Moustique : Malédiction d’une star de la mondialisation

L'un des spécialistes mondiaux des moustiques Didier Fontenille (au centre) sur le terrain. Il dirige désormais l'institut Pasteur au Cambodge. Photo : IRD.

Alors que les moustiques ne relâchent pas leur emprise en Occitanie, de Toulouse à Montpellier ; alors que le terrible moustique tigre nous marque la peau au fer rouge et que les outils de lutte nous semblent dérisoires, nous avons interrogé l’un des plus grands experts mondiaux de cet insecte, as de l’adaptation, star de la mondialisation.

Eternel optimiste, Didier Fontenille dirige l’institut Pasteur au Cambodge, poste avancé de la lutte. « Il est très probable, dit-il, que se créent les conditions d’émergence d’une maladie infectieuse avec ces moustiques-là ou d’autres dans le Sud de la France. Parmi les 3 500 espèces existantes, on pourra assister à l’émergence d’une espèce qui transmette une maladie infectieuse. C’est tout à fait possible, oui. »

Quand ils nous vrombrissent à l’oreille, la nuit, ils ne se contentent pas de nous mettre les nerfs en pelote. En nous réveillant, ils nous ouvrent les yeux sur  l’histoire de l’évolution, toujours en marche perpétuelle, et celle de la mondialisation qui s’accélère.  Rien que dans les 300 hectares de la forêt de la Massane, dans les Pyrénées-Orientales – un confetti à l’échelle planétaire – , on compte 3 500 espèces d’insectes sur les trois millions recensés dans le monde. C’est l’éminent biologiste Gilles Boeuf, qui fut président du Muséum d’histoire naturelle de Paris et, accessoirement, du Parc marin du Golfe du Lion, qui rend ainsi intelligible et fascinant cet univers grouillant.

Parmi eux, 3 500 espèces connues de moustiques, eux-mêmes génies de l’adaptation, comme l’explique le scientifique dans le dernier livre  passionnant de l’écrivain Erick Orsenna, Géopolitique du Moustique. Ils viennent de la nuit des temps (250 millions d’années) mais ne s’attardent pas sur terre : ils vivent en moyenne 30 jours. Ils ont colonisé les cinq continents, Groenland compris. Et tuent en silence 750 000 personnes sur la planète chaque année.

En clair,  le moustique, c’est l’ennemi public numéro 1 : il se reproduit frénétiquement, est présent partout, s’adapte à tout. Indétrônable. Bref, c’est l’incarnation de la mondialisation doublé d’un tueur en série. Ce qui donne des frissons et pas seulement à cause des fièvres qu’il peut transmettre. Le moustique est, de loin, le porteur de maladies le plus dangereux, pouvant donner chikungunya, dengue, fièvre de la vallée du Rift, fièvre jaune, Zika, encéphalite japonaise, fièvre du Nil Occidental, filiariose lymphatique. Sans oublier le paludisme, 400 000 trépas par an… La dengue ? Elle menace juste plus de 2,5 milliards de personnes sur la planète dans une centaine de pays… Une malédiction fascinante.

Mission de collecte sur les sites larvaires d’albopictus, moustique vecteur du Chikungunya, à l’ile de la Réunion. Photo : IRD.

Simple et modeste, Didier Fontenille, qui a donné son nom à trois nouvelles espèces recensées (!), est un ultrapassionné. Le directeur de l’Institut Pasteur de Phnom Penh au Cambodge est l’un des spécialistes mondiaux des moustiques. Il fut aussi le directeur de recherche à l’IRD à Montpellier où il lança un laboratoire unique en son genre au nom mystérieux : Migevec (pour : maladies infectieuses et vecteurs, écologie, génétique, évolution et contrôle). Quelque 2,5 millions d’euros y ont été investis pour tenter, dans ce vectopôle unique, de ne pas se faire distancer par le génie de l’évolution et de l’adaptation : ces seringues volantes, se reproduisent frénétiquement, accélérant le processus de modification génétique, de quoi échapper à toute tentative humaine de contrôle de l’espèce.

