Lutte anti-moustiques : « Aucune solution miracle »

Un traitement aérien par l'EID Méditerranée (70% des traitements qui coûtent 2 millions d'euros par an. Photo : EID-MED.

Pour le bras armé de la lutte contre le moustique, l’EID, il faudra combiner parmi toutes les solutions testées pour mieux cohabiter avec le moustique tigre, notamment, même si une expérience pilote – un piège élaboré-  « est très prometteur ». C’est ce qu’explique Didier Moulis, le directeur technique de l’Entente qui dispose légalement de seulement deux produits sur les dix existants auparavant. Ce qui pourrait un jour conduire les diptères à entrer en résistance…

Il y a la Camargue, vivier naturel de l’insecte, où aucun traitement n’est possible dans cette extraordinaire zone naturelle protégée. Il y a un littoral souvent sur-urbanisé, occupant d’anciens marais salants et où le moustique retrouve ses ancestrales habitudes, favorisées par manque de produits autorisés pour le chasser ; il y a le réchauffement climatique, de plus nombreux épisodes pluvieux et des températures plus clémentes qu’autrefois qui réveillent l’ardeur du diptère.

Le moustique tigre, importé accidentellement d’Asie, dans une cargaison de pneus, dit la légende urbaine, « colonise de plus en plus de territoires, envahissant la région depuis une dizaine d’années », explique Frédéric Simard, responsable du Vectopôle de l’IRD à Montpellier. Ancien élève de Didier Fontenille (lire par ailleurs), il ajoute : « Aedes albopictus s’étend de plus en plus en Occitanie. » Rien ne freinera son expansion. Le tigre est un insecte invasif. « C’est le roi de l’adaptation contre lequel on n’est assez désarmés. »

Aedes albopictus, femelle de moustique-tigre (Aedes albopictus) est une espèce originaire d’Asie du Sud-Est et de l’Océan Indien. C’est son corps, noir tigré de blanc, qui lui a donné son nom. En zone tropicale, il peut inoculer une trentaine de virus, propageant le chikungunya, le virus du Nil occidental, le virus zika, l’encéphalite de Saint-Louis, la dengue.

Face à un constat dramatique, y compris pour le tourisme, Stéphan Rossignol, maire LR de la Grande-Motte avait alerté les pouvoirs publics et ses collègues maires du littoral, dont plusieurs l’ont rejoint face à cette menace. En 2015, voici deux ans, il notait une « recrudescence de moustiques désormais même à des périodes où il n’y en avait pas avant ». « C’est difficile d’évaluer exactement l’ampleur des nuisances, confie Didier Moulis, directeur technique de l’EID, l’Entente interdépartementale de démoustication. Parfois à 300 mètres de distance, la situation n’est pas identique ». Mais il jure que l’invasion de 2015 « ne s’est pas renouvelée depuis. Elle avait été favorisée par des pluies abondantes au printemps suivies d’épisodes de vent violent empêchant les avions d’épandange de décoller et de faire leur travail ». Ce que confirme aujourd’hui Stéphan Rossignol, ajoutant : « On est sur le fil chaque année… »

Fait aggravant, l’arsenal de lutte anti-moustique se réduit comme peau de chagrin, normes européennes obligent. Ce qui inquiète jusqu’aux spécialistes de la démoustication qui ont interpellé depuis des lustres la ministre de la Santé. L’idée serait de lancer des études pour essayer d’adapter des produits déjà existants dans l’agriculture. Mais ces études sont hors de prix… « L’Anses a lancé des expérimentations mais tout ça végète… », maugrée Didier Moulis, directeur technique de l’EID.

On se croit revenu un demi-siècle en arrière, quand il a fallu engager une démoustication de masse sur le littoral pour jeter les bases de l’industrie touristique languedocienne et retenir les vacanciers qui partaient volontiers en Espagne. Outre la nuisance, il faut désormais compter avec le “tigre” qui doit son nom à son abdomen rayé et à sa piqûre qui vous marque au fer rouge. L’infime bestiole, qui ne fait aucun bruit, a colonisé depuis l’Italie, toute la région, et au-delà : 18 départements français sont concernés. C’est un vecteur de maladies handicapantes, parfois mortelles, comme la dengue (30 000 morts par an sur la planète) ou le chikungunya (200 000 cas, dix morts en Martinique, Guadeloupe et Guyane ; plusieurs décès en Polynésie en 2014). Dans la région, on a compté, en 2014, onze cas à Montpellier.

