Météo : « Les épisodes cévenols, c’est 250 morts en 30 ans »

Alès, le 9 septembre 2002. De violents orages la nuit précédente, ont provoque des inondations dans le Sud de la France, ou quatre personnes sont mortes et plus d'un millier ont dû être évacuées. Photo : Dominique QUET, Maxppp.

Le Gardois Laurent Boissier, 36 ans, est géographe  au laboratoire Gred (Gouvernance, risque, environnement, développement) de l’université de Montpellier III. En 2013, sa thèse portait sur La mortalité liée aux crues torrentielles dans le Sud de la France (Vaison-la-Romaine en 1992, Aude en 1999, Gard en 2002, Var en 2010…) Plus spécialement sur les décès lors de ces pluies soudaines. Le chercheur préconise des aménagements et une prise en compte plus fine des comportements.  « La sauvegarde des populations est affichée comme une priorité des pouvoirs publics, pourtant nous manquons encore d’une caractérisation globale de la vulnérabilité des personnes face aux phénomènes hydrométéorologiques », affirme-t-il.

« Depuis 1988, en 29 ans donc, on comptabilise quelque 250 décès liés aux épisodes cévenols lors de 40 crues meurtrières, en comptant la Corse », explique Laurent Boissier. En comptant les 20 morts d’octobre 2015 à Nice et Antibes et les quatre décès à Lamalou (Hérault) en 2014. Le but cette thèse était de travailler non pas sur un bilan global mais au niveau de chaque victime pour analyser les facteurs externes commes l’aléa climatique et comprendre les circonstances de ces décès. Et en tirer des enseignements. » La zone d’étude couvre la France Méditerranéenne soumise aux crues torrentielles dans un triangle allant des Pyrénées-Orientales à l’Ardèche et au Var. L’analyse permet de remettre en perspective les préjugés d’une vulnérabilité supposée (femmes, enfants, personnes âgées…) sur lesquels porte de façon réflexe la prévention. Pour les inondations majeures (plus de dix décès) qui totalisent les deux-tiers du bilan humain, les décès à domicile sont prépondérants.

Laurent Boissier. Photo : DR.

Certes, ces épisodes méditerranéens « ont toujours existé mais il y a eu une accalmie entre 1958 et 1988, date à laquelle il y a eu une catastrophe lors d’un épisode cévenol à Nîmes, avec 11 morts ». L’apocalypse qui pourrait être suivie d’autres : les climatologues s’alarment d’événements météo de plus en plus intenses sur la planète à cause du réchauffement climatique.

« Il y a eu un repos hydrologique de 30 ans avec une extension urbaine dont on paie le prix aujourd’hui »

« Pendant ces 30 années, on a eu des événements moins importants et ça correspond à une augmentation de l’urbanisation dans les zones basses, précise le géographe. Il y a eu malheureusement un  repos hydrologique qui s’accompagne d’une extension urbaine dont on paie le prix aujourd’hui. » Il insiste : « On continue à s’installer dans cette zone méditerranéenne et les projections sont plutôt inquiétantes : on va avoir l’impact du changement climatique avec des épisodes qui semblent être plus intenses, comme le disent les climatologues et une pression démographique de plus en plus importante avec un phénomène de « littoralisation ».

Laurent Boissier ajoute : « J’ai travaillé sur une période récente, de 1988 à 2011, mais dans des temps plus anciens les décès qui se passaient étaient en amont dans les bassins versants lors de catastrophes comme Saint-Chinian au XIXe siècle, avec deux cents ou trois cents décès d’un coup. La différence avec ces dernières années c’est que maintenant il y a une récurrence moyenne d’une dizaine de décès par an avec des impacts Draguignan en 2010, comme octobre 2015 sur la Côte d’Azur, 1999 dans l’Aude… parfois lourds avec une vingtaine ou une trentaine de décès. »

Castastrophes naturelles : les crues après la canicule

Dans l’hiérarchie des catastrophes naturelles, la canicule arrive en premier et de loin. En 2003, c’était 15 000 décès. « Mais en réalité, corrige Laurent Boissier, c’est de la surmortalité et plutôt en Ile-de-France où c’était surtout l’absence de fraîcheur nocturne qui a engendré cette catastrophe. Les inondations arrivent en seconde position. » Malgré les efforts réglementaires comme la généralisation des plans de prévention des risques, la prévention ne porte pas assez. Le message n’est-il pas assez concernant individuellement, comme l’explique la géographe Isabelle Ruin ? « Les alertes sont au niveau départemental et on en tient compte quand il y aune certaine récurrence. La typologie des décès change en fonction de l’importance de l’événement. »

Deux portraits-type des victimes

Il y a un portrait-type, ou plutôt deux, de la victime potentielle : « Pour les grandes catastrophes (2002, 2010, etc.) qui génèrent plus de 10 victimes à la fois, on va avoir un paramètre majeur qui joue, détaille le géographe montpelliérain. Celui-ci est lié à la situation et la vulnérabilité de la victime : personne âgée, handicapé dont l’habitat est précaire ; on remarque une absence d’étage. Ce sont des facteurs plus externes à la personne. C’est une vulnérabilité subie. »

