La présidente de la FNSEA : « Les néo-paysans ? Un bienfait ! »

Christiane Lambert, présidente FNSEA. Photo : DR.

EXCLUSIF. Christiane Lambert est, depuis avril 2017, la présidente de la FNSEA, le plus puissant syndicat agricole français. Militant pour une agriculture audacieuse et durable, elle a accepté de répondre aux questions de la rédaction de Dis-leur concernant les néo-paysans. Un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur et qui donne un coup de fouet à la filière. Ferme innovante au marketing payant, paysan-boulanger venu de Sup de Co, sociologue au regard aiguisé sur les bouleversements de l’agriculture de demain, etc. La rédaction s’est mobilisée alors que durant les vacances d’été vous avez pu croiser, en alpages ou en plaine, les destinées passionnantes de ces nouveaux audacieux de la terre. Un dossier complet vous sera offert la semaine prochaine sur le sujet.

« Culture du safran, élevage de grenouilles, etc. Oui, dans ma région comme dans les autres, je le remarque : il y a de plus en plus de nouveaux acteurs de l’agriculture. C’est un phénomène qui va crescendo, commente Christiane Lambert, présidente de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) et elle-même agricultrice. D’ailleurs, un peu de toutes les productions sont représentées parmi ces néo-paysans. Ça ne date pas d’aujourd’hui même si cela prend de l’ampleur. »

La présidente de la FNSEA ajoute : « Quand j’étais au CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs), en 1998, j’avais rencontré quelqu’un qui cultivait des plantes pour faire des tisanes en Savoie. Eh bien, il y a de plus en plus  de ce genre d’initiatives. On observe un retour à la terre et un regain d’installations dans le secteur pour ces nouveaux arrivants. C’est très positif. Ce sont souvent des gens qui ont eu un début de carrière ailleurs, qui ont eu des diplômes et savent créer. Or, l’agriculture, c’est un métier de création. » Les paysans ne sont pas mort. Et les néo-agriculteurs réconcilient deux mondes. Celui de la ville et celui de la campagne. « Ceux qui réussissent comme nouveaux venus savent se lancer avec pragmatisme et ils ont une bosse du commerce très développée. »

Produits locaux plébiscités

Pour la présidente de la FNSEA, « ces initiatives répondent à une demande forte des consommateurs. Selon un sondage d’OpinionWay de juin 2017, dit-elle, certaines régions gourmandes font même davantage battre le coeur des français que d’autres. Et restent ancrées dans leur mémoire. Les produits Bretons, Normands et issus de Paca sont cités en premier. En Auvergne où l’on aime le plus acheter en circuits courts. En revanche, en Occitanie, peu de sondés citent des productions emblématiques... Mais tous les sondages le disent unanimement : les français plébiscitent les produits locaux. L’agriculture c’est aussi une histoire de proximité. Par ailleurs, actuellement, 5 % à 7 % des producteurs français sont en bio.  Cela va s’accentuer. Et 22 % des agriculteurs sont en circuits courts – même si c’est parfois pour certains une partie seulement de leur production en circuits courts. C’est, en tout cas, entré dans les esprits de chacun. »

Distributeur automatique climatisé de fruits et légumes !

Christiane Lambert cite des réussites : « Prenez l’une de mes connaissances dans l’Oise, Christophe Grison. Son salarié voulait, en 2013, s’installer en agriculture raisonnée pour faire des céréales. Au lieu d’acheter de la terre, assez chère, tous les deux avec l’épouse du premier ont constitué une société à trois et ont « annexé » un coin de leur champ de 2500 m2 sous serre. Ils en ont profité pour rénover la grange. La femme du salarié, enseignante à mi-temps, vend les légumes les vendredis, samedis et dimanches. Et ça ne désemplit pas! »

Toutes les initiatives sont les bienvenues. Ambassadeur de Agridemain, Christophe Grison, agriculteur à Mareuil-sur-Ourcq, a un atelier de maraichage donc. Son concept est original puisqu’il s’accompagne d’un distributeur automatique climatisé de fruits et légumes ouvert 24h sur 24h, fonctionnant avec la carte bleue. « Et qu’il faut réapprovisonner sans cesse, tellement ça marche ! » Notamment pour les gens qui travaillent tard le soir ou commencent tôt le matin. Avec des produits cueillis le matin-même. Melons, courgettes, tomates, haricots verts, concombres, aubergines, poivrons, salade… Et des fraises sous un quart de cette serre. On n’est pas en bio mais pour la plupart il y a zéro traitement phytosanitaire. Une vente à la ferme sacrément originale. Le néo-paysan force l’agriculteur classique à se réinventer.