Au Cambodge, où la science a pris beaucoup de retard du fait du pouvoir Kmer Rouge qui refusait toute avancée, l’institut Pasteur fait office d’exception dans un océan de verdure et de chaleur où le moustique est maître des lieux. « Ce sont des moustiques que l’on connait bien qui transmettent dengue et chikungunya, et le zika et puis un 3e moustique que l’on connait moins bien en France, vecteur, lui, de l’encéphalite japonaise, qui est une grosse cochonnerie. Heureusement pour cette dernière maladie on a un vaccin, même si il est insuffisamment utilisé. On a donc des programmes sur ces grands groupes de maladies. »

Moustique tigre. Femelles Aedes albopictus prenant son repas de sang sur la peau d’un homme. C’est son corps, noir tigré de blanc, qui lui a donné son nom. En zone tropicale, il peut inoculer une trentaine de virus, propageant le chikungunya, le virus du Nil occidental, l’encéphalite de Saint-Louis, le virus zika et parfois la dengue. Photo : IRD.

Le paludisme, un fléau. « J’aime bien rappeler à l’attention des gens de l’Hexagone, qu’il y a eu plus de morts du paludisme pendant la construction du Château de Versailles que de moellons qu’ils se sont pris sur la tête. Parce que ce château a été construit dans une zone marécageuse où il y avait du « palu ». Et ce n’est rien par rapport à la Camargue ! » On est encore loin des programmes d’après-guerre de démoustication importés des USA, des « lance-flammes » chimiques, dont le fameux DTT, tellement violent qu’il est interdit depuis longtemps. L’Europe a même interdit la quais-totalité des produits d’où l’invasion du moustique dans la région (lire par ailleurs).

Résistance aux médicaments

« A Aigues-Mortes, reprend le spécialiste, au 19e siècle, les gens mourraient de paludisme. Et même au début du 20e siècle, le préfet de l’époque, avait demandé au gouvernement d’envoyer un expert pour voir comment endiguer cette maladie. Et c’était bien avant le développement du littoral ! L’expert, ce n’était pas n’importe qui : Alphonse Laveran a eu le prix Nobel (et a donné son nom à un grand hôpital de Marseille) pour avoir justement découvert le parasite du paludisme. En France, on a oublié les dégâts du moustique. On ne l’a pas oublié à Mayotte ou en Guyane.  » En Asie non plus. « Ici, notre vrai sujet de recherche, c’est la transmission des parasites résistants aux médicaments. » De quoi essayer de prendre de l’avance pour essayer de se protéger de ces maladies émergentes que l’insecte trimballe. Un avant-goût de ce qui pourrait nous arriver.

La partie est perdue face à eux, pensent de nombreux scientifiques. « Elle n’est jamais perdue, persiste Didier Fontenille qui convient : « En fait, c’est la course aux armements. Et ce n’est pas parce que les parasites ou les moustiques sont plus intelligents que nous ; j’aurais même la faiblesse de penser qu’ils le sont moins. Mais ils ne nous disent pas comment ils font pour sélectionner ainsi les mécanismes de résistance aux insecticides. On le découvre après. A nous de mettre le paquet pour essayer de trouver des alternatives. On n’est pas aussi rapides qu’eux. Eux ont pu mettre à peine des décennies pour évoluer. On a toujours un temps de retard.  »

La dengue, c’est fou. Au Cambodge, infesté de moustiques, on « apprend à être modeste parce que, nous, on est vraiment confrontés aux moustiques et aux maladies qu’ils transmettent en masse », souligne Didier Fontenille. « Prenez la dengue à laquelle je m’intéresse beaucoup. On parle de centaines de milliers de cas au Cambodge ! Ce n’est pas les dix ou quinze cas que l’on constate de temps en temps sur le pourtour méditerranéen. Il faut faire avec les moyens disponibles avant tout : comment utiliser au mieux les outils que nous avons. Et ensuite comment trouver de nouveaux outils ; et là on en vient à ce qui se fait à Montpellier chez mes anciennes équipes de recherche. » Recherche fondamentale dans l’Hérault (voir par ailleurs). Pragmatisme et réalisme sous les tropiques. Les deux se complètent.

