Exodus : « Cette histoire a quelque chose de magnifique »

Les témoins de l'Exodus, parti de Sète le 10 juillet 1947, et dont le périple émut les Nations unies. L'acte fondateur de la création de l'Etat d'Israël. Photo : Ernest Puerta.

Ils sont les témoins directs de l’Exodus, bateau parti de Sète il y a tout juste 70 ans, dont l’odyssée émut la planète entière au point que les Nations unies acceptèrent sans ciller la création de l’Etat d’Israël. Leur témoignage, puissant, qui se situe entre histoire et mémoire, s’adresse aux jeunes générations. Mais le traumatisme est tellement présent que l’expression de leur émotion semble gelée. Les gorges se nouent dès qu’ils en parlent. Un moment hors du temps. « A dans dix ans ! », lancent-ils comme un défi au temps. Ce dimanche, ils seront présents, au môle Saint-Louis, où sera dévoilée une plaque commémorative.

Dans un salon blanc immaculé de l’hôtel l’Orque Bleue, à Sète, deux rescapés de la Shoah et de l’Exodus parlent doucement, calmement. Personne ne se jette sur les pourtant délicieux gâteaux. Devant le témoignage poignant de ces survivants d’un autre monde qui ont créé leur monde, les gorges se nouent. A quelques mètres à peine, une bande de copains de plusieurs nationalités, se font gentiment remarquer avec quelques sympathiques éclats de voix aux jolis accents internationaux.

Expression d’une mondialisation joyeuse. Ils se rendent sur la plage de Sète, au WorldWide Festival, des sessions de musique électronique sur la plage, adorée par les foules bigarrées et aisées. Le contraste est saisissant. Les deux univers ne se voient pas. Ne se croisent pas. N’échangent pas. Les premiers, acteurs d’une odyssée il y a soixante-dix ans, acte fondateur de l’Etat d’Israël, murmurent l’indicible d’une époque où l’histoire rejoint la mémoire, sans hausser le ton. On tend l’oreille. A côté, verbe haut, les jeunes fêtards, eux, n’en sauront rien.

Mais, chacun des deux groupes est quand même dans son univers de partage. C’est l’espoir de transmettre cette mémoire aux jeunes générations. L’espoir est là, à portée : le partage d’une émotion universelle, celle d’un événement historique. Hors du commun. Pour ne pas oublier la folie des hommes. Pour que tous puissent afficher, un jour, le même sourire vivace et des rires tendres.

L’expression de leur émotion est gelée

Yossi Bajor. Photo : Ernest Puerta.

Dans le salon immaculé, hors du temps, un immense miroir aspire le regard. Impossible d’échapper au reflet de sa propre image. Il agit comme un révélateur. Les témoins, eux, du bateau parti de Sète en 1947, regardent dans leur passé. Leurs souvenirs sont étonnamment vivaces. Mais l’expression de leur émotion est gelée. Inaccessible. Soixante-dix ans après le traumatisme ne se dit pas autrement que mécaniquement comme on déroule un emploi du temps. Les témoins témoignent. Le traducteur traduit.

Agé de 86 ans, Yossi Bajor déroule : « Je suis né en Hongrie en 1931. J’avais 13 ans en 1944 (…) J’ai su qu’il y avait une possibilité de participer à l’aventure de la création d’Israël », dit celu qui a connu les camps de concentration. Il rejoint  avec un groupe d’enfants, depuis Marseille,l’un des 172 camions qui transporteront les 4534 pionniers jusqu’à Sète. L’anecdote prend le pas : « Les couchettes de l’Exodus étaient trop petites et sentaient mauvais (…) Tout le monde s’est bien comporté. On était tous disciplinés. Il n’y a pas eu de dispute. »

« J’ai fondé un foyer en Israël, j’ai gagné »

En rade d’Haïfa, les Britanniques, qui perdent leurs colonies une à une, veulent absolument garder la Palestine et voient la possible création d’un état d’Israël d’un très mauvais oeil. Ils attaquent l’Exodus. La « bataille navale » dure trois heures. Il y a des morts et des blessés sur le bateau parti de Sète. S’attaquer à des rescapés de la Shoah qui veulent juste accoster en Palestine est surréaliste d’autant plus que totalement disproportionnée : l’Exodus est un bateau à fond plat sans armes prévu pour transporter quelques centaines de passagers riches sur un fleuve. La scène incroyable émeut les Nations Unies. Plus d’hésitation : les Juifs auront leur état en Terre promise.

