempli ; à quelles heures il se remplit et de quoi il se remplit ; on a des interrogations sur le fait que ces pièges capturent aussi d’autres insectes que les moustiques…”

Les pièges dits “passifs” et “actifs”

Moustique tigre. Femelles Aedes albopictus prenant son repas de sang… Il peut inoculer une trentaine de virus, chikungunya, virus du Nil occidental, l’encéphalite de Saint-Louis, le virus zika ou la dengue.

On classe ces pièges en deux familles. “Ils peuvent, certes, contribuer à faire baisser les populations de moustiques mais à la condition expresse qu’ils soient correctement entretenus et qu’ils soient en nombre suffisant.” On trouve ainsi des pièges pondoir dits “passifs” qui imitent un lieu où la femelle moustique pond. Ce sont des pièges avec de l’eau croupie. Ces pièges passifs sont intéressants mais doivent être bien entretenus au risque de devenir un nouveau gîte de prolifération !

Les pièges à CO2 sont soumis à réglementation européenne

Le moustique tigre, qui fractionne ses pontes en plusieurs gîtes, est, lui, plus difficile à piéger… Il y a aussi, seconde famille, des pièges dits “actifs” et létaux avec insecticide ou bande collante piégeant les femelles. “Ce sont les préférés des communes qui s’équipent, note Johanna Fite, mais ils nécessitent une alimentation électrique et souvent un “attractant”, souvent du CO2. Parfois aussi un leurre qui imite l’odeur de la transpiration humaine ; ou encore des phéromones. Ce sont ces pièges-là qui sont soumis à une réglementation européenne et qui coûtent cher.”

Ils seront interdits dans trois semaines…

Les machines, qui utilisent du CO2 (gaz carbonique, présent dans la transpiration humaine et qui attire le moustique) ou des leurres, sont soumises à une réglementation biocide européenne. Or, ils ne sont autorisés que de manière transitoire jusqu’au 1er juillet 2022. Ensuite, “les fabricants devront  absolument faire une demande d’autorisation de mise sur le marché (AMM). Pour évaluer efficacité et impacts. C’est l’Anses qui gère cette demande d’avaluation. Aucun n’avait fait de demande. C’est en train de changer. Attendons les résultats. On a beaucoup alerté par rapport à cela quand on a vu les campagnes de com sur le sujet…”

Les maires responsables en matière de vecteurs de maladie

Rémi Cluset, Charles Jannin de l’EID. Moustique tigre stérile. Drones, Ph. O.SC.

Depuis un décret récent, du 29 mars 2019, les maires sont responsables en matière de vecteurs de maladie. Ils ont la compétence pour agir contre les moustiques. Actions de sensibilisation et information entrent dans ce champ. Certaines communes comme celle de Sambuc, en Camargue, mais aussi Libourne ont acheté des pièges ou bornes à moustiques. Des dispositifs chers, parfois à plus de… 2 000 € l’unité ! Et qui demandent un entretien exigeant avec une efficacité relative, comme le rapport de l’Anses le démontre.

Investissements onéreux pour des pièges à bien entretenir

“Ce sont des investissements onéreux et ces pièges nécessitent des consommables qui le sont tout autant comme les bouteilles de CO2, les leurres olfactifs, les filets de capture… Car il faut que le piège soit bien entretenu.” Johanna Fite veut aussi en profiter pour faire passer un message essentiel : même si ces pièges étaient un jour validés sans restriction, “ils ne sont pas une solution miracle. Il ne faut surtout pas oublier la prévention. Si on ne nettoie pas les espaces verts ; si on n’enlève pas les déchets dans son jardin ; si on ne renverse pas les coupelles d’eau ; si on n’entretient pas les gouttières ; eh bien, on sera content de capturer des moustiques mais si on n’éliminent pas les gîtes larvaires…” Johanna Fite ajoute : “Le tigre pique plutôt à l’intérieur. Si l’on a envie de poser un piège c’est donc davantage à l’intérieur de chez soi qu’il vaut mieux le faire…”

Leur efficacité pour diminuer la propagation de maladies vectorielles n’est, là non plus, pas démontrée”

Hugo Giovanelli, patron de Isola Bella, à Sète. Photo : Olivier SCHLAMA

Quels conseils donnerait cette spécialiste pour acquérir un piège ? “Attendre un peu… Et bien évaluer le coût : car il faut tenir compte des consommables comme les filtres. On est dans une période transitoire. Ceux des pièges à CO2 qui n’auront pas eu d’autorisation de mise sur le marché – cela sera théoriquement marqué sur l’emballage, Ndlr – pourront être utilisés que jusqu’à la fin de l’année 2022. Mais ensuite ce sera interdit. Attention donc de ne pas acheter des pièges qui coûtent très cher...”

De plus, même si ces pièges étaient reconnus comme efficaces, “leur efficacité pour diminuer la propagation de maladies vectorielles n’est là non plus pas démontrée.” Il manque des études et des données complémentaires.

“On peut faire mieux et on doit faire mieux”

Au-delà de l’homologation de ces pièges, Didier Fontenille, l’un des grands spécialistes du moustique à l’IRD, complète : “En avoir un dans son jardin, ce n’est pas suffisant ; il faudrait en mettre un tous les dix mètres… Et puis ceux qui fonctionnent au CO2 ajoutent une certaine pollution à l’environnement… Ce n’est pas idéal. Ça semble marcher mais ça ne marche pas assez. On peut faire mieux et on doit faire mieux.”

Expérience pilote à Prades-le-Lez avec des moustiques stériles

Une expérience pilote a été menée à Prades-le-Lez (Hérault) à l’été 2021, dont les résultats encourageants ont été révélés en novembre dernier. Avec un lâcher de 40 000 moustiques stériles mâles pour qu’ils n’aient aucune descendance. Il reste des écueils à franchir avant de valider et d’utiliser cette méthode féconde. Cet essai de faisabilité est une première dans l’Hexagone. Des essais avaient déjà eu lieu au Brésil en 2018 et à la Réunion en 2021. “Précurseure, la Réunion avait certes pris dix ans d’avance”, comme l’a souligné Marlène Dupraz, du Cirad, mais elle avait mis cinq ans à convaincre les élus locaux de l’intérêt de cette méthode. “Nous travaillons à d’autres solutions de lutte, comme les pièges, dont l’efficacité est à démontrer”, avait confié Remi Cluset, directeur technique de l’EID.

Atoll de Marlon Brando…

En Polynésie, comme vous l’a expliqué ICI Dis-Leur, un groupe de chercheurs travaillent sur des atolls infestés notamment celui de Marlon Brando, Tétiaora, avec une bactérie, volbakia, qui donne d’excellent résultats : elle rend là les femelles stériles. L’avenir n’est pas à une seule méthode mais bien à un bouquet de solutions. Il y a aussi le moustique transgénique stérile. Cela ne pose pas de problèmes éthiques en Inde ou au Brésil…

En attendant que d’autres solutions viennent à notre rescousse, comme la technique de l’insecte stérile, dont Dis-Leur vous a déjà parlé ICI, ne négligez pas les moustiquaires et l’entretien du jardin !

Olivier SCHLAMA

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