Société : Les centres-villes veulent ressusciter

Béziers, vue du ciel. Photo : Dominique Quet Maxppp.

Journaliste, Olivier Razemon, auteur de Comment la France a tué ses villes, a enquêté sur la dévitalisation des centres-villes. Il était à Béziers il y a quelques jours pour présenter son dernier livre et ce lundi 11 septembre à Montpellier, invité par l’association Vélocité. La plupart des villes moyennes sont touchées par ce phénomène qui se produit de la même façon partout. Boutiques désertées, logements vacants… Il préconise des solutions concrètes. Interview.

Vous décryptez le lent déclin des centres-villes dû principalement à la création des centres commerciaux. Comment et pourquoi en est-on arrivé là ? Chaque maire voulait son centre commercial comme une gare TGV ?

C’est un peu ça. J’appelle ça le phénomène de « la pente la plus douce ». Ce n’est pas un grand complot ! Même si la grande distribution que j’appelle le « rouleau compresseur », l’industrie du bâtiment, du béton ou celle de la voiture en bénéficient, c’est quelque chose que l’on a considéré et que l’on continue à considérer comme la meilleure chose à faire. C’est normal. C’est le développement. C’est la modernité. C’est la consommation. Et puis il y a des maires qui ne savent pas trop ; ils ont négocié avec les gens de la grande distribution qui sont souriants, agréables. Tu leur dis : « Va te faire foutre, ils sont toujours souriants ! » On a des élus, des médias, des décideurs économiques considérant que, puisque l’on met de nouveaux équipements commerciaux ou autres en place, finalement, peu importe leur localisation : ça va faire des emplois, de l’activité, du dynamisme et on ne se pose aucune question. Les maires qui voient arriver une opposition à leur projet sont souvent très surpris. Ils ne comprennent pas pourquoi on peut s’opposer à ça. Ils rétorquent : « Le promoteur m’a promis des emplois ! » En fait, ce n’est que quelques années après que l’on se dit que ça pose plein de problèmes. Une sur-offre, les gens ne veulent plus passer par le centre-ville parce que l’on a organisé le territoire pour la voiture individuelle et la périphérie. C’est beaucoup plus un laisser-faire avec cette croyance que cela amène de l’activité, même si, en effet, cela a été le cas pendant des décennies à l’échelle française et européenne.

Olivier Razemon : « Si l’on continue à construire des centres commerciaux, on va dans le mur »

Olivier Razemon. Photo : Maxime Massol.

On ne se pose pas assez la question des effets négatifs ?

Tout revient à une organisation du territoire. La dévitalisation des centres-villes ou plutôt des villes – cela va au-delà des centres- d’autres quartiers sont touchés sur le plan commercial, mais aussi de l’habitat, des transports, etc. Ce n’est pas seulement le fait des centres commerciaux, bien sûr, mais si on continue à en construire, on va dans le mur. Ce qui est sûr c’est que c’est l’urbanisme commercial et toute l’organisation du territoire qui a fait que l’on a organisé, à partir des années 1960, la ville en fonction des besoins de la grande distribution.

Du coup, il a semblé  plus simple d’installer Pôle emploi dans la zone artisanale, de mettre l’hôpital à quatre ou cinq kilomètres du centre, parce que c’étaient des locaux neufs, etc. On ne s’est posé aucune question sur la localisation. Sur la manière de se déplacer. A Castres, par exemple, il ne faut pas s’étonner, puisque l’hôpital est à 10 km de la ville, si les gens achètent tout ce dont ils ont besoin dans cette périphérie.

La métropolisation joue-t-elle un rôle dans la dévitalisation des villes moyennes  ?

