Société : « Aucune civilisation n’a échappé à la domination masculine »

La domination masculine s'exerce même dans le couple. Même lors d'un épisode d'infidélité, la femme a une propension à davantage pardonner à son mari. Photo : Dominique Quet MaxPPP

Historien, spécialiste de l’amour, Maurice Daumas vient de donner au début de mois de juin une conférence sur : Qu’est-ce c’est que la misogynie ?, à Toulouse, également le titre de son dernier livre qui vient de paraître (1). L’ouvrage de ce professeur émérite d’histoire moderne à l’université de Pau et des Pays de l’Adour démontre avec érudition que la haine des femmes s’invite, masquée, au bureau, dans les institutions, en amitié. Et même dans le couple. Passionnant.

Sait-on qu’en 1970, l’expression harcèlement sexuel n’existait pas ? De façon exceptionnelle on employait le terme « droit de cuissage. » Cet essai montre le caractère universel de la misogynie. Quelles que soient les époques et les sociétés. Elle se réinvente à chaque fois que les femmes acquièrent un droit nouveau.

Impossible de ne pas penser à de nombreux événements marquants. Le 7 juin dernier, le CSA a privé de publicité pour trois semaines l’émission télé phare de C8 de Cyril Hanouna Touche Pas à Mon Poste (TPMP) pour deux séquences, l’une pour atteinte au respect de la personne humaine, la seconde pour sexisme. Quelle soit à petite ou grande échelle, la misogynie est toujours aussi violente. Qu’elle prenne pour viatique l’humour n’y change rien.

Maurice Daumas souligne l’universalité de la domination masculine. Aussi bien des choses soi-disant banales en entreprise, comme la robe à fleurs moquée par des collègues ou dans la vie économique avec l’exemple de cet orchestre viennois qui refuse d’engager des femmes. Ou encore dans le domaine de l’inconscient collectif en prenant appui sur cette publicité italienne qui pastiche un viol collectif.

Face à l’inexcusable haine des femmes, plusieurs mouvements ont marqué  la société comme le mouvement Stop au harcèlement de rue (qui date de 2014) ; le collectif d’action féministe la Barbe qui, en 2012, s’insurgeait (« Les femmes montrent leurs bobines, les hommes leurs films« ), dénonçant le fait que l’écrasante majorité des films présentés au festival de Cannes étaient réalisés par des… hommes.

Alors oui les femmes qui meurent sous les coups de leur conjoint ont été un peu moins nombreuses en 2013 par exemple : 12 tuées, contre 148 en 2012. Mais elles sont encore, dans l’esprit des hommes, liées à « Satan ». Maurice Daumas en fait la terrible démonstration historique.

Pourquoi la haine des femmes existe-t-elle ? Où trouve-t-elle son origine ?

La question des origines est posée par les anthropologues et les psychanalystes. Les premiers la recherchent dans le champ socio-économique (pour Françoise Héritier, les femmes, indispensables au groupe pour se reproduire, constituaient une « ressource » à contrôler). Les psychanalystes, freudiens et lacaniens, la recherchent dans la psyché humaine, où serait profondément inscrite la « peur du féminin ». L’historien ne peut apporter de réponse, car il n’a pas de point de comparaison : on ne connaît pas de société qui ait échappé à la domination masculine. Il n’y a pas un « avant », où les hommes et les femmes auraient été à égalité.

Maurice Daumas. Photo : DR.

Qu’est-ce que la « misogynie invisible » que vous évoquez ?

La misogynie visible est l’antiféminisme, qui s’oppose à l’égalité des sexes et aux avancées en sa direction par toutes sortes de moyens : en rappelant aux femmes qu’il existe une hiérarchie et qu’elles occupent la seconde place, en les harcelant, en s’en moquant, en les traitant en objet, en propageant des stéréotypes qui les rabaissent, etc. La misogynie ambiante, invisible et indolore, est celle dans laquelle nous baignons, femmes et hommes confondus. On ne l’aperçoit que lorsque le progrès social la dévoile. En regardant en arrière, on s’aperçoit qu’il y a dix, trente ou cinquante ans existaient des injustices dont nous n’avions pas conscience, qui ont été révélées et qui ont disparu. Il y a 60 ans, le viol n’était pas un vrai crime. Dans les années 1980, la notion de harcèlement sexuel n’existait pas.

