Chez Pépé Nicolas : L’authenticité payante

Une fête conviviale et authentique pour les 60 ans de la ferme Chez Pépé Nicolas. Photo : Olivier SCHLAMA.

Pas de folklore, pas de mise en scène mais de l’authenticité et du partage à foison. L’idée du néo-paysan-homme d’affaires Valentin Suchet, 25 ans, formé dans une école de commerce, c’est de ne rien céder à ses racines. Il garde les codes du paysan sans perdre de vue le tiroir-caisse. Une curiosité. Son crédo : depuis la ferme d’alpage aux délicieuses spécialités savoyardes de son arrière-grand-père, Chez Pépé Nicolas, en Savoie, qu’il vient de reprendre : faire de la qualité, transmettre ces valeurs, en s’appuyant sur les réseaux sociaux et un restaurant et une boutique qui font le plein. Pour que le client, devenu consomm’acteur, n’ait pas de réticence à payer un jour un peu plus cher pour un fromage qu’il aura contribuer à fabriquer. Un modèle de néo-paysan ? Reportage.

Chez Pépé Nicolas : Valentin Suchet n’a pas eu à trouver un nom vintage à la mode pour son emblématique ferme-restaurant créé par son arrière-grand-père, niché dans la vallée des Belleville, dans cette fière Tarentaise, à quelques centaines de mètres des Ménuires (Savoie). A 1 900 mètres d’altitude, ce nom claque comme un étendard invisible à côté du drapeau savoyard qui flotte, lui, au vent encore parfois frisquet en ce mitan de ce mois de juillet. En contrebas du lieu-dit La Chasse, le parking géant ne désemplit pas. En été, personne ne pousse jusqu’à Val Thorens à quelques kilomètres : la ferme est le terminus obligus ! L’attraction. L’ovni. Tout sauf une autarcie : la traite des chèvres se fait à la main avec participation gratuite pour le public. Tout, sauf un musée. Tous les codes de la paysanerie sont présents… en mieux : tout y est biologique, sans produits phytosanitaires. S’y ajoute une dimension à l’authenticité : un marketing subtil et terriblement efficace. Sur le bras, Valentin a fait tatouer une phrase en anglais : my one lane. Ma propre voie. Tout est dit.

Valentin Suchet : « L’important, c’est, in fine, de produire des fromages avec les gens qui y auront participé… »

« Nous ne sommes pas un zoo. Et on ne met pas en scène un folklore ; rien n’est réglé comme du papier à musique. Les chèvres font ce qu’elles veulent ; elles reviennent seules de leur matinée sur les hauteurs. Et ce n’est pas forcément à midi pile ! » intervient l’oncle de Valentin, Thierry Suchet. Les deux hommes se partagent les visites de la ferme, de la basse-cour et de la fabrication du fromage à l’ancienne.  « En même temps, on est aussi une ferme 2.0 avec un Facebook actif et interactif où on publie régulièrement des vidéos et on demande aux gens de faire de même. » Il reprend auprès des touristes : « Dix litres de lait de vache, c’est un kilo de fromage. Et il en faut pour en vivre… » Une vitrine de l’ambiance alpestre d’autrefois. Une paysannerie qui se réconcilie avec les gens de la ville. Un travail harassant qui n’offre que quelques heures de répit par nuit mais qui est « très épanouissant. Heureusement cela ne dure que 100 jours, le temps de l’estive. »

Valentin Suchet. Photo : Olivier SCHLAMA.

Mi-juillet, pour les 60 ans de l’exploitation, créée par le fameux arrière-grand-père, Nicolas Jay, ex-maire de Belleville et créateur de la station des Menuires,  la journée n’a pas été annoncée sur les réseaux sociaux. Pour éviter d’être débordés. Malgré cela, plusieurs centaines de personnes ont foulé l’herbe, éternellement grasse, en admirant le ruisseau joliment clapotant ; les enfants qui rient de tomber dans la mare aux canards ou qui imitent à l’envi le grognement des cochons à peau noire. Le midi, menu unique, à volonté, pour une poignée d’euros. Accordéon, clavier, chansons à tue-tête. Feu d’artifice. Ambiance gentiment alpestre où générosité ne crache pas sur le tiroir-caisse. Pour Valentin Suchet, « l’important, c’est, in fine, de produire des fromages avec les gens qui y auront participé ». La fameuse plus-value dont tous, touristes compris, raffolent. La tomme de Savoie prend ici toute sa valeur.