« Faire avec ce que l’on a déjà. Et cela peut être des choses simples. Nous démarrons par exemple un programme baptisé Ecomore. L’idée se base sur des choses très simples : le moustique qui transmet la dengue pique de jour, comme aedes albopictus (moustique tigre). La dengue c’est une maladie des enfants. Et où sont-ils pendant la journée ? A l’école. Donc, pour éviter une transmission d’enfant à enfant, il faut éliminer totalement le moustique dans et autour des écoles. On surveille par ailleurs, l’ensemble de la population en comparant une zone témoin. On teste pour savoir si en mettant le paquet où ça doit faire mal, ça marche. L’idée, c’est comme on ne peut pas efficace partout en même temps, on sélectionne. De façon pragmatique en potentialisant les outils à notre disposition. » Plus efficace. Plus ciblé. Une leçon pour les pays à habitants à peau fine. « Ce n’est pas sexy mais on va sauver des vies d’enfants. » Parallèlement, on a des programmes pour trouver des solutions alternatives : des pièges attractifs, des méthodes de stérilisation, mais celles-ci coûtent extrêmement cher… Il n’y a pas forcément les moyens. Je suis devenu très modeste : ici, il faut sauver des vies. »

Cage d’élevage de moustiques, CYROI.
Maely Daviles, stagiaire, observe les pontes de moustiques tigre (aedes albopictus) élevés au laboratoire à Montpellier. Photo : IRD.

La situation sanitaire cambodgienne est-elle duplicable un jour à Montpellier ou Toulouse ? « Pas du tout, répond Didier Fontenille. Ce sont des contextes différents à tous points de vue : environnemental, climatique, écologique, culturel, social. Le Cambodge reste un pays pauvre. Il a subi une guerre civile qui a tué tous les gens qui avaient des connaissances. Les instits, les profs, les médecins, infirmiers… ont dû fuir ou ont été tués. Il a fallu redémarrer le pays presque de zéro. C’est un pays qui a pris beaucoup de retard mais il est très dynamique. » Et d’évoquer un autre scandale sanitaire au Cambodge : la rage. « Par méconnaissance de l’existence d’un vaccin, il meurt 800 personnes par an  à cause de la rage ! Je voudrais les sauver.  »

Confidence du scientifique : « Erick Orsenna, qui occupe à l’Académie française, le fauteuil de feu l’éminent Louis Pasteur, s’est fait brancher par son voisin, lui-même « pasteurien », qui lui a fait un peu honte en lui faisant remarquer qu’il n’avait jamais rien écrit sur Pasteur… » Il n’en fallait pas plus à l’écrivain, piqué au vif, pour écrire un premier livre et devenir ambassadeur de l’institut. On a été quelques-uns à le convaincre que les moustiques ce n’était pas si inintéressant que ça… » Le moustique s’inscrit formidablement dans son cycle de livres baptisé Petit précis de mondialisation.

La traite des esclaves, il y a cinq cents ans, la toute première étape de la mondialisation

Didier Fontenille, sur lui, renchérit : « A Montpellier, on le sait bien, le moustique est un pur produit de la mondialisation ! En particulier le moustique tigre, très présent en Occitanie mais d’ailleurs peu présent au Cambodge ; c’est un cousin, aedes aegyptis, qui y occupe la place principale. Il a été introduit il y a 150 ans ici. Il a été introduit en Asie avec le développement du commerce. La première étape de cette mondialisation du moustique c’était il y a 450 ans à 500 ans en arrière avec la traite des esclaves, notamment en Amérique du Sud.

Le moustique tigre, lui, a fait la même chose sauf que, lui, est parti d’Asie vers 1980-1990. Il a commencé par les USA, l’Europe puis l’Afrique. C’est la même histoire mais pas dans le même sens. L’histoire se répète ! A chaque fois que le moustique se déplace – et il le fait avec l’homme- il crée les conditions de développement de nouvelles maladies dont il est le vecteur. C’est comme ça que la fièvre jaune est arrivée en Amérique du Sud il y a 500 ans ; que la dengue est sans doute arrivée en Asie. Et que dengue et chikungunya, ont touché le Sud de l’Hexagone. »

Nul n’est à l’abri d’une épidémie due à un moustique

« Le plus difficile à prédire, c’est…l’avenir », plaisante, pince-sans-rire, Didier Fontenille. « Il est très probable, oui, que l’on crée les conditions d’émergence d’une maladie infectieuse avec ces moustiques-là ou d’autres, car parmi les 3500 espèces, il y a en a qui prennent toute leur place, on assiste à l’émergence d’une espèce et qui transmette un maladie gênante. C’est tout à fait possible, oui. L’environnement change, le climat change, l’urbanisation change, l’agriculture change… Tout ça peut faire que les conditions favorables soient malheureusement réunies pour ce genre d’événement. On essaie de prédire justement cela. Mais on se trompe régulièrement. Mais iIl vaut mieux se tromper que faire l’autruche. »

