« Les risques psychosociaux touchent tout le monde »

Psychologue à Toulouse et Partis, Béatrice Edrei, spécialiste de la souffrance au travail. Photo : DR Psychologue à Toulouse et Partis, Béatrice Edrei, spécialiste de la souffrance au travail. Photo : DR

Psychologue clinicienne basée à Toulouse, Béatrice Edrei est membre du laboratoire de psychologie clinique, psychopathologie, psychanalyse Paris-Descartes, chercheur associée au CNAM, et responsable du dispositif clinique de prévention de la souffrance au travail. Elle constate une surcharge de dépressions, violences voire de suicides.

Selon un sondage effectué il y a quelques semaines pour la mutuelle La MGEN, 90% des Français affirment que la souffrance au travail a progressé en dix ans. Constatez-vous le même phénomène ?

Dans ma pratique, en consultation, on observe en effet une recrudescence de pathologies liées à la souffrance au travail. On constate une surcharge de dépressions, de violences, voire de suicides sur le lieu de travail que l’on ne connaissait pas avant. Le travail est de plus en plus la cause de souffrances pathogènes alors qu’il doit être en théorie un constructeur de santé, du bien-vivre ensemble.

De quand datez-vous ce changement ?

Depuis le tournant gestionnaire des années 80 avec l’évaluation et la fixation d’objectifs individuels. Mesurer le travail sous forme quantitative est l’incarnation d’une méthode managériale issue d’une idéologie d’inspiration néolibérale, prônée par des économistes comme Milton Friedman. Avec fixation d’objectifs individuels, une protocolisation du travail, etc. Dans ce système de management, les modèles de gestion ont pris le pas sur les valeurs en entreprise et notamment « l’ingéniosité » du travail.

C’est-à-dire ?

Il y a un décrochage entre ce que les gens mobilisent comme intelligence, ingéniosité au travail pour répondre à la complexité de la tâche, combler l’écart entre la prescription incomplète et le réel du travail et ce sur quoi il vont être finalement évalués, ou ce à quoi ils doivent péniblement se soumettre : évaluation des pratiques, audit qualité, protocolisation diverses. Le fossé abyssal entre les logiques de gestion et la réalité du travail de terrain fait le lit d’une souffrance pathogène au travail.

Le travail a une vertu pour la santé mentale : c’est en théorie un espace où l’on peut mobiliser sa créativité. Cela permet le dépassement de soi. Quand les conditions sociales sont réunies, c’est l’une des thérapeutiques parmi les meilleures qui soient ! Quand il y a souffrance au travail, c’est très visible mais il y a quelque chose qui, lui, ne se voit pas, c’est le manque de coopération qui est l’essence du lien social. C’est remplacé par la « compatibilité » du salarié, remplaçant le lien de confiance. Quand il n’y a pas de sentiment de coopérer à une oeuvre utile, cela met en panne le travail collectif. Ce qui a des conséquences négatives sur la santé mentale. Les gens ont besoin de sens.

L’économie sociale et solidaire qui dit donner du sens et semble échapper à la crise. Échappe-t-elle à la souffrance au travail ?

Le fait de donner du sens est une une bonne chose mais ça ne suffit pas. Prendre soin de l’autre ok. Mais faire un sale boulot pas reconnu et extrêmement mal rémunéré avec des conditions de travail qui parfois s’industrialisent… Et qui comptabilisent le temps, qui demandent aux gens de ne pas s’attacher à la personne âgée, de ne pas s’investir, c’est une forme de taylorisation.

Comment définissez-vous la souffrance au travail ?

La souffrance n’est pas pathogène en soi. Travailler, c’est se confronter à l’inconnu. Ce qui est intéressant, c’est quand on a la possibilité de transformer cette souffrance en plaisir. Il faut des conditions pour cela. Or, on nous demande de plus en plus que l’effort engagé pour se débrouiller avec ce que l’on nous demande ne compte pas de « temps perdu ». C’est cette dimension invisible qui est une valeur pour soi. Une valeur pour les autres. L’énigme, c’est la normalité. Le Graal, c’est la mobilisation de l’intelligence. Au travail, on va toujours au-delà : on bidouille, on invente… Or, cet espace-là n’est pas reconnu. D’où certains salariés qui se désengagent.

