Chronique : Cherchez le garçon, trouvez son nom…

Où l’écrivain Olivier Martinelli écrit un hommage à Daniel Darc, chanteur sombre et fascinant, inclassable des années 80 qui connut un succès fulgurant au sein du groupe Taxi Girl avec Cherchez le garçon. En faisant d’emblée référence à sa naissance (mai 1959) plutôt qu’à la date de sa mort, en février 2013. »Ses disques ont souvent été le printemps de mes vies », justifie-t-il.

Mes enfants sont formidables. Ils passent leur temps à détruire mes convictions.
Personnellement, je ne crois pas aux tubes, aux gimmicks et aux mélodies taillées pour les charts. Je déteste les gens qui ont des théories sur tout, ces petits soldats de l’intelligence. Mais j’en ai une sur les tubes. Passez en boucle, à la radio ou à la télévision n’importe quelle daube, elle deviendra, par la force des choses, un grand succès. Des pitreries de Vincent Lagaf’ et Patrick Sébastien aux niaiseries de Céline Dion, les exemples ne manquent pas. La radio est le seul alchimiste que je connaisse, capable de transformer une vieille scie rouillée en disque d’or ou de platine.
J’avais confectionné pour la route, une compilation des meilleurs morceaux de Daniel Darc en solo ou du temps de Taxi Girl. Dix-huit perles. Des merveilles d’émotion, la voix de Daniel donnant chair à ses textes avec cette façon unique de frapper où on ne l’attend pas, dénichant la pépite mélodique dans les replis les plus sombres de la chanson.
Le soleil du matin caressait, d’une main douce, la carrosserie usée de ma vieille 207 et les enfants écoutaient, encore engourdis de sommeil. Ma fille accompagnait la voix de Darc, parfois, quand elle identifiait le refrain. Les chansons défilaient.
Et puis, un synthé étrange et sautillant a fusé hors des baffles, rebondi sur les vitres comme une balle sauteuse. Il restait quelques titres sur la compilation. Mais ils n’intéressaient plus ni ma fille, ni mon fils. Ils voulaient entendre, à nouveau, cette chanson-là, encore et encore… Ce son de synthétiseur étrange et la voix de ce jeune type qui cherchait un garçon, qui voulait trouver son nom.
Je n’ai pas beaucoup de théories. J’en avais une sur les tubes. Non, je n’ai pas beaucoup de théories. Je sais pourquoi. Mes enfants les détruisent systématiquement. Mes enfants sont formidables.
J’avais l’âge de mon fils quand, moi aussi, je suis tombé sur ce son de synthé étrange, sur ces phrases énigmatiques, « Cherchez le garçon », « Trouvez son nom », qui résonnaient comme celles d’un hymne gay. Ce qui rendait la chanson d’autant plus sulfureuse et dérangeante pour le jeune hétéro que j’étais.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, sur ce tube improbable et éphémère. Mais « Cherchez le garçon » fut le début de l’histoire, le préquel, l’origine d’une légende qui ne cesse de grandir depuis.
Deux ans plus tard, sortait « Seppuku », cet album sombre et fascinant, quelquefois horrifique : « Ses yeux écrasés sur le mur glissaient lentement. Le gauche atteint le sol le premier. Le sergent avait perdu son pari ». Darc affinait son écriture. Il n’a jamais cessé, tissant ses textes comme une toile où s’accrocher, pour surnager au-dessus du chaos que fut son existence.
Daniel Darc s’est souvent confié sur ses « solutions » d’alcool et de drogue. Des artifices qui l’ont empêché de se « flinguer ». Mais je n’y crois pas. Je crois que ce qui l’a tenu, retenu, c’est l’écriture et les chansons.
Alors pourquoi parler de lui, aujourd’hui ? Pourquoi en mai alors que Daniel nous a quittés un jour de février 2013 ? Parce que je n’ai aucune envie de fêter l’anniversaire de sa mort. Plutôt celui de sa naissance. Comme il le chante, lui-même, Daniel Darc est né en mai. C’est lui le printemps. Et c’est un fait, ses disques ont souvent été le printemps de mes vies.

Sa vie en mots et en musique

Aujourd’hui, je garde de lui, tous ces printemps. Je garde aussi cette main qu’il a posée sur mon épaule avec précaution, alors que je lui dédicaçais mon dernier roman, debout, dans les loges du festival Garorock, une nuit de juin… De son regard doux, plein de sollicitude et de curiosité… De son corps voûté par les épreuves du temps et le poids des chansons offertes au monde.
Il a placé sur son dos tant de morceaux de sa propre vie, qu’elles pèsent forcément sur sa colonne vertébrale. Tous les grands artistes que j’admire ont fondu leur destinée dans la grande marmite de leur œuvre. Les Morrissey, les Lou Reed, les John Fante… Daniel est de cette trempe. « La seule fille sur Terre » écrite avec Frédéric Lo répond au plus ancien « Le seul garçon sur Terre » produit par Jacno. « La ville » produite par Etienne Daho réhabilite « Paris » qu’il avait éreintée avec Taxi Girl, des années plus tôt. « Je suis déjà parti » annonce son départ de Taxi Girl et, de fait, sera la dernière chanson publiée avec le groupe.
Daniel a mis sa vie en mots et en musique. Il y a mis sa mort, aussi, la nimbant d’une beauté lumineuse. Pour ne citer qu’elles, « Psaume 23 » et la plus émouvante de toutes, sans doute, ce testament inédit et troublant paru après sa mort : « Une parenthèse enchantée ». Dans cette chanson, il nous demande de prendre soin de lui, de le chérir, de ne pas l’oublier.
C’est ce que j’essaie de faire aujourd’hui avec ce texte. Parce qu’on est en mai, parce que mes enfants viennent de découvrir « Cherchez le garçon ». C’est ma manière à moi de poser ma main sur son épaule, avec précaution, sollicitude et curiosité… Ma manière à moi de prendre soin de lui, de le chérir, de ne pas l’oublier…

Olivier MARTINELLI

A voir et à écouter : https://www.youtube.com/watch?v=FfOOlppnZG4 et https://www.youtube.com/watch?v=kTzos7sSj9o

Un documentaire est aussi en cours de réalisation par Marc Dufaud (Daniel Darc – Pieces of my life). https://www.kisskissbankbank.com/daniel-darc-pieces-of-my-life