Seuls deux produits sur dix sont autorisés pour la démoustication

L’idéal, c’est retourner coupelles et autres récipients qui sont sur votre balcon ou le jardin pour en vider l’eau et éviter de « nourrir » un site de ponte à domicile. Car, de dix produits efficaces, on ne peut en utiliser que deux à la suite d’une directive européenne de 1988 : le BTI (bacillus thuringiensis israelensis) et la deltaméthrine. Le premier, curatif, n’agit que sur les larves quand le milieu n’est pas complexe (ni végétation, obstacles). On peut, en prévention, en mettre dans des bassins – le vider de ses éventuels poissons… – des réservoirs d’eau, etc. Mais son action est très limitée.

Jusqu’à il y a quelques années, le particulier pouvait se procurer du BTI dans le commerce de détail, sous forme de pastilles. Pour une incroyable affaire d’étiquetage à peine non conforme, l’Europe en a suspendu la vente… « Mais le produit devrait bientôt se retrouver dans les rayons », révèle Didier Moulis, directeur technique de l’EID. « Attention, ajoute-t-il, certains sites internet vous appâtent : quand vous tapez le mot « BTI » dans un moteur de recherche, on essaie sur certaines plate-formes subtilement de vous vendre autre chose… » Le second produit, lui, la deltaméthrine, ne peut s’utiliser que par des professionnels de la démoustication et qu’en milieu urbain, contre les moustiques adultes. « Et on n’est pas à l’abri d’une résistance des moustiques à ces produits… », souffle Didier Moulis, de l’EID. Ce serait dramatique.

Les pouvoirs publics comptent beaucoup sur la mobilisation des particuliers. Mais les campagnes de sensibilisation se succèdent sans vraiment de résultats. Vider tout endroit pouvant contenir de l’eau chez soi : le message, un brin culpabilisateur, est « difficile à faire passer », concède Frédéric Simard, du Vectopôle IRD de Montpellier. Surtout que le tigre aime l’eau propre. « Il ne faut donc pas l’associer à la saleté, en se disant, chez moi, c’est propre, il n’y en aura pas ! Même une coquille d’escargot dans une haie suffit à développer un gîte. Et en un mois de vie, un seul moustique tigre pond 200 œufs… » Et ses oeufs peuvent survivre, au sec, en hibernation, durant des années. D’autant qu’il est très malin : il dépose ses œufs non pas dans l’eau mais au ras de l’eau pour être sûr que la larve ne souffrira pas d’un manque d’eau pour se développer.

Deux millions d’euros en produits et en épandage

Responsable technique à l’EID Méditerranée, qui dépense chaque année plus de 2 M€ en produits et en épandage (location d’avions compris), Didier Moulis rappelle que 80 % à 90 % des tigres élisent domicile chez le particulier. « Il n’y a pas de solution miracle. Il faudra en combiner plusieurs, comme l’autodissémination. »

Parmi les solutions, il y a à la Réunion, un gros programme pour stériliser des mâles aux rayons gamma ou rayons X. Les œufs ainsi produits ne vivraient pas. « Cela coûte cher. Trop cher. Il faut construire des usines à moustiques, sans compter la difficulté d’expliquer aux habitants qu’il y aura, durant un temps, beaucoup plus de moustiques – et donc des nuisances décuplées – pour en avoir peut-être moins au final… « Mais c’est une piste qu’il ne faut pas négliger pour l’avenir, dit-il.On peut peut-être avoir de bons résultats à l’échelle d’une ville. »