Pourquoi a-t-on l’impression d’un manque de solidarité dans l’entreprise sur ces sujets ?

La plupart de gens ne comprennent pas pourquoi ils souffrent, ,pourquoi ils ne s’entendent plus avec leur voisin de bureau. Leurs directions encore moins. Pour la plupart des gens, la santé mentale renvoie à l’histoire personnelle. La majorité d’entre-eux ne sont pas malades. Ils tiennent grâce à leurs défenses mais sur le plan moral, c’est plus ambigu : ils se mettent des oeillères sur ce qui se passe. On en arrive à l’individualisation. A la souffrance. Sans en exonérer bien sûr l’organisation du travail.

Quand il y a suicide sur le lieu du travail, certains parlent de causes multifactorielles…

Un suicide au travail, c’est complexe. Mais, on peut au moins dire que c’est le travail qui est en cause même si la forme d’une maladie est toujours personnelle et, heureusement, que l’on peut choisir sa façon de souffrir. Je préfère explorer le chemin causal – qu’est-ce qui s’est déstructuré ?- quand il y a une explosion symptomatique.

Y a-t-il des signes avant-coureurs ?

Il y a épuisement professionnel à force de saturation psychique. Quand la pensée est totalement saturée. On ne peut pas en parler  quand on ramène seulement ses soucis à la maison. Cela peut être le fait de quelqu’un de très investi. Et puis il y a LA rencontre diabolique : quand on est surchargé d’inutile, de quelque chose de toxique et qui n’a strictement aucun intérêt comme remplir un questionnaire dit de qualité. Et si en plus on vous demande de faire 48h en 24h…

Qui est le plus touché ? Le cadre qui réussit et qui en fait trop au point de faire un burn out ?

La souffrance au travail touche tout le monde, toutes les catégories. Elle a beaucoup été médiatisée à partir des cadres qui ont commencé à en parler d’une façon simple. Mais il y a toute une population invisible d’aide-soignantes, éboueurs, etc. avec une dimension injuste d’être invisibles.

Certains candidats à la présidentielle évoquent ce sujet. Qu’en pensez-vous ?

Hamon et Mélenchon en parlent plus que les autres candidats, ce qui est déjà positif. Mais ils parlent beaucoup d’emploi – qui a un statut- pas du travail. Ce n’est pas la même chose. Un certain nombre d’activités sont du travail mais pas un emploi.  Pour Hamon, il me semble qu’il s’agit plus de pointer une hypothétique fin du travail qui renvoie à l’idée d’un partage d’emplois raréfiés. Mais le travail, celui qui se caractérise par l’inventivité, la mobilisation subjective, la ruse, ne recouvre pas l’emploi, il n’a pas réellement de fin, il n’est pas mesurable ou quantifiable. Le travail humain n’a pas d’horizon quantitatif et nombres d’activités à forte utilité sont invisibles, ne sont pas des emplois au sens d’un statut qui leur serait conféré. On pense par exemple au travail de care ou au travail domestique, au travail associatif, au travail de soin qui est loin de se raréfier mais qui souffre de son invisibilité dans un monde où n’a de la valeur que ce qui peut se compter. Mais comment quantifier la compassion de l’infirmière ? La ruse du journaliste ?

 Propos recueillis par Olivier SCHLAMA

  • Colloque de psychodynamique du travail les jeudi 19 et vendredi 20 octobre 2017 :  les pratiques en psychodynamique du travail : du terrain en entreprise à la consultation en cabinet. Maison de la Chimie – 28 bis rue Saint Dominique, 75007 Paris. Colloque organisé par la Chaire psychanalyse santé travail du Cnam, le laboratoire PCPP de l’Université Paris Descartes, l’AISPDT et la revue Travailler.

 

> Retrouvez l’intégralité du dossier > « Souffrance au travail : il y a encore du boulot ! »