« La propension des hommes à couper la parole »

Il y a dix ans, aucun journal n’aurait fait un article sur le fait que les villes sont faites par et pour les hommes, et que les femmes n’éprouvent pas la même liberté qu’eux dans l’espace public. J’en déduis qu’il existe bien des discriminations invisibles qui touchent les femmes et qu’il faut prêter attention, dans ce domaine, aux lanceuses d’alerte que sont les féministes. Voyez l’exemple du taux de TVA appliqué aux protections hygiéniques : les féministes dénonçaient depuis longtemps cette injustice, qui a été supprimée en 2015, et les chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales.

C’est un chercheur américain qui a étudié et révélé récemment ce phénomène dont nous n’avions que vaguement conscience : la propension qu’ont les hommes à couper la parole aux femmes. Le « manterrupting » est le dernier exemple en date de la révélation d’une discrimination jusque là invisible…

La misogynie tend-elle à régresser ou progresser ?

Je pense que la misogynie ambiante tend à régresser. Nous sommes de plus en plus conscients des multiples discriminations dont sont victimes les femmes. Mais cela ne suffit pas à les éliminer ! Voyez la question des tâches domestiques, où les inégalités diminuent très lentement. Voyez l’attribution du nom de famille, qui continue d’être massivement dévolue au père.
L’antiféminisme est d’une autre nature. Au cours des deux derniers siècles, l’opposition à l’égalité des sexes a fortement diminué. Et pourtant, l’antiféminisme est toujours bien présent dans nos sociétés. Pas seulement dans ses bastions traditionnels que sont la vie politique, le sport et la religion, mais aussi dans les domaines d’innovation. Du street art aux sites d’information en passant par les jeux vidéos et le trading, les hommes installent le plus souvent dès le départ un monopole de fait qu’ils protègent ensuite par des dispositifs (réseaux, sociabilité) qui imposent un climat très masculin. De plus, l’antiféminisme a trouvé un immense champ d’expression dans l’Internet et les réseaux sociaux, cet espace public peu contrôlé où l’impunité est de règle. Tous les projecteurs sont tournés aujourd’hui sur le sexisme en politique. Mais on a affaire à des adultes. La lutte contre le cybersexisme, dont les adolescents sont la cible privilégiée, me paraît une priorité. Or les études sont encore rares sur cette question.

Vous dîtes que la domination masculine est : universelle, protéiforme et, pour l’instant, insubmersible. Pourquoi, selon vous ?

La domination masculine fait partie de ce qu’on appelle les « systèmes complexes », capables de réparer leurs erreurs et de surmonter les obstacles en se transformant. Elle existe dans toutes les sociétés et aussi loin qu’on remonte dans le temps. Elle prend des formes extrêmement diverses et est capable d’abandonner la forme du pouvoir coercitif pour adopter celle du pouvoir normatif, où elle est presque indécelable. Last but not least, la hiérarchie entre les hommes et les femmes a pour elle l’avantage de paraître naturelle. Il n’en est rien, mais nous en sommes tellement imprégnés qu’il nous faut lutter pour penser différemment. Or il est fatiguant de lutter : le conformisme est une voie plus confortable. C’est pourquoi le féminisme est encore un gros mot, presque autant chez les femmes que chez les hommes.

Peut-on être victime et/ou coupable sans le savoir ? L’amour est-il vraiment au-dessus de tout soupçon ? Pourquoi ?

Bien entendu, nous sommes victimes et coupables de discriminations à notre insu. Prenez un couple à un moment donné : il est en état d’équilibre. Ce qui signifie que fonctionne un mécanisme d’homéostasie, de régulation, où les inégalités sont compensées. L’un fait ceci, l’autre cela, et dans l’ensemble nous sommes satisfaits et même heureux. Prenez le même couple sur la longue durée, dix, vingt ans. Et là surgissent les inégalités : dans le travail, les revenus, le temps de loisir, et même dans les aléas de la vie, qui sont tout sauf des aléas puisqu’ils touchent d’abord les femmes (violences, infidélités, séparation). Nous vivons d’abord dans le présent, ce qui fait que nous apercevons mal ces injustices profondes et particulièrement difficiles à éradiquer. C’est aussi la raison pour laquelle elles affectent moins les femmes, qui finissent par oublier ou refouler les blessures passées.

« C’est aussi « par amour » que les femmes sont moins enclines à l’infidélité que les hommes et la pardonnent plus facilement qu’eux »

L’amour est ce qui devrait, en théorie, supprimer les inégalités dans le couple. C’est une situation où nous sommes prêts à nous sacrifier pour autrui. Le problème est que les femmes, par leur formation, leur éducation, sont plus incitées à le faire que les hommes. On apprend aux filles à être douces, tendres, à écouter les autres, à prendre soin d’eux. Cette bienveillance profite aux garçons, auxquels on impose, de leur côté, une éducation fondée sur le dépassement de soi, la compétition, l’ambition, autrement dit un comportement agonistique. Bien entendu, la « fabrique des mâles » à son coût, mais il n’est pas suffisant pour imaginer renoncer aux avantages que fournit la masculinité.
Les inégalités entre les sexes se manifestent dès les premières amours, comme les études sociologiques l’ont montré. Après, dans la vie de couple, l’amour est ce qui permet d’aplanir toutes les difficultés, donc de nier les discriminations. C’est « par amour » qu’on ne veut pas se chamailler pour des « détails » comme le partage des tâches ménagères ou l’attribution du nom de famille aux enfants. C’est « par amour » qu’une femme acceptera bien des sacrifices (en temps, travail, charge mentale) qu’impliquent les enfants, et c’est aussi « par amour » que les femmes sont moins enclines à l’infidélité que les hommes et la pardonnent plus facilement qu’eux.

Les hommes ont peur des femmes : est-ce l’explication principale de cette haine des femmes ?

Il faut distinguer, à mon avis, la peur des femmes et la peur du féminin. Sinon, on ne peut pas penser en même temps les progrès en ce domaine et le fait que persiste chez l’individu masculin un malaise qui se traduit au niveau culturel par des discriminations à l’égard des femmes. La peur des femmes n’a cessé de reculer au cours des quatre ou cinq derniers siècles. Le progrès est évident. Ne parlons même pas du temps où elles étaient considérées comme des alliées de Satan. Les femmes ne sont même plus vues comme il y a cinquante ans, lorsqu’on croyait encore que la femme réglée faisait tourner le sang du cochon, le lait et la mayonnaise… Les stéréotypes les plus discriminants semblent s’effacer peu à peu. Les raisons du recul de la peur des femmes sont l’essor de la mixité, le développement du travail salarié féminin, l’avènement de l’amour comme fondement du couple et le recul de l’influence de la religion.
La peur du féminin est d’une autre nature. Selon les psychanalystes, elle découle de l’empreinte laissée dans la petite enfance par les relations affectives. Il vaudrait mieux l’appeler l’ « angoisse du sexuel », car elle est partagée, sous des formes différentes, par les deux sexes. Elle s’atténue au cours de la socialisation secondaire, en passant de l’adolescence à l’âge adulte, mais elle dépend aussi beaucoup du milieu social plus ou moins favorable à l’égalité dans lequel on évolue. Il est évident qu’une situation de mixité est plus favorable pour surmonter l’angoisse du sexuel qu’une situation où les sexes sont séparés.

Pourquoi assurez-vous que la discrimination passera, la domination restera ?

Parce que la plus grande ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas… Plus sérieusement, les discriminations ne sont pas que réelles : elles sont aussi une affaire de perception (beaucoup demeurent invisibles ou peu sensibles). Or, de plus en plus de gens pensent que l’égalité entre les femmes et les hommes est déjà atteinte ou pas très loin de l’être. Lorsque cette opinion sera devenue majoritaire, on ne parlera plus de discriminations, mais de simples différences entre les sexes. A ce moment-là, la domination masculine subsistera, mais on ne la verra plus. Ce danger est un effet pervers du progrès social.

Propos recueillis par Olivier SCHLAMA

Qu’est-ce que la misogynie (Editions Arkhê).  Essai.  18,50 euros.
 http://www.arkhe-editions.com/portfolio/quest-ce-que-la-misogynie/