Potager urbain sur le… toit d’un parking

Intarissable, Christiane Lambert souligne comment la GMS s’approprie une recette qui marche. « Je connais un boulanger dans l’Oise qui propose des baguettes de pain  dans des distributeurs, confie-t-elle encore. Il existe même des innovations initiées par des grandes surfaces. Une sorte d’agriculture urbaine. Carrefour, par exemple, produit des légumes sur une partie de ses parkings ! » Le premier de ces potager urbain, d’une surface de 1 200 m2 a été inauguré en avril 2017, sur le toit du parking couvert de son hypermarché de Villiers-en-Bière (Seine-et-Marne). » La société a en effet annoncé son intention de déployer des projets identiques sur d’autres sites comme à Mérignac (Gironde) avec un projet, lui, en pleine terre de 6000 m2. Une centaine de sites pourraient être éligibles. C’est moins de CO2 et des circuits courts qui vont vraiment entrer dans le quotidien des gens.

Christiane Lambert : « Quand je peux bien manger et acheter de bons aliments – plutôt le week-end -, je le fais ; quand je suis à Paris, je prends ce que je trouve… »

Christiane Lambert rappelle, auparavant, que « l’agriculture a bénéficié de toute une série de modes sociétales, comme l’avènement des produits light, des alicaments (« qui ne marchent plus du tout ») et les émissions TV de défis culinaires », qui ont, certes, fait long feu. Pour la présidente de la FNSEA, « il y a de la place pour tous les acteurs, anciens ou nouveaux, néo-paysans compris, et toutes les productions. On est dans un écosystème nouveau. Personnellement, quand je peux bien manger et acheter de bons aliments – plutôt le week-end -, je le fais ; quand je suis à Paris, je prends ce que je trouve… »

Christiane Lambert, présidente FNSEA. Photo : DR.

Elle enfonce le clou : « Le Credoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) et tous les cabinets conseil spécialisés le disent : ces propositions répondent à la demande, forte, des consommateurs. Et même si 80% des fruits et légumes s’achètent encore en grandes surfaces, celles-ci l’ont bien compris, s’adaptent et proposent de plus en plus d’innovations. Comme un coin « produits régionaux ». Ces néo-paysans ? C’est un bienfait ! En plus, cela nous rapproche incontestablement des urbains. Quand les habitants des villes sont tentés par la culture de la terre, ils s’aperçoivent des difficultés que nous rencontrons quotidiennement.  Comme les aléas climatiques qui sont de plus en plus difficiles à cerner. Quand il grêle sur les courgettes d’un agriculteur de mes connaissances, même si elles sont excellentes, elles sont pleines de trous, jaunissent, et sont donc invendables. Nous faisons des métiers du vivant.  Les spécialistes du foie angoissent et nous avec eux pour ce qui pourrait arriver à l’automne quand les palmipèdes revenant de migration largueront leurs excréments en vol au-dessus des exploitations du sud Ouest… Car c’est comme cela que on a dû abattre tout le cheptel de canards : pour éviter la propagation de l’influenza aviaire, le fameux H5N8… » Idem pour la « sécheresse qui touche de nombreuses régions, dont l’Occitanie, avec des récoltes en baisse de 20 % à 30 %. »

Etats généraux de l’Alimentation : « Pas normal qu’un agriculteur qui travaille 24h sur 24h soit parfois si peu payé… »

Quant aux états généraux de l’Alimentation qui sont en cours – des réunions très importantes commencent la semaine prochaine – voulues par le président Macron, Christiane Lambert explique que « c’est un gros chantier avec 11 ministères concernés, 500 personnes au travail, deux grands chantiers avec 14 ateliers. Il y a du rationnel et de l’irrationnel. Il y a toujours des gens qui veulent changer le monde, d’autres qui disent que ça ne sert à rien. Nous, nous sommes pragmatiques. Il y a et il y aura beaucoup d’évolutions dans l’agriculture. Quand on pense qu’il y a 70 références en jambon blanc… »

Mais le sujet le plus sérieux est celui du revenu des agriculteurs dont une bonne partie vivent en-dessous du seuil de pauvreté avec nettement moins de 850 euros par mois.  « Il n’est pas normal qu’un agriculteur travaillant parfois 24h sur 24h soit si peu payé et que ce soit les grandes surfaces qui exercent une pression hors du commun sur les prix d’achat. C’est notamment vrai pour le lait, la viande, le miel, les fruits et légumes, etc. C’est la dictature du prix bas. Et si on n’obtempère pas à -20%, ils achètent à l’étranger… Alors qu’en France, non seulement on sait bien produire mais on est irréprochable en terme de sécurité sanitaire. On l’a vu avec la crise des oeufs »

Pour assainir la filière, les néo-paysans pourrait servir d’exemple réussi.  De la fourche à la fourchette.

OLIVIER SCHLAMA