Et puis il y a des décès liés aux catastrophes avec moins de 10 victimes, là ce sont des décès davantage liés au comportement de la personne : c’est un homme entre 50 ans et 60 ans essentiellement et qui va franchir des passages à gué contre l’interdiction de le faire ; qui ne va peut-être pas, comme c’est un événement de moindre ampleur, modifier ses habitudes. Le fait qu’il soit du coin le dessert et il va se mettre en danger. »

« Tous les modèles de voitures peuvent être emportés à partir de 30 cm à 40 cm d’eau, en fonction du courant »

Que peut-on faire pour améliorer la prévention ? « Clairement, améliorer la culture du risque. Il y a un progrès. Les pouvoirs publics communiquent mieux. » Mais on a toujours autant de voitures, y compris des 4X4, impliquées dans des décès. Tous les modèles de voitures peuvent être emportés à partir de 30 cm à 40 cm d’eau, en fonction du courant. Ce qui va à l’encontre des publicités pour 4X4 qui les montrent en train de traverser des cours d’eau… Dans le cadre des petits événements climatiques, régulièrement, les personnes qui décèdent sont dans des 4X4 dans des passages à gué, pensant pouvoir passer. Lors d’épisodes cévenols de moindre ampleur, 25 % des décès se font lors de déplacements.

Faut-il envoyer des SMS ciblés, poser des barrières infranchissables…? « Faire entrer dans les moeurs qu’il y a des comportements sont dangereux. Des barrières, oui, mais qui soient fixes sans possibilité de passer occupant la totalité de la route car souvent ce ne sont que des demi-barrières. On peut imaginer aussi sur le bord  de la route des sortes de graduation sur des bornes pour indiquer la hauteur d’eau : dix, vingt centimètres. Et y apposer un code couleur : au 30 cm, l’eau touche la partie rouge de la borne. Visuellement, vous savez immédiatement que c’est dangereux. Certes, le principe de base c’est : il y a de l’eau, il ne faut pas passer. Mais on sait que les gens vont passer outre. Surtout les hommes qui représentent 60% des victimes. Il faut aussi communiquer que vous vous mettez autant en danger en 4X4. Il ne vous met pas à l’abri. Au contraire.  »

Étude des décès taboue

Est-ce que les pouvoirs publics prennent vraiment en compte ce sujet ? « Le problème c’est que ces décès sont pris dans leur globalité sans que l’on en analyse les principes. Mais quelques enseignements de ma thèse en ont été tirés. Pour Vigicrues, par exemple, dans les messages de comportement, on retrouve le fait de ne pas passer les passages à gué ou la fausse sécurité des 4X4… Et puis en France par rapport aux pays anglo-saxons, l’étude des décès est taboue. On ne sait pas ce qu’ils faisaient, où ils étaient, etc. Alors, depuis 2010, il y a eu des études commandées de la par du ministère de l’Ecologie dans le cadre de ces épisodes cévenols. On demande de porter une attention particulière, lors de retours d’expériences, sur la cause et la nature des décès. Mais dans le détail, ces rapport-là, sur une centaine de pages, vous avez une ou deux pages sur cette étude des décès. »

Olivier SCHLAMA

Quelques crues marquantes

  • En 1999, dans l’Aude, les inondations font 32 morts.
  • En septembre 2002 dans l’Hérault, le Gard et en Lozère, un épisode cévenol fait 22 morts, puis en décembre 2002 dans le Gard, les inondations font 6 morts.
  • Les 2 et 3 décembre 2003, dans l’Hérault (quartier des Marestelles), dans le Gard à Fourques, en Lozère et dans l’Aude, les inondations ne font pas de victime.
    Idem en septembre 2005 dans le Gard, l’Aude et L’Hérault.
  • Novembre 2005, il y a 2 morts dans les Pyrénées-Orientales, aucune victime dans le Gard, l’Hérault et le Minervois.
  • Janvier 2006, inondations dans l’Aude et dans le Gard, une personne est portée disparue dans le Vidourle.
  • Septembre 2007, épisode cévenol dans le Gard et l’Hérault, pas de victime.
  • Octobre 2008, un mort après des pluies diluviennes sur les Cévennes gardoises.
  • Novembre 2008, fortes pluies en Lozère, sans victime.
  • Février 2009, inondations dans le Gard et l’Hérault, il y a juste de gros dégâts.
  • Mars 2011, 2 personnes décèdent dans les Pyrénées-Orientales après des inondations. Pas de victime dans l’Aude.
  • Mars 2013, les intempéries dans les Pyrénées-Orientales et l’Aude font 3 morts.
  • Septembre 2014, 4 morts à Lamalou-les-Bains après le débordement d’un ruisseau dans un camping.