Et de confier :  » J’avais fait une étude il y a une dizaine d’années sur le risque de réinstallation du paludisme en Camargue ; j’avais été catégorique : aucun risque. On a expliqué pourquoi. Il y avait des arguments robustes. Il peut y avoir des cas sporadiques, avec des cas importés et secondaires, mais il n’y aura pas d’épidémie en Camargue. J’ai eu raison. Idem quand j’avais prédit que l’on aurait de la dengue et du chikungunya : on l’a eu, avec des foyers. Nul n’est à l’abri d’une épidémie : il suffit que les conditions environnementales, climatiques ou génétiques du moustique et/ou du virus changent. En revanche, j’avais laissé penser que l’on pouvait avoir un foyer de zika en france métropolitaine, eh bien cela ne s’est pas produit. On s’est pourquoi. Le virus n’est pas adapté au moustique tigre mais la dengue et le chikungunya. »

Angoissante équation à mille et une inconnues. « Pas du tout ! » stoppe Didier Fontenille. « C’est l’inverse : ce qui serait terrifiant serait de dire il ne va rien se passer. Là, d’une certaine manière, on ouvre les champs du possible. Mais le pire n’est jamais sur. Je suis content de m’être trompé pour zika. Cela ne veut pas dire que je n’aurais pas raison l’année prochaine. Il faut savoir détecter les cas de zika. Savoir intervenir pour lutter contre les moustiques de manière efficace et on peut améliorer la situation – mes collègues de l’IRD Montpellier et l’EID (Entente interdépartementale de démoustication) sont des spécialistes qui travaillent beaucoup là-dessus. Moi, je préfère voir le verre à moitié plein : la probabilité qu’il y ait un truc sérieux est très faible même si elle existe. Et si on en est conscient, on devrait pouvoir réagir, même avec un temps de retard. »

Quand on lui fait remarquer qu’il y a un problème majeur : il existe de moins en moins de produits efficaces contre le moustique, Didier Fontenille en est conscient : « Bien sûr. Les répulsifs restent efficaces. Mais les insecticides sont dans le monde entier moins efficaces car ils deviennent résistants. C’est catastrophique au Cambodge. En Guyane, en Martinique, Guadeloupe, ou en Polynésie, dès que c’est tropical, c’est pareil. En Europe ça marche encore un peu. Mais, plus on utilise les produits, moins c’est efficace… Ce n’est pas une bonne nouvelle mais je préfère connaître les mauvaises nouvelles. L’IRD (institut recherche et développement) de Montpellier travaillent beaucoup là dessus et effectivement, ils savent très bien diagnostiquer les niveaux de résistance, les mécanismes de résistances, etc. »

Théorie évolutive de la Reine Rouge

L’ancien Héraultais reprend : « Je racontais à Orsenna : « N’oublie pas lui dis-je, tu as à peu près le même nombre de gènes qu’un moustique. Et quand on y réfléchit ça n’est pas étonnant parce le moustique doit s’adapter aux mêmes choses que nous : il doit manger, boire, se reproduire, lutter contre des prédateurs et, fait plus compliqué : les larves sont dans l’eau, les adultes dans l’air ! Il doit avoir des gènes pour tout ça. L’homme, lui, a développé des capacités différentes. On est doué d’intelligence. Le moustique n’est pas parfait ; c’est, pour nous, un bon modèle d’évolution mais presque tous les insectes voire tous les insectes vivants sont dans ce contexte-là. En génétique, on a beaucoup travaillé sur un autre insecte : la drosophyle ou petite mouche du vinaigre. Pareil : elle évolue très rapidement, adaptative, etc. L’ensemble des êtres vivants sont capables de s’adapter. Ou alors ils disparaissent. Il y a une grande théorie évolutive, la Théorie de la Reine Rouge (Alice au Pays des Merveilles, en fait c’est dans le second libre, de l’Autre côté du Miroir de Lewis Carol). A un moment dans le livre, Alice tient la Reine rouge par la main. Elle court, court et court encore et rien de bouge autour. Alice dit :  « Mais, Reine, nous courons et rien ne bouge? » La reine répond : « Mais, Alice, si nous ne courrons pas nous disparaissons ». L’évolution, c’est ça : l’interaction entre moustique, l’homme, les virus évoluent ensemble. C’est de la co-évolution. »

Olivier SCHLAMA