La métropolisation, est-ce les 22 métropoles officielles, y compris Orléans et Clermont-Ferrand ? Ou est-ce que l’on parle des grandes grandes villes ? Effectivement, il y a eu plus d’emplois créés dans certains secteurs Lyon, Bordeaux, Toulouse, Strasbourg. Il y a eu plus d’intérêt pour les villes. Davantage d’architectes qui s’y sont intéressés. D’urbanistes. D’aménageurs. Mais quand on regarde les choses plus finement, la population n’est pas forcément plus riche. Le cas de Montpellier est frappant où le revenu médian est inférieur à celui de toutes les communes autour, et nettement inférieur. Je sais bien que les zones pauvres sont à l’intérieur de la ville de Montpellier, mais quand même. En tout cas, cela va à l’encontre l’idée reçue selon laquelle la ville est trop chère pour pouvoir y habiter. Et puis ce n’est pas qu’une question de prix.

Les métropoles sont à la mode aussi. Elles se sont mises à vouloir ressembler à Paris. Celui qui va à Bordeaux, Toulouse ou Nantes n’est pas dépaysé : il a les mêmes serveurs désagréables, les mêmes berges piétonnières, les mêmes cafés branchés, etc. Mais en même temps ce n’est pas cela qui enclenche le déclin des villes moyennes. C’est très facile d’opposer métropoles qui gagnent et villes moyennes qui perdent ; si les unes gagnent les secondes sont perdantes. Non. Si la boulangerie d’Agen ferme ce n’est pas la faute de Bordeaux. Si celle de Béziers ferme ce n’est pas la faute de Montpellier. Le non-aménagement du territoire s’est fait autour de toutes les petites et moyennes villes. Les métropoles ne sont pas forcément en cause.

Quelles solutions préconisez-vous ? Y a-t-il une stratégie globale pour les communes de moins de 100 000 habitants ?

Pas encore. Il y a eu quelques signes du nouveau gouvernement mais qui, pour l’instant, ne débouchent pas sur grand-chose. Dans certaines villes, on fait des choses. Ces initiatives émanent de partout : la commune, l’Etat, des habitants : une association à Castres (Tarn) très développée qui a envie de faire évoluer la situation ; à Perpignan (P.-O.), une ville très compliquée, avec le quartier gitan incroyable ou Saint-Mathieu, aussi certaines associations veulent faire aussi améliorer leur vie quotidienne. Après, il y a des villes qui ont des idées intéressantes.

Une foire aux biens pour réintéresser les habitants

Lesquelles ?

Quelques exemples parmi d’autres : à Nevers (Nièvre), où c’est très dévasté, la ville a l’idée de taxer les fonds de commerce vides. Ça se pratique dans d’autres villes comme Périgueux. L’intérêt c’est que la ville a ainsi pu reprendre contact avec les propriétaires. Les gens parfois ne savent même pas qu’ils sont propriétaires d’un fonds ! Indivisions, fratries… Ça les réimplique. Il y a des villes, comme Cahors ou Aurillac, qui ont décidé de conserver leur hôpital en ville ; à Villefranche-de-Rouergue, qui pourtant installe une nouvelle zone commerciale, ils ont refusé finalement de déménager l’hôpital : l’Etat a accordé  des fonds pour améliorer le site existant en centre-ville. Pour que ça bénéficie au centre-ville.

Et puis je tiens à signaler une action dans une toute petite ville. C’est Joinville en Haute-Marne : 3 000 habitants au bord de la Marne. Ils se sont aperçus qu’il y avait 17 % de logements vides avec pourtant tout un passé, une grande histoire avec un château où est passé un roi de France ; il y a donc en ville tout un bâti splendide, exceptionnel du XVIe siècle avec boiseries, parquets, cheminées… Eh bien, ils ont décidé de faire une sorte de journée portes ouvertes de tous les biens à vendre. Ils ont contacté tous les propriétaires. Ils leur ont dit : « Voilà, on va faire une foire aux biens. Et vous pourrez faire visiter le week-end à tous les gens qui passeront. » Bien sûr, qu’il y a des trucs délabrés vendus à 1 euro symbolique. Mais aussi de super hôtels particuliers parfois même avec un jardin, un pigeonnier donnant sur un bras de la Marne. Mais très grand ! Genre un 450 m2 vendu à peine 250 000 euros ! Ce n’est pas juste des logements insalubres. Ils en ont vendu quelques-uns mais surtout ils ont intéressé les habitants eux-mêmes à leur ville. Cela leur a redonné une fierté. Ils se sont réapproprié leur identité. C’est intéressant de réimpliquer les habitants. Si on habite le quartier de la Madeleine à Albi en considérant que c’est la campagne et que l’on ne va jamais au centre-ville et que l’on fait toutes ses courses à la périphérie ; eh bien, on n’est pas à Albi on pourrait être n’importe où ! Et il y a de quoi intéresser les gens. Une ville, c’est vivant.

