Emploi: l’insolente réussite de l’entreprise collective

© Mathieu Etesse

Dans la région, le chômage caracole. Pas du côté de l’entreprenariat collectif. Contre-vision au capitalisme désincarné. Exemple avec la boutique de gestion qui accompagne avec succès des futurs chefs d’entreprise.

Les chiffres arides s’empilent à donner le tournis sur le tableau effaçable. Le regard se perd dans le gobelet de café froid. Dehors, un crachin bretonisant bétonne l’esprit. Faudra bien s’y faire : la journée de formation va être noire dans cette pièce d’une blancheur liliale. N’était la bienveillance des formateurs, la demi-douzaine de stagiaires auraient fait feu des deux fuseaux.

On est à l’antenne sétoise de la discrète BGE grand biterrois, ex-Boutique de gestion, qui s’épanouit dans l’économie sociale et solidaire. Une association qui, sans fard, accompagne le chômeur dans sa volonté de créer son job. De son nom, désuet, sa réputation – infondée – de structure poussiéreuse, se dégagent dans la simplicité une vraie écoute et une envie de coller aux désirs des stagiaires, on est à mille lieux d’un machin à la mode employant le jargon des entreprises de formations traditionnelles.

La preuve ? 1 500 personnes poussent chaque année la porte de la BGE de Béziers-Sète (15 salariés, 1,2 millions d’euros de budget grâce à des subventions entre autres de collectivités mais aussi des fonds privés), en accompagne 800 et, grâce à ses conseils, voit émerger de 220 à 250 entreprises par an « avec un taux de pérennité de 74% sur trois ans », explique Lucie Coulier, la directrice. « Sur Béziers, nous représentons 7% des parts de marché », ajoute-t-elle.

Mieux, demain, face à la raréfaction générale des aides publiques, la BGE sort un atout de sa manche : « Nous sommes certifiés comme organisme de formation et nous accompagnerons, bientôt, les dirigeants de demain ! »

© Mathieu Etesse

Il existe 50 BGE en France, employant un millier de salariés au total. La première est née en 1979 dans le Nord de la France, pour lutter contre la complexité de la création d’entreprise. Déjà. « Ce qui compte, insiste Lucie Coulier, c’est la prise en compte de l’humain. Ici, on ne bouscule personne. On tient compte de leurs besoins. De leurs envies. On s’adapte. On accompagne », un terme tellement galvaudé qu’il en est, ailleurs, inaudible. « On fait les choses avec les gens. On les aide à rebondir. Chez nous, on ne crée pas une entreprise pour créer une entreprise. L’important, c’est de se réaliser. » Le vintage efficace est à la mode.

C’est ce que pense Cédric, qui porte un projet de Ressourcerie dans le bassin de Thau. Cet accompagnement est pour lui la clef. « Ça paraît simple mais une fois que l’on est seul avec ses tableaux de comptabilité et ses chiffres, c’est une autre histoire… » S’enchaînent ce jour-là, les « effets de seuils », les pièges des statuts juridiques, ceux imposables sur le chiffre d’affaires (auto-entrepreneur) et ceux sur le bénéfice. Même les effets du revenu minimum universel s’impatronisent dans le débriefing de la journée et ce, bien avant les débats de la présidentielle.

Enfin, sans novlangue, les langues se délient : « Pourquoi, c’est si compliqué de créer sa boite ? ». A la pause cigarette, la plupart calculent leurs charges et leurs statuts. Plus surprenant, tous ou presque ont intégré totalement le fait qu’ils feront une part non négligeable de travail au noir pour s’en sortir sans être étranglés par le RSI et autres joyeuseté taxées. Comment ? En sous-évaluant volontairement leur salaire. L’emploi, oui ; mais à quel prix… ?

Deux semaines plus tard, c’est le stage étude de marché. Le gros morceau : en clair, je me lance ou je ne me lance pas comme chef de ma petite entreprise. Autour de la table, une formatrice, Nathalie, qui a déjà roulé sa bosse dans le privé. Très vite, les habituels slide laissent place à l’échange pur. Il est question de « bouleversement de la vie privée » pour le créateur d’entreprise, mais aussi de « plaisir dans le travail », de la « génération Y » et de « trouver sa niche commerciale », de la « richesse humaine d’une scop »,etc.

Ça tombe bien. Un duo de futurs associés en pince pour cette formule-là. Lise, une jeune femme en reconversion, s’apprête à passer de l’univers de la culture à celui de l’innovation sociale. Elle est en voie de coacher les DRH à mieux manager. Finalement, quelques mois plus tard, elle trouvera sa « niche » : elle aide les porteurs de projets à accoucher de leur idée. À gérer l’humain avec bienveillance. Une révolution qui ne dit pas son nom ! Dans ces nouveaux métiers, personne ne parle salaire.

Chacun des futurs chefs d’entreprise échange souvent lucidité sur la faisabilité des projets des autres, sans les connaître et sans rien connaître des autres corporations qui ne sont pas les leurs.Sans jalousie. Une parenthèse rare.

Concurrence effrénée dans son domaine, investissement, communication… Une jeune esthéticienne semble un peu perdue devant l’Everest qui se dresse devant elle. « On va t’aider à réfléchir », lui dit la formatrice de la BGE qui lui proposera d’intégrer sa « couveuse » d’entreprises. Cette solution d’accompagnement est très prisée. Et pour cause : elle permet de servir de la structure juridique et administrative de la BGE et de se concentrer sur son cœur de métier un temps donné. Le but : tester son idée pleinement. Entrepreneur à l’essai. Pour mieux le transformer.

OLIVIER SCHLAMA