Mains puissantes, hiératique, crâne chauve, regard doux, Jossi Bajor finit son témoignage dans un souffle : « J’ai intégré un kibboutz près de Tel Aviv. J’ai deux arrières petits-enfants et cinq petits enfants. » Applaudissements : la vie et l’envie ont été plus fortes. Comme lui, le père d’Isthak Rojman, Mordechai Rojman né, lui, en Pologne. « Mon père qui a connu les prisons soviétiques, a perdu toute sa famille pendant la Seconde guerre mondiale, a eu beaucoup de chance de rejoindre l’Exodus. Au bout de 24 heures, il rejoint Ike Aronovicz, capitaine de l’Exodus, pour devenir le leader des Màapilims (immigrants clandestins). Il parlait en leur nom. A travers son action, il leur a redonné espoir. Il est finalement arrivé en Israël en 1948, deux jours après la création d’Israël. Il répétait : »J’y ai fondé un foyer. J’ai gagné. »

Les témoins survivants de l’Exodus. Photo : Ernest Puerta.

Autre témoin direct, Daniel Lévi d’une épopée qui a commencé par la difficulté à sortir de cette satanée « rade à pinard », comme l’a si bien décrit Chantal Luccibello, de la société d’histoire et d’étude de Sète et du Bassin de Thau. Daniel Lévi, lui, est parti, à l’époque, du camp de Saint-Savinien, en France. Camions, cahots, cachettes. « Mon père a supplié pour que la famille monte à bord de l’Exodus que l’on a pu rallier. Ils l’ont accepté parce qu’il parlait sept langues ». C’est utile sur un bateau-tour de Babel où l’on parle allemand, français, anglais ou seulement yiddish. « Mon père a joué un rôle important pour négocier avec les autorités. »

Témoins de l’Exodus : « Merci pour ce que vous avez fait »

Tous les trois se sont dit « impressionnés par ce retour à Sète ». « Je n’aurais même jamais pu, même en rêve, de refouler le sol du port qui a tant changé ! Je ne l’ai pas reconnu, a confié Yossi Bajor. Il faut dire que nous étions dans des camions bâchés… Mais cette histoire a quelques chose de magnifique. » Pour eux, l’Exodus est-il le premier boat people de l’histoire ? Que pensent-ils de tous ces migrants qui fuient la guerre et se noient en Méditerranée ? « Le génocide juif est incomparable, y compris dans la volonté d’un seul homme à éliminer tout un peuple. On ne peut pas comparer les génocides. » Il était déjà difficile, pour ces témoins courageux, de remuer encore une fois le couteau dans la plaie et d’envisager en même temps la souffrance d’autres peuples.

Daniel Lévy. Photo : Ernest Puerta.

Plusieurs Sétois ont témoigné ce vendredi, dont le charpentier de marine, André Aversa qui a participé à la construction de centaines de couchettes. Carmen Mély ajoute : « Tous ces immigrants étaient des humbles gens entassés sur un bateau… C’était impensable. L’émotion est très forte. Sur le moment c’était l’omerta mais tout le monde, chez soi, pleurait. Mon père aussi. Et mon père ne pleurait, pourtant, jamais… »

Les trois survivants le disent à l’envi : « Merci pour ce que vous avez fait pour nous. » L’important c’est que ce témoignage ait pu être transmis. Et d’un cri du coeur, ils lancent : « A dans dix ans ! » Les fêtards du WorldWide ont alors tendu l’oreille…

Olivier SCHLAMA

Les témoins seront aussi ce dimanche 9 juillet, à 10h30 sur le môle Saint-Louis auquel se joindra Claude Misrachi qui a fourni les camions pour transporter les réfugiés. A 11h, cérémonie officielle avec de nombreuses personnalités. Avec pose d’une plaque commémorative.