Parier sur les nouveaux modes de consommation : circuits courts, qualité, agriculture extensive

« La recette, c’est le sourire et de l’optimisme et beaucoup de boulot. Tout se fait à la force des bras, comme planter et replanter sans cesse les piquets pour contenir les vaches dans un enclos provisoire où l’on aura choisi la meilleure herbe du moment. Les vaches ? Ce sont les propriétaires des ruminants qui les leur confient durant cent jours d’estive. La réussite ne plait pas forcément à tous les paysans du coin qui n’aiment pas ce genre de spectacle. « Ce n’est pas grave. On explique et on réexplique », confie Valentin Suchet. Il parie sur l’avenir, sur les nouveaux modes de consommation, les circuits courts et la qualité, sur le retour à une exploitation extensive plutôt qu’intensive. « L’exploitation, seule, est déficitaire. Et peut-être que bientôt les gens seront d’accord pour payer un peu plus des produits de qualité… » « Il y a trois ans, on faisait les marchés et personne ne comprenait nos prix un peu plus élevés que la concurrence des « marchands de tomme de Savoie »… Fabriquées, elles, industriellement.

On est passés en trente ans de la fin des paysans à la faim de paysans. Emblématique d’un certain retour à la terre, le jeune homme, 25 ans, était encore il y a une paire d’années comme un poisson dans l’eau au milieu de la pollution qui nappe l’agglomération de Grenoble, à deux heures de route, où il a obtenu un diplôme d’école de commerce. Rien à voir avec la terre, a priori. Pantalon en velours côtelé, troué à l’entrejambe à force de s’asseoir tabouret scotché aux fesses pour traire vaches et chèvres, bras musclés, visage poupin toujours rouge d’effort, chapeau ancestral vissé sur le crâne. Quand son père décède, il a le déclic. « Mon grand-père avait choisi l’usine ; moi, j’ai décidé de faire le même choix que mon père. Je me suis dit que je préférais travailler les pieds dans la terre des miens plutôt que de bosser dans un beau bureau à Paris. » Une crise de vocation ? Crise Familiale ? Crise d’authenticité et de sens ? « Les trois à la fois ! »  dit-il.

« Le triomphe de la végétation sur l’homme sera total »

Les paysans ne sont pas morts. Enfin, ceux qui sauront marier l’authentique aux produits de qualité avec un oeil sur les comptes d’exploitation. Les études supérieures de Valentin lui ont permis de maîtriser. Marketing et réseaux sociaux n’ont pas de secrets pour lui. La qualité est le maître-mot de ce fermier-entrepreneur.

« Les néo-paysans sont chaque année quelques milliers à faire le pas de côté. Ils représentent 30 % des installations agricoles, soit deux fois plus qu’il y a dix ans. Une relève devenue indispensable à la profession, les enfants d’agriculteurs n’étant plus assez nombreux pour reprendre le flambeau. » Gaspard d’Allens et Lucile Leclaire, journalistes, ont passé un an sur les routes de France à rencontrer ces Néo-paysans, le titre de leur livre (Seuil). Des centaines de fermes disparaissent chaque année dans le pays ; un retraité sur deux n’est pas remplacé, un agriculteur se suicide tous les deux jours. Par solitude et parce qu’à quelques dizaines de centimes le litre de lait, il se prolétarise à en mourir.

Les néo-paysans ne veulent plus d’exploitations extensives qui les étranglent. D’où les circuits courts, le bio, etc. La ferme à taille humaine et le rejet des fermes-usines. Dans la Carte et le Territoire, Michel Houellebecq rappelle innocemment qu’à la fin, « le triomphe de la végétation sur l’homme sera total »…

Olivier SCHLAMA