Chronique : L’âge d’or oublié de Béziers, ville d’arts et de plaisirs…

Les arènes de Béziers en 1898. Photo : DR.

Si d’aucuns évoquent l’âge d’or de Béziers comme celui où le club de rugby de la ville rayonnait aux quatre coins de la France, très peu évoquent un autre âge d’or, méconnu, celui de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Béziers connaît alors une prospérité économique inédite, une explosion démographique inégalée et se situe à l’avant-garde dans les arts lyriques, la ville vit alors les « roaring twenties », années dorées, ne s’interdisant aucune folie et devenant le lieu de tous les plaisirs… C’est ce que nous narre dans sa chronique l’historien Samuel Touron.

Si Béziers n’est plus aujourd’hui la capitale mondiale du vin, elle fut sans doute tout près du but dans le dernier quart du XIXe siècle. Toute l’activité de la ville était alors tournée vers le domaine viticole et Béziers était innovante, elle fut parmi les toutes premières villes au monde à industrialiser la production du vin.

Les premiers laboratoires oenologiques ainsi que des industries diverses s’installèrent dans la ville. Il s’ensuivit un véritable dynamisme économique, la cité biterroise devenant un noeud ferroviaire avec ses deux gares, il fallait, en effet, distribuer et vendre le fruit de la récolte qui faisait la croissance économique de la ville. Il faut dire que Béziers n’est presque pas touchée par la crise du phylloxéra qui frappe alors durement les autres régions viticoles françaises, la ville représente à ce moment de l’histoire 30,6 % de la production du Midi à la veille du XXe siècle, tout simplement gigantesque.

Boom économique, croissance démographique

À ce boom économique il faut ajouter une croissance démographique qui fait naître un nouveau Béziers. En l’espace d’un peu plus d’un demi-siècle, la ville passe d’environ 15 000 habitants à près de 53 000 en 1904. Si Béziers avait continué de croître à un tel rythme, elle compterait aujourd’hui près de 145 000 habitants soit autant que Nîmes et plus que Perpignan. On vient de toutes les campagnes rurales pour travailler à Béziers notamment du sud du Massif Central, les fameux gavach (Aveyron, Ardèche, Tarn, Cantal, Lozère principalement) mais aussi d’autres départements limitrophes et de l’arrière-pays héraultais ou encore de l’étranger, souvent, à cette époque, d’Espagne (Catalogne, Baléares) et d’Italie. Ils contribuent alors à l’essor économique d’une ville qui s’ouvre au monde.

Béziers. Ph. DR.

Les familles biterroises bourgeoises s’enrichissent et résident alors dans les nouveaux immeubles haussemaniens des allées Paul-Riquet au bout desquelles fut construit, en 1844, un splendide théâtre à l’italienne orné de bas-reliefs réalisés par Antoine Injalbert, l’enfant du pays, alors professeur à la prestigieuse école des beaux-arts de Paris. Les propriétaires terriens se firent bâtir sur leurs domaines de splendides châteaux qui témoignent de l’arrogante richesse de la ville. Afin de loger les travailleurs qui affluent, la ville s’étend autour de l’avenue Gambetta, sur le plateau de Valras et autour des avenues Saint-Saëns et Clémenceau.

Considérée comme la Bayreuth française

Béziers devient aussi le centre d’une vie culturelle animée au point d’être considérée comme la Bayreuth française. Elle est alors, après Paris, la grande ville française du lyrisme. En l’espace de trente ans, près de quinze opéras se tinrent dans les arènes de Béziers fondées par le mécène Ferdinand Castelbon de Beauxhostes, un autre enfant du pays. Mélomane et passionné d’art, il engouffrera dans cette aventure une bonne partie de sa fortune mais il réalise ses rêves les plus fous.

Béziers sur la carte de l’Europe des arts

La ville accueille les plus grands chanteurs de l’Opéra de Paris et de la Scala de Milan : Béziers est alors sur la carte de l’Europe des arts. Près de 12 000 personnes assistent régulièrement aux spectacles lyriques qui ont cours dans la ville entre le mois de mai et le mois d’août. L’histoire d’amour entre Béziers et les arts ne s’arrête pas là, la peinture, prospère également, Gustave Fayet, peintre et collectionneur d’art offre à sa ville natale des expositions qui rassemblent les tableaux des plus grands artistes de l’époque allant de Cézanne à Van Gogh en passant par Monet et Gauguin. Nous pouvons y ajouter la sculpture avec les oeuvres d’Antoine Injalbert qui légua non seulement à sa ville natale le monument aux morts du plateau des poètes ou encore La Fontaine du Titan mais la fit aussi rayonner à Paris en réalisant la statue de Mirabeau au Panthéon ainsi que les statues allégoriques qui ornent le pont Mirabeau.

« Le centre-ville se couvre de maisons closes qui firent aussi sa renommée, surtout le vendredi après-midi à la suite des négociations du prix du vin… »

Symbole de cet âge d’or pour les arts biterrois, la ville se dote, entre la gare et les allées Paul-Riquet, d’un magnifique jardin à l’anglaise réalisé par les frères Bühler considérés comme l’élite de la profession et créateurs du parc de la Tête d’Or de Lyon. Le parc est agrémenté de statues de poètes biterrois donnant au jardin son nom de Plateau des poètes, symbolisant à merveille l’âge d’or atteint par la ville dans les arts à la fin du XIXe siècle. Il témoigne également de la prospérité économique d’une petite cité héraultaise qui s’offre les services de paysagistes de renom afin de relier sa nouvelle gare à son nouveau centre-ville.

Fontaine des Titans.

Ville de toutes les réussites, Béziers devient aussi à cette époque la ville de tous les plaisirs. L’argent et le vin coulant à flots, le cocktail explosif est réuni : le centre-ville se couvre de maisons closes qui firent aussi sa renommée, surtout le vendredi après-midi à la suite des négociations du prix du vin par les propriétaires terriens qui arrivent des campagnes. La prostitution est alors prospère, celle de luxe notamment, autour des allées Paul-Riquet, elle s’adresse essentiellement à une clientèle de propriétaires terriens mais aussi à des hauts-fonctionnaires ou des commerçants fortunés.

Tourbillon de folie que seule Paris pouvait égaler

Il faut se tourner vers Maupassant pour avoir une description de ce qu’était ces maisons closes :  « Les bordels sont devenus des « hôtels particuliers ». L’ambiance y est toujours chaleureuse. C’est un lieu de rendez vous de riches, où l’on discute, où l’on joue aux cartes. » À Béziers, à cette époque, c’est la rue Victor-Hugo qui est connue comme la rue de la vie nocturne avec le théâtre des Variétés et ses très nombreux bordels.

Il demeurait encore jusqu’en 2009, un symbole de ce passé libertin de Béziers, au niveau du rond-point Paul-Henri-Cugnenc se dressaient encore fièrement deux phallus signalant l’entrée d’une maison close fermée dans les années 1940. La municipalité Couderc en décida la destruction considérant que cela n’était pas « touristiquement correct » à une époque où il ne faut plus ni choquer ni oser.
Bien avant Montpellier la surdouée, l’autre grande cité héraultaise a aussi connu une période de prospérité et de faste inégalés.

Économiquement et artistiquement brillante, Béziers a profité d’une niche de marché créée par la crise du phylloxéra pour s’enrichir durablement. Un tourbillon de folie s’empara alors de la ville qui, dans cette opulente richesse, ne reculait devant aucune prouesse, aucune innovation, s’illustrant dans les arts et célébrant son succès en s’adonnant à tous les plaisirs dans des fêtes splendides que seule Paris parvenait à égaler…

Samuel TOURON

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