Christophe Dejours : « Ce n’est pas une fatalité, mais… »

Psychiatre, psychanalyste, professeur titulaire de la chaire de psychanalyse santé, travail au CNAM, Christophe Dejours est l’une des références en la matière. Il dépeint une société en déconstruction dénonçant le tournant gestionnaire tourné vers le seul profit au détriment de la santé et du vivre ensemble.

Travailler et souffrir, est-ce une fatalité ?

La tendance générale, malheureusement, c’est, même si ça n’est pas une fatalité, il semble que les choses s’orientent vers une dégradation du rapport entre l’être humain et le travail. C’est vrai.

Etes-vous optimiste pour l’avenir ?

Je ne suis pas optimiste. Plutôt assez réservé. L’évolution qui est déjà bien entamée va se poursuivre pendant pas mal de temps. Certes, il est possible d’envisager le travail d’une autre manière. Cela suppose des transformations qui ne concerne pas que le travail. Cela suppose la remise en cause du modèle économique – l’ultra-libéralisme – parce que c’est ce modèle-là qui est en cause. Avec sa forme que l’on désigne de tournant gestionnaire.

Christophe Dejours. Photo DR

Depuis que les gestionnaires ont pris la place des ingénieurs pour décider de l’organisation du travail, sa conception, etc., cela a des effets extrêmements délétères. La prééminence accordée aux chiffres aux quantités que certains appellent la gouvernance par le nombre joue au détriment de la qualité au travail ; tout ça conduit à une destructuration des métiers et comme le travail bien fait est toujours quelque chose qui passe par des règles on est dans un conjoncture où les gens font l’expérience d’apporter leur concours à des pratiques qu’ils réprouvent.

C’est ce grand écart qui créée la souffrance ?

Exact.

Le revenu universel est-il une réponse ?

C’est difficile de savoir si c’est de nature à changer rapport de forces. Et s’il faut le généraliser.  Les expériences sont plus locales que nationales. Il semble que les résultats soient contrastés. Cela dépend beaucoup des manières dont ce dispositif est mis en place. Mais il semble que dans certains cas cela diminue la pression pour certaines personnes en situation de précarité et, loin de les détourner du travail, cela les amène à chercher de manière plus libre un emploi et parffois un moyen de négocier un peu plus important. Et de parvenir à trouver un travail qui leur convient. Ce n’est pas une solution de fond. Mais conjoncturelle.

Dans une période où une masse extrêmement importante de gens sont confrontés au chômage où une autre qui continue à travailler de façon désastreuse pour leur santé mentale et parfois pour leur santé physique hésitant à quitter leur emploi pour sauver leur peau, le revenu universel constitue une solution d’attente mais cela ne constitue pas un modèle d’une nouvelle société.

Le travail va-t-il se raréfier ?

C’est la thèse de certains. On nous a annoncé la fin du travail depuis longtemps mais ce n’est pas ce qui se passe. Sur le terrain, il n’y a pas du tout de disparition du travail. On a des tas d’entreprises y compris dans le secteur public dans lesquelles il y a une masse de travail démesuré et un nombre de salariés pour faire face à ce travail très insuffisant.

Ce n’est pas le travail qui manque, c’est les emplois. Et pour les avoir il faut accepter qu’une partie de bénéfices qui sont extraits de cette production soient redistribués autrement. Ce qui permettrait que davantage de gens travaillent mais aussi que l’on puisse améliorer la qualité de ce travail et les relations entre les gens. Actuellement, c’est le profit à court terme qui prend le pas, au détriment de la santé, de l’accomplissement de soi, du vivre ensemble et, finalement, au détriment de la société tout entière qui se destructure.

L’entreprise n’est pas là en théorie pour faire que du profit. Chacune devrait rendre compte de ce qu’elle apporte à la civilisation à la culture à la société. Sinon, dans quelques années, il n’y aura plus de société. C’est ce qui est en train de se passer. Au final, il n’y aura plus de production du tout.

Est-ce une dérive mortifère pour la société ?

C’est dramatique. Les dirigeants d’aujourd’hui sont sans véritable contre-pouvoir pour obtenir des compromis meilleurs. Les syndicats sont affaiblis. Comme les partis, qui regardaient ailleurs, ils ont perdu la partie. Cette tendance écrasante existait par le passé au sortir de la Seconde Guerre mondiale. La chute du Mur de Berlin a été un accélérateur.

Le monde économique ne va-t-il pas se dire, très cyniquement, que cela coûte trop cher ? Et donc essayer de trouver des compromis ?

Ceux qui dominent n’en n’ont strictement rien à foutre que cela coûte cher. De toute façon, dans un pays comme la France, ce ne sont pas les entreprises qui assument le coût des dégâts, c’est la Sécurité sociale et, dans quelque temps, il n’y en aura plus. Elle est en train d’être démembrée. Tout ça passera dans des compagnies d’assurance privée. Seuls ceux qui en auront les moyens seront soignés. Les autres rejoindront le bataillon de tous ces pauvres et de ceux qui s’appauvrissent en perdant de plus en plus d’avantages et de droits sociaux. Qu’il y ait de la casse et des chômeurs, des malades ne les dérangent absolument pas. Ils ont le point de vue inverse : cela fait partie de la lutte sociale pour les meilleurs qui triomphe. C’est ce qu’ils appellent le darwinisme social. Sans état d’âme.

Cela dit, certains sont plus ambivalents, partagés, y compris parmi les chefs de PME. Certains en effet pensent que ce modèle économique, non seulement détruit la société, mais aussi leur propre entreprise. Et cherchent des solutions. Mais, pour l’instant, ils n’ont pas le rapport de force.

Propos recueillis  par Olivier SCHLAMA

  • Un colloque Souffrance, identité et travail autour de Christophe Dejours, vendredi 28 avril 2017, salle Rabelais, au 27,29 Boulevard Sarrail, à Montpellier.

 

> Retrouvez l’intégralité du dossier > « Souffrance au travail : il y a encore du boulot ! »