Aveyron : Le marché paysan de Montredon, coeur battant du Larzac

Montredon, le coeur vivant du Larzac. Le village était en première ligne des expropriations dans les années 1970, liées au projet d’extension du camp militaire… Le marché  de Montredon, certains font des heures de route pour s’y approvisionner en produits du terroir de qualité. Ce mercredi 31 juillet on y parlera aussi de roman noir… Reportage :

C’est un événement rare puisqu’il n’a lieu que huit fois par an : depuis 1989, tous les mercredis, en juillet et août. Sur le plateau du Larzac, le marché paysan de Montredon est un moment d’une grande richesse. Le panneau d’accueil, Bienvenue sur le marché, précise bien : « Il instaure des liens directs entre paysans et consommateurs« . Sur cette terre de combat, au climat rigoureux, ces termes prennent un sens vrai : celui de la rencontre.

On fait un long trajet pour le plaisir d’y venir


« Ici, il y a 4 maisons, et 1 000 à 1 500 personnes qui font le déplacement« , dit ce retraité de Saint-Sernin-sur-Rance, qui n’hésite pas à faire un trajet de 1h30 en voiture, pour vendre le jus de pomme de son association. « On y vient depuis dix ans, tous les mercredis d’été. On ne fait pas d’autres marchés », poursuit-il.

Une fois par semaine, pour vendre ses légumes, Magali fait une heure de voiture depuis la vallée de l’Hérault jusqu’au sud-Aveyron. « C’est très convivial. On ressent l’envie d’être ensemble, de passer un bon marché. Entre commerçants, on s’offre des coups à boire. C’est très rare sur les marchés traditionnels. Ça fait longtemps que je fais des marchés dans la vallée. Ici, on voit des gens détendus, ça fait plaisir« … Commerçants, exposants, clients et visiteurs ne tarissent pas d’éloges. Il y a surtout une grande satisfaction de vivre ce moment-là.

Bras dessus, bras dessous, le plaisir d’être ensemble.

Le vaste parking en terre battue se remplit, petit à petit. Un flot de piétons se met en marche. Tout le monde y va, sourire aux lèvres, bras dessus, bras dessous. Le plaisir semble être au bout de ce petit chemin interdit aux véhicules. « C’est le bien-être. Il me semble« , indique cette Drômoise, en vacances sur la terre natale de son mari.

Un couple de Millavois à son tour : « On s’approvisionne, mais on vient plus par convivialité, que pour faire le marché. Ce que ça m’inspire ? La convivialité avant tout. C’est le marché de ce que produit le Larzac. C’est manger sain, du fait-maison« . Montredon, « c’est avant tout un marché de producteurs et artisans locaux précurseurs dans l’Aveyron« , précise l’affiche de l’accueil. « On le fait découvrir aux enfants et aux gens qui viennent nous voir« , nous répond un autre Larzacien.

Rencontres, pique-nique et spectacle gratuit sont aussi au programme. Certains amènent des couvertures. D’autres portent des fauteuils pliants sous le bras. Ici, tout a été aménagé pour pique-niquer, déguster, et se rencontrer. De grandes tables auxquelles sont accrochés des bancs sont à disposition dans la clairière. Ici pas de plastique, le tout est en bois massif. Les coussins qui dépassent parfois des cabas ou des sacs à dos, sont quant à eux prévus pour un autre moment de la soirée. La journée se termine par un spectacle gratuit dans la petite clairière en contre bas du village.

Montredon, village typique en pierre grise, mais au coeur d’or

Le pain s’inscrit dans la suite initiée par la communauté de l’Arche au marché paysan de Montredon – Photo © JJF 2018

« Venez vers 17 heures, on s’installe. Je préviens les autres de votre venue. Je serai à la buvette. » Alors que le marché n’ouvre qu’à 18 heures, ce mercredi, Marie Gaillard est déjà là, accueillante. Elle est sur le Larzac depuis 1979 et tient depuis 1992 le gîte d’étape de Montredon. Elle est affairée à l’installation des verres et des boissons.

Le ciel lorsqu’il est bleu fait particulièrement ressortir le gris des maisons typiques en pierre sèches. Les toits humides brillent sous les quelques rayons de soleil filtrés par les nuages. Les toitures traditionnelles sont en lauze. Ce sont des lamelles plates, de pierres calcaires, de couleurs grises et noirs, qui remplacent les tuiles. Elles sont disposées en écailles.

Installation toute en douceur… en attendant que résonne la cloche

Dans les différentes ruelles ou dans la vaste prairie au bas du hameau, les commerçants s’installent tranquillement. Tout le monde est actif. Une atmosphère paisible règne. Des voitures, le plus souvent des utilitaires ayant largement vécu, sont éparpillées à proximité des différents stands. Ici, il y a de la place pour s’installer.

