Images Singulières : La France Vue d’Ici à Sète

Gilles Favier. Photos : Olivier SCHLAMA

Pour sa 9e édition, le festival de photos Images Singulières, basé à Sète, organise, jusqu’au 11 juin, une série d’expositions dans différents lieux de l’île Singulière. La plus marquante est celle, monumentale, de La France Vue d’Ici, celle des oubliés, sur laquelle 25 photographes ont bossé durant trois ans. Résultat : 1000 clichés, dont 300 en grands formats et 700  projetés, sont réunis pour la première fois en un seul lieu à admirer gratuitement.  Magique.

La photo est un tour de passe-passe. Et elle est magique quand elle saisit un moment de grâce avec juste ce qu’il faut de lumière pour faire briller la vie, celle qui n’est jamais visible. Cela se passe dans un vaste hangar industriel transformé en hangar culturel. Accroché à plusieurs mètres de haut, comme un étendard, une citation monumentale du Sétois Paul Valéry, figure tutélaire de la littérature, de père corse, de mère génoise, phare culturel, plante un décor immarcescible, de tolérance et d’ouverture sur le monde. « La Terre de France diverse comme le peuple qui l’habite » : en dix mots et 1000 m2 d’une ex-friche industrielle, on comprend la mesure d’un événement qui a lieu pour la première fois.

A la sortie de Sète, entre le port de commerce et le canal, les établissements Larosa y fabriquaient du fer à béton. Ici, pour à peine quelques semaines, on forgera des souvenirs en acier. Trois cents photos tirées grand, 700 projetées, le tout créé par 25 photographes et quatre journalistes. Ainsi rassemblé, l’ensemble forme un puissant corpus unique de la France des oubliés, ceux que l’on ne voit jamais. Pour chacun des 18 conteneurs, une proposition.  Le brut du lieu le dispute à la force de chaque univers. Une singularité multiple. Marc Combas, alias Topolino, l’artiste aux craquants croquis, a, en ce jour-là, le crayon plus affûté que jamais. La mise en abîme est joyeuse.

Un projet monumental

C’est un projet tout aussi monumental que la France vue d’Ici s’offre ainsi au regard. Le résultat impressionne. Les points de vue, les approches se croisent pour un portrait, par thèmes, par touches, de ceux qui font l’Hexagone. Un livre aux éditions de La Martinière et un film porté par la voix de François Morel, qui adore Sète et Brassens, accompagnent ce projet.

Organisée avec Mediapart, la France Vue d’Ici, qui s’adresse au coeur, aura-t-elle, lors de ce festival de photos, qui fêtera sa dixième édition en 2018, une résonance toute particulière à Sète, la Singulière, bigarrée, modelée par des vagues  d’immigration successives mais qui vote Le Pen massivement ? En ces temps politiques troublés, entre deux élections, Gilles Favier, créateur du festival Images Singulières, et ex-photographe de l’agence Vu, a ce mot : « Je ne sais pas. Ce que je sais c’est qu’il y a trop de vote FN ».

On dirait que le tableau s’éclaire de l’intérieur

Des images puissantes, le jeune toulousain Pablo Baquedano, 27 ans, sait les concevoir. Il sait aussi parfaitement se fait oublier pour saisir des instants d’émotion. Il a ainsi passé quatre mois dans les Ardennes à se fondre dans un décor difficile. Certes, l’hiver, la crise ont fait leur travail de sape. Mais les jeunes désoeuvrés n’y sont jamais désarmés. Les prairies sont désertes. L’été est sans chichis. Jamais il ne cède aux poncifs. Le café de la gare et sa friterie esseulée mais jamais seule. On dirait que le tableau s’éclaire de l’intérieur. « Une incroyable humanité se dégage de ses oeuvres. Il est sur l’autoroute de l’image », formule Gilles Favier. Le photographe à l’oeil à tout.

Il y a aussi un projet qui révèle l’inquiétude de la société. Mi-photographe-mi plasticien, Jean-Robert Dantou avait pour envie  de photographie la sidération de l’état d’urgence, décrété après le sinistre 13 novembre 2015, limitant les libertés individuelles comme jamais avec son cortège de défiance. Au final, il a anonymisé, grâce à de larges pastilles blanches,  chaque participant aux manifestations, goûters festifs, et autres rassemblements créatifs comme Nuit debout. Pourquoi ? La défiance a touché de plein fouet journalistes et photographes. chacun a peur. Le lycéen qui sèche les cours ; le travailleur en arrêt maladie pour manifester…

 

A côté de cela, des clichés très épanouissants, ceux de Loic Bonnaure ou ceux, crus mais qui font du bien, d’Hervé Baudat. Les oublis et éblouissements des personnes, touchées par Alzeimher, en fin de vie. » Un théâtre de mémoires percées », dit l’auteur. En contrepoint, il y a l’énergie et la beauté des Héritiers, titre trompeur de l’expo de Géraldine Millo qui a capté des instants emplis de promesses de ceux des ados pour qui on a choisi la filière pro, après la 3e.

La France du RER a un rendu d’une réalité rare : une France telle qu’elle est, métissée. Et, cette analyse, lucide de Gilles Favier: « La photo est vivace mais ce métier est mal organisé et il s’est paupérisé. Pourquoi une photo touche quelqu’un ? Faut pas se poser de questions inutiles : c’est un échange, un pas vers les autres. Est-ce qu’on se pose la question de savoir pourquoi on tape dans un ballon oublié au milieu de la rue ? Non. Et puis c’est un métier individualiste. La photographie va bien, le photographe va mal. » La photo, c’est magique.

Olivier SCHLAMA

D’autres expositions ont lieu dans différents lieux de Sète : Anne Reapick, Jeunes Générations  (commande publique d’Etat), Agou, Coquentin, Pailleux et Ruspoli (Paysans), Thibault Cuisset (Rue de Paris), Pascal Dolemieux (Il était une fois la réalité), François Kollar (La France travaille). http://www.imagesingulieres.com Des débats aussi, un stand de SOS Méditerranée, etc.

Un débat entre Edwy Plenel, président et co-fondateur de Mediapart et Anne Nivat, journaliste et auteur de Dans quelle France on vit (ed. Fayard, mars 2017) est organisé le samedi 27 mai à 16h30 à l’Agora,juste à côté des entrepôts Larosa.