En clair, il n’y a pas de solution unique. Mais globalement il faut arrêter la construction de nouveaux centres commerciaux, stopper le déplacement d’équipements publics (Montauban veut déplacer l’Urssaf hors du centre) et des cinémas, laboratoires, services… ; préempter les pas de porte et surtout donner envie aux gens de se déplacer en centre-ville. Pas question d’imposer la loi du « tout-vélo » mais faire en sorte que le coeur de ville soit accessible aux piétons : que l’espace lui soit agréable, que les troittoirs ne soient pas encombrés…

Y-a-t-il une prise de conscience des élus ?

Ça dépend. A Albi, par exemple, la maire, quand il y a eu l’article du New York Times, elle continue à dire que tout va bien. On a eu le label Unesco, etc. En revanche Le Coteau, 8 000 habitants, banlieue de Roanne (Loire), là, le maire a fait une réunion avec les commerçants mais aussi toutes les forces vives. Il a pris le taureau par les cornes parlait des questions de stationnement, de réhabilitation de commerce, etc. A Tournus (Saône-et-Loire), par exemple, un nouveau projet a même provoqué de nouvelles élections. Et puis il y a des endroits où tout le monde s’en fout comme à Charleville-Mézières. C’est très variable. On a tendance quand même à raisonner « local ». A Cavaillon (Vaucluse), les gens étaient outrés, après un article sur France Inter, que des journalistes aient pu parler d’eux de façon un peu négative à part pour le melon.

Que pensez-vous de Val Tolosa à Toulouse et Ode à la Mer à Montpellier ?

On continue à faire des zones commerciales dont le consommateur n’a pas besoin. La consommation a légèrement augmenté, de l’ordre de 1 % à 2 % et le nombre de mètres carrés de 3 % à 4 %. Or, selon une étude du cabinet Procos de juillet 2012, 62 % du chiffre d’affaires du commerce se réalise en périphérie, contre 25 % en centre-ville et 13 % dans les quartiers.

A Val Tolosa, la stratégie du promoteur, c’est de dire que la zone de chalandise ne concerne pas Toulouse. Or, tout le monde sait qu’à une douzaine de kilomètres, Toulouse est concernée. Même s’il est vrai que plus la ville est grande moins grave est le danger, du fait de l’existence d’un tissu urbain plus puissant. C’est beaucoup moins vrai dans les villes moyennes.

Y-a-t-il un lien entre la paupérisation du centre-ville et le FN ?

En 2014, après les Européennes, l’Ifop a produit une étude. Elle ne concerne que les villes de moins de 1 000 habitants. Mais elle montre que moins il y a de commerces plus le sentiment de déclin est prononcé et plus cela dope le vote FN. Mieux, la présence de certains commerces fait barrage au FN ! Attention tout cela joue sur quelques pour cents mais ça joue. Plus le coeur d’une ville souffre plus elle vote FN. C’est vrai à Béziers, Calais…

Justement, vous revenez de Béziers…

J’ai été appelé par l’entourage du maire pour m’entendre dire dans un premier temps : « Nous aimons bien ce que vous écrivez et vos analyses. » Un conseiller m’a montré tout ce qu’il font et c’est vrai que la municipalité s’oppose assez régulièrement à de nouveaux centres commerciaux et qu’ils ont envie de faire revenir les habitants au centre-ville. Le maire, Robert Ménard, m’a invité à le rencontrer. Ce que j’ai fait. Et il m’a engueulé pendant une demi-heure, alors que tout ce que j’avance dans le livre est vérifié !

Propos recueillis par Olivier SCHLAMA

  • (1) Comment la France a tué ses villes (Rue de l’Echiquier).