L’atmosphère sonore est feutrée. On est loin de l’insupportable cacophonie des stations du bord de mer… Alors qu’ils sont une vingtaine à vider leurs véhicules, et à manipuler leurs marchandises, il n’y a pas, ici, de brouhaha assourdissant. Les sons sont disparates, discontinus et surtout très répartis. Cet espace en pleine nature est vaste. De temps en temps, un bruit de caisses qui s’entrechoquent, le bruit métallique d’une portière de voiture qui claque au vent, un cageot en bois qui ripe sur le fonds en tôle de la camionnette se mêlent à celui du vent et au murmure des discussions…

Des « salut !« , des « comment vas-tu ? » se font entendre un peu partout, on se fait la bise entre connaissances. L’ambiance est conviviale, sincère. Il n’y a aucun stress, que des sourires et des rires. Le bruit des gens qui se parlent, calmement, tranquillement fait monter une douce rumeur qui enveloppe progressivement tout le hameau d’humanité. peu à peu, le village s’anime.

« Je fignole » dit Michel, producteur fermier de fromages de chèvre. « Ha, je suis désolé, Madame », dit-il à une femme qui voulait lui acheter une petite bûchette de chèvre, « le marché n’ouvre qu’à 18 heures, il y a un rite, il faut attendre que résonne le son de la cloche… »

« La brebis qui lit », l’autre rendez-vous du mercredi

Même chose pour l’homme qui tente d’enjamber le rang de chaises disposées devant l’entrée de La Jasse (bergerie typique du Larzac) transformée en librairie. « Ce n’est pas encore ouvert ». A Montredon, il y a non seulement le marché paysan qui satisfait les plus gourmands et gourmets, mais il y a aussi une librairie, La brebis qui lit propose de très nombreux ouvrages aux grands comme aux petits.

De la nourriture pour le corps, mais aussi por l’esprit à Montredon avec librairie et dédicaces… Photo JJF

Devant est disposée une table et des chaises pour accueillir un auteur qui dédicace son ouvrage. Ce 31 juillet, l’invité sera  Olivier Truc, journaliste et écrivain, auteur d’essais et de romans policiers : Le Dernier lapon, Le Détroit du loup, Le Cartographe des Indes boréales, etc Et le 7 août signature-rencontre avec Jackie Reuss, traductrice avec Laure Batier de Vivre ma vie : une anarchiste au temps des révolutions d’Emma Goldman. Fresque historique, l’un des plus beaux chants d’amour à la révolte et à la liberté. Un monument de la littérature anarchiste enfin traduit intégralement en français. Sans oublier, le 14 août, Jean-Luc Seigle, scénariste et romancier, auteur de En vieillissant les hommes pleurent, Je vous écris dans le noir, etc.

Mais il n’y en a pas que pour les plaisirs de la bouche et des oreilles ! De très nombreux artisans du Larzac proposent des vêtements en laine, des objets en cuir ou en bois. La simplicité avant tout ! Qu’ils soient avec les exposants ou les visiteurs, les contacts sont riches. La parole se libère facilement. Le désir de communiquer est grand, naturel. Toutes et tous ont des histoires passionnantes. On comprend pourquoi, même s’ils n’ont pas besoin de s’approvisionner, certains reviennent chaque semaine…

Pizzas, musique et saltimbanques

Lorsque le soleil descend lentement à l’horizon (déjà 20 heures !) il ne faut pas manquer d’aller faire un tour sur le chemin qui mène à la clairière où aura lieu le spectacle gratuit. Là se trouve le vieux four à pain. Un petit bâtiment d’une dizaine de mètres de longueur, deux de haut et trois de large environ. Il date visiblement de la création du village, d’une construction traditionnelle en pierre de taille grise. A l’intérieur, devant le brasier qui rayonne, quelques jeunes d’une vingtaine d’années, enfournent des pizzas. Bien sûr, elles sont faites et cuites sur place.

22 heures ! La lune est déjà haute dans le ciel étoilé. Les derniers applaudissements ont fait place à un public debout qui rassemble ses affaires. Ravis par les deux acrobates burlesques qu’ils viennent de voir, les spectateurs engagent la conversation avec les artistes. Même pour celles et ceux qui étaient un peu loin de la scène végétale, les nombreux rires spontanés, chaleureux, aux éclats, des enfants, mais aussi des adultes suffisaient pour se réjouir de l’instant.

Moment hors du temps, bouffée d’oxygène

Pour beaucoup, ces quelques heures, passées à Montredon, sont un moment hors du temps. Une sorte de bouffée d’oxygène loin de la ville, de son bruit et de ses lumières. L’ambiance du marché est plus qu’agréable, elle est apaisante. Il y a même, diront certains, un petit sentiment de réconfort face aux aléas de la vie.

Qu’ils soient sur le chemin du retour, ou qu’ils passent la nuit à la belle étoile, dans leur voiture ou encore au gîte de Montredon, qui peut accueillir 15 personnes, dans les esprits de tous les participants, il restera gravé quelque chose de positif de cette fin de journée. Le marché de Montredon, est aussi l’œuvre d’une équipe de femmes et d’hommes. Toutes et tous sont bénévoles. Ils sont les bâtisseurs d’une formidable réussite humaine et humaniste.

Jean-Jacques FLANDE