God bless The Jesus and Mary Chain, par Olivier Martinelli

« Les deux frères Reid n’ont jamais rien fait comme tout le monde. Parce qu’ils signent, aujourd’hui, un grand disque : Damage and Joy. » Jesus and Mary Chain joue à l’Elysée Montmartre à Paris le 27 avril. « Beaucoup de ses titres atteignent la perfection pop de Stoned and Dethroned. C’était déjà inespéré ». Par l’écrivain sétois Olivier Martinelli qui « déterre ma jeunesse enfouie », qui « retrouve, aujourd’hui, ma jeunesse enfuie ».

Il y a eu une fracture dans la musique que j’écoutais adolescent. Depuis l’enfance, je baignais dans la variété française et le rock mainstream. Et puis, un jour, j’ai entendu les premiers accords de Darklands, la chanson qui ouvre l’album éponyme des Jesus and Mary Chain. Ces premiers accords ont été suffisants pour provoquer une bascule chez moi.
Jusqu’à ce jour, j’avais erré dans une vaste pièce avec un choix varié et infini de musique. Tout au fond de cette pièce, se trouvait un rideau épais. J’ignorais tout de ce qui se cachait derrière ce velours noir. Et je vivais très bien mon ignorance.


Ces premières notes égrenées par une guitare paresseuse ne ressemblaient à rien de ce que j’avais pu entendre jusqu’ici. Elles résonnaient en moi d’une manière inhabituelle. Le son était neuf et paradoxalement familier. J’ai senti qu’il ouvrait une brèche dans ma poitrine, que cette musique vibrait, résonnait dans toutes les parties de mon corps… que je l’attendais depuis toujours… qu’avant ça, je n’avais fait que tâtonner… me cogner aux murs.
Le son de guitare était un peu crade. Il n’était pollué par aucun synthétiseur, aucun saxophone, ces deux instruments qui ont flingué tant de chansons dans les années 80. Il n’y avait aucun solo, juste des arpèges qui tombaient parfois à côté mais je trouvais ça émouvant. J’adorais aussi cette idée du tambourin qui double la caisse claire. La voix était grave. Elle semblait s’extraire d’une nappe de brouillard pour vous choper par le col. À un moment, j’ai senti les larmes me monter aux yeux et je me suis crispé pour les contenir. J’étais totalement chamboulé et j’ai compris que derrière ce disque, il y avait des enjeux importants qui se tramaient… que tout allait changer. Sous le déluge sonique des Jesus and Mary Chain, ma vie était en train de se tordre dans une vrille infernale.
J’avais passé toute ma jeunesse sans aucune curiosité pour ce qui se cachait derrière cet épais rideau de velours sombre. Et ces premiers accords avaient déchiré ce rideau. Ils m’avaient donné à découvrir autre chose, une musique qui me parlait davantage et qui n’était dictée ni par la mode, ni par le matraquage de la télé et des radios. C’était comme un jeu de piste. Les Jesus and Mary Chain me conduisaient au Velvet Underground qui me menait à Lou Reed en solo puis à David Bowie. Je suivais certains labels les yeux fermés.
En quelques mois, je me suis constitué une collection avec mes goûts à moi et pas ceux des autres. Je suis remonté à la source, à Psychocandy, le premier disque des Jesus and Mary Chain.
Les Jesus and Mary Chain passaient ce soir-là à l’Élysée Montmartre. Je n’avais pas réussi à convertir ma bande de copains. Je m’y suis rendu seul.

La première demi-heure du concert m’a donné l’impression de me trouver à l’intérieur d’une chaîne de montage industrielle. C’était un pilonnage métallique de bruit blanc brouillé de larsens. Ma déception était totale. Un début de rixe a éclaté entre le chanteur, Jim Reid et quelqu’un dans la fosse. Il l’a assommé à coup de pied de micro. Une lueur de démence habitait son regard.
Une partie du public se dirigeait vers la sortie. J’ai suivi le mouvement. Je me sentais trahi par ce groupe, en colère contre moi-même. Ce groupe était une supercherie. J’en venais à douter qu’il s’agissait bien du même groupe qui avait enregistré ces albums incroyables et qui donnait une prestation si pitoyable, ce soir.
J’étais arrivé à la porte quand le vacarme s’est dissipé. Comme le brouillard s’évapore peu à peu et laisse voir un paysage merveilleux, les larsens se sont évanouis et une mélodie s’est extirpée du chaos, une mélodie pure comme du cristal. Le refrain répétait « Just like honey » et beaucoup le découvriront des années plus tard à la fin du très beau film de Sofia Coppola : « Lost in translation ».
Ce refrain m’a ramené devant la scène, devant les silhouettes des deux frères Reid. Ce refrain m’a ramené à eux, à leur musique. À leurs disques dont l’acoustique « Stoned and dethroned » fut un autre sommet. Elle m’a accompagné jusqu’à « Munki » le dernier album paru en 1998 avant leur séparation.
J’ai passé près de vingt ans à attendre un autre disque. À le redouter. On ne retrouve jamais sa jeunesse, paraît-il. Et puis tant de reformations ont accouché de chansons tellement médiocres. Ne fallait-il pas que je passe mon tour, cette fois ? Ne fallait-il pas ignorer ce retour ?
Mais voilà, les deux frères Reid n’ont jamais rien fait comme tout le monde. Parce qu’ils signent, aujourd’hui, un grand disque. Alors, bien-sûr, les mauvais coucheurs vous diront que « Damage and Joy » n’atteindra jamais le sommet que fut « Darklands ». C’est vrai. Mais pour autant, beaucoup de ses titres atteignent la perfection pop de « Stoned and Dethroned ». C’était déjà inespéré.
Ce qu’il faut retenir de « Damage and Joy », c’est sa fraîcheur. On sent bien que ce disque ne répond à aucun calcul financier, à une reformation tiroir-caisse à la Pixies. Il répond uniquement à leur amour immense de la musique, à l’envie d’en découdre encore avec la concurrence.
Depuis plusieurs jours, le vinyle tourne en boucle à la maison. Et mes nombreuses écoutes n’usent pas les morceaux tels que Song for a secret, The two of us, Los Feliz, Presidici, pour ne citer qu’eux. Ma fille de huit ans chante en phonétique God bless America… God bless USA. Mon fils de 13 ans abandonne le rap, quelques instants, pour mimer des coups de médiator rageurs. Et je retrouve mes propres gestes à l’époque où je pratiquais le Air Guitar sans savoir que cette discipline obtiendrait, un jour, ses lettres de noblesse rock’n’roll.
Oui, j’écoute ma fille, j’observe les gestes de mon fils et grâce aux Jesus and Mary Chain, je déterre ma jeunesse enfouie, je retrouve, aujourd’hui, ma jeunesse enfuie.
God bless The Jesus and Mary Chain.

Olivier MARTINELLI