Quant aux moustiques classiques, aedes détritus et aedes caspius, qui n’ont jamais cessé de nous harceler, ils risquent de nous mettre les nerfs à vifs de plus en plus précocément et pour longtemps. Ils adorent chaleur et humidité, qui risquent de régner les prochaine décennies…

Piéger le “tigre” : l’expérience pilote aux résultats prometteurs

Montpellier et La Grande-Motte testent une solution pilote. Plusieurs dizaines de pondoirs ont été installés de juin à octobre dans des jardins de particuliers (60 à la station balnéaire) pour essayer de contrôler la présence du “tigre” (aedes albopictus). « Les moustiques femelles entrent dans la station, grillagée pour empêcher l’accès d’insectes plus gros, et se couvrent les pattes d’un inhibiteur de croissance, le piryproxyphène placé sur une ouate, explique Didier Moulis, de l’EID. Elles vont disséminer ce biocide dans d’autres gîtes empêchant les futures larves de passer au stade adulte. »

Chez les moustiques, seule la femelle pique. Le sang sert à nourrir les larves. Photo : Dominique Quet MAXPPP

Par instinct de survie, cette espèce multiplie les pontes dans différents gîtes. « Il ajoute : « C’est un sujet phare chez nous. Cela semble très prometteur. C’est peu cher. Mais il faudra ensuite passer à la version grandeur nature et voir si un industriel peut être intéressé pour produire une version de ce pondoir pour particuliers. De toute façon, ce n’est pas la solution miracle. L’avenir n’est pas à une seule et unique solution mais à une combinaison de plusieurs solutions. »

Dans la même veine, ont été testés des pièges à phéromones : ce n’est pas là non plus satisfaisant. « Il faudrait une barrière de nombreux pièges autour de la maison… », souligne Frédéric Simard, de l’IRD, à la tête de l’un des Vectopôle les plus performants.

La piste des pièges à CO2, ou gaz carbonique, qui attire le diptère, est intéressante. « Là aussi, nous avons testé cette solution notamment dans un camping de l’Aude situé en plein milieu d’une zone humide, et également à la Grande-Motte et au Grau du Roi. Ce dont on est sûr, c’est que ce sera au mieux une barrière complémentaire ; nous testons également en labo des huiles de surface dégradables pouvant empêcher le moustique de pondre et aux larves de s’échapper. » Dans sept communes pilotes des P.O. et de l’Hérault, l’EID mène aussi jusqu’à la fin de l’année de puissantes campagnes de terrain tous azimuts : des pièges donc mais aussi du… porte-à-porte, de réunions publiques, pour convaincre l’habitant de se saisir de ce problème à bras le corps. « Il n’y aura pas de solution miracle, prévient Didier Moulis. Il faut vivre avec le « tigre ».

Et peut-être qu’un jour, l’homme revêtira à nouveau ses habits d’apprenti-sorcier, en espérant que la nature le lui pardonne. « Il commence à y avoir, pas en France mais dans des labos étrangers, notamment britanniques, des méthodes de transformation du moustique en organisme vivant OGM ; on arrive aujourd’hui à bricoler leur ADN. On peut y insérer un gène différent de sorte que le moustique se défende contre une maladie infectieuse qu’il porte, comme la dengue et ne la transmette pas à l’homme. » Un moustique sain, c’est déjà ça. A moins qu’il n’en sorte, au bout de cette manipulation forcément hasardeuse, un monstre doté d’un gène de malfaisance inconnu. Et encore plus indomptable…

Olivier SCHLAMA

Pour aller plus loin, le film: Un monde sans moustique, 52′ – un film de Sonia Ruspini, conseiller scientifique Fréderic Simard, UMR Mivegec
Le Film d’animation sur le moustique tigre
https://occitanie.ird.fr/toute-l-actualite/l-actualite/film-video-canal-ird/le-moustique-tigre-the-film
Deux interviews :
L’indomptable moustique tigre (1) #1 http://www.universcience.tv/video-l-indomptable-moustique-tigre-1-15477.html
L’indomptable moustique tigre (2) #2 http://www.universcience.tv/video-l-indomptable-moustique